Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-7492-0023-7
144 pages

p. 7 à 12
doi: en cours

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Dossier

no20 2002/4

2002 enfances & PSY Dossier

Les attentions du pédiatre au corps de l’enfant

Antoine Leblanc Antoine Leblanc est pédiatre au Centre hospitalier Sud-Francilien à Évry, dans l’Essonne.
L’attention au corps de l’enfant est une sorte de fil rouge qui guide le pédiatre dans sa démarche, depuis l’entretien avec l’enfant et/ou ses parents jusqu’à l’établissement du diagnostic et pendant tout le suivi. Les objectifs et les techniques de l’examen clinique sont différents selon les âges et les situations, mais certaines attitudes se retrouvent au cours de consultations très diverses. Ainsi, dans sa pratique quotidienne, le pédiatre cherche à développer l’écoute des demandes de l’enfant et de ses parents, le respect de l’enfant en tant que personne, la disponibilité et la patience.
Le pédiatre n’est pas un spécialiste comme les autres. Il est le médecin généraliste de l’enfant. Il intervient depuis la naissance – et même avant la naissance avec le développement de la médecine fœtale – jusqu’à l’adolescence, et parfois au-delà. Il est le médecin d’une ou plusieurs tranches de vie, et à chaque âge les manières d’aborder l’enfant sont différentes. Une des principales caractéristiques de la consultation pédiatrique est de se faire par l’intermédiaire des parents de l’enfant, le plus souvent sa mère : elle est le porte-parole de son enfant, l’interprète de ses symptômes, et exprime en même temps ses préoccupations, ses inquiétudes et ses attentes. L’écoute de la mère demande attention, disponibilité et souplesse : il est nécessaire d’être attentif à ses demandes et en même temps d’observer l’enfant, de saisir ses réactions, d’évaluer son comportement. La consultation de pédiatrie est ainsi souvent faite d’une association d’observation et de dialogue tantôt avec l’enfant, tantôt avec sa mère ou son père ou ses deux parents.
Comment le pédiatre aborde-t-il l’enfant selon les âges et les problèmes posés ? Quelles places donne-t-il à l’entretien et à l’examen physique ? Quelles attentions respectives réserve-t-il à l’enfant et à ses parents ? Malgré l’absence de règles en la matière, j’essaierai, au travers de quelques situations fréquentes, de montrer l’évolution des idées sur les particularités de l’examen clinique de l’enfant.
 
L’examen du nouveau-né
 
 
Le premier examen clinique du pédiatre en maternité est un moment dont les mères se souviennent très longtemps. Cet examen vise en premier lieu à s’assurer de l’absence de malformation par l’observation, la palpation, l’auscultation. Ces différents dépistages sont bien standardisés mais, au-delà de l’aspect automatisé et répétitif, ils permettent au pédiatre de montrer à cette mère le corps de son bébé en la rassurant sur son intégrité. L’examen permet aussi de parler à ce nouveau-né, comme à une personne, et de le reconnaître capable de communication. Il contribue ainsi à une mise en relation entre la mère et son enfant, qui n’est pas toujours aussi naturelle qu’on pourrait le croire. La mère, un peu désemparée devant cet inconnu, est souvent bouleversée par l’examen du pédiatre qui tient son bébé en position semi-assise, soutient sa tête et son cou, lui montre que son enfant est capable de la fixer des yeux, parfois de se tourner vers elle quand elle lui parle et de lui sourire. Certains pédiatres ont analysé, développé et contribué à faire connaître ces capacités interactives du nouveau-né (Grenier, 2000). Ils ont montré que, dans un environnement adapté et avec un temps de préparation suffisant, il était possible d’entrer en communication intense avec ce nouveau-né puis d’obtenir, en supprimant les réflexes parasites, un relâchement physique et une motricité spontanée et intentionnelle étonnants. Ce type d’examen est pour les parents une démonstration extraordinaire des potentialités de leur enfant. Il peut être réalisé après la naissance ou lors d’une consultation des premiers mois. Quel que soit l’âge, un examen neurologique réussi vaut beaucoup plus qu’un long discours.
 
La surveillance du nourrisson
 
 
La consultation mensuelle est un rituel auquel aucun nourrisson n’échappe. Elle peut se limiter à quelques conseils diététiques, à des mensurations systématiques et à une vaccination clôturant le plus souvent par des pleurs la relation entre le pédiatre et l’enfant. Avec un peu de temps et d’attention, cette consultation peut être beaucoup plus riche. L’entretien initial indispensable avec la mère lui permet d’exprimer ses inquiétudes, ses plaintes ou, au contraire, ses satisfactions sur l’évolution de son nourrisson. Il laisse au médecin le temps d’observer la relation, la communication entre la mère et son enfant. C’est aussi souvent le temps nécessaire pour que l’ambiance devienne plus détendue, le nourrisson plus calme avant son examen physique. Habituellement, à partir de l’âge de 5 à 6 mois, toute approche non préparée du pédiatre vers l’enfant déclenche pleurs, craintes et réactions d’opposition. Pour pouvoir toucher, palper, ausculter ce nourrisson dans de bonnes conditions, l’expérience quotidienne montre qu’il est nécessaire d’entrer progressivement en relation avec lui et de l’approcher en présence étroite de sa mère. La réussite de la démarche n’est cependant jamais garantie. Pendant les premiers mois les réactions d’opposition sont moins fréquentes, mais les échanges avec l’enfant ne sont pas toujours faciles. Pourtant, les items concernant le développement psychomoteur proposés dans le carnet de santé pour l’examen systématique du quatrième mois (tenue de la tête, jeux avec les mains, évaluation du tonus, etc.) ne peuvent être mesurés objectivement qu’avec une participation de l’enfant. Comme pour le nouveau-né, la démonstration devant la mère des performances physiques de son enfant est souvent l’occasion d’une remise en confiance. L’étude de la croissance est un autre aspect tout aussi important de la surveillance du développement physique de l’enfant.
 
Les courbes de croissance
 
 
La reconstitution des courbes staturale et pondérale est la seule façon d’étudier la dynamique de la croissance et de déceler ses anomalies. Cette reconstitution est l’occasion d’une mise en perspective de l’évolution physique de l’enfant. Chez le jeune enfant, l’étude de la courbe de croissance fait partie de l’examen clinique. Telle mère anxieuse devant son bébé qui rejette (« Il ne garde rien ») sera rassurée par l’examen clinique et la régularité de la croissance. Pour un autre enfant, la cassure de la courbe permettra de montrer à sa mère la nécessité de rechercher une explication et de réaliser certains examens, tout en restant ouvert à des orientations diagnostiques parfois très différentes. Ainsi, la stagnation pondérale d’un jeune enfant qui ne mange pas et qui est triste peut aussi bien être en rapport avec une maladie digestive nécessitant un régime particulier qu’avec une anorexie liée à une dépression maternelle.
Plus grand, l’enfant est toujours intéressé par sa courbe de croissance. L’établissement de cette courbe, point par point, permet de lui montrer concrètement qu’on s’intéresse à son développement corporel. C’est souvent l’occasion d’échanges directs : la courbe est-elle régulière ? présente-t-elle un ralentissement ? Comment se situe-t-elle par rapport à la moyenne ? Le plus souvent, l’analyse permet de rassurer l’enfant – et en même temps ses parents –, sur l’absence de pathologie. Elle permet aussi de lui donner une estimation de sa taille définitive et de le confronter à son avenir. Le dialogue qui s’instaure dans ces situations a aussi souvent des effets intéressants par rapport à la position des parents qui s’inquiètent de la croissance de leur enfant. Le fait de s’adresser directement à ce dernier permet en quelque sorte de le dégager de cette inquiétude. C’est aussi l’occasion pour le pédiatre d’indiquer vers quel âge devrait s’installer la puberté et d’expliquer les modifications qui l’accompagneront. Dans un deuxième temps intervient l’examen physique. Si le grand enfant ou l’adolescent le souhaite, il est souvent opportun de proposer aux parents de sortir. La surveillance clinique de la puberté, qui repose sur l’observation du développement des caractères sexuels secondaires, peut ainsi se faire en respectant la pudeur habituelle à cet âge. Afin que le ou les parents ne se sentent pas exclus de cette consultation, il est utile ensuite de reprendre avec eux les conclusions de l’examen clinique et les perspectives d’évolution. Mais l’examen du sexe n’est pas réservé à la seule puberté.
 
Les soins du sexe au quotidien
 
 
Lors des consultations, le pédiatre est souvent interrogé sur l’hygiène corporelle, sur la toilette intime, les gestes à faire ou à éviter. La mère exprime ses incertitudes, ses inquiétudes de ne pas savoir s’occuper du corps de son enfant, et parfois ses fantasmes. Exemple : « Docteur, il faut que vous me montriez comment s’occuper de son zizi ; on m’a dit qu’il fallait le décalotter, mais j’ai peur d’y toucher. » Le pédiatre est censé avoir une réponse scientifique à ce type de demande. Dans la réalité son attitude repose souvent sur des habitudes personnelles fondées sur sa propre culture (Hurth, 1996). En France, pendant de nombreuses années, les risques d’infection, le souci de l’hygiène corporelle, les notions de propreté ont été les raisons invoquées pour libérer les adhérences préputiales en décalottant les garçons de façon énergique et souvent douloureuse. Il est maintenant reconnu que cette pratique était inutile et parfois néfaste, pouvant aboutir à la création de phimosis secondaires. Chez la plupart des enfants, les accolements physiologiques du prépuce se libèrent progressivement et spontanément au fil des années. Dès lors, il n’est plus question de manœuvres agressives, mais au contraire de la préparation de l’enfant à l’examen de son sexe en lui demandant son autorisation. Une inspection et une palpation dans la confiance permettent de le rassurer, lui et, indirectement, sa mère. La préparation de l’examen physique par le dialogue et le respect du corps apparaît de plus en plus fondamentale à tous ceux qui s’occupent de surveiller et de soigner les enfants.
 
L’évaluation de la douleur
 
 
La douleur physique des jeunes enfants et des nourrissons a été longtemps méconnue, négligée et donc non traitée. La reconnaissance de cette douleur est un exemple de l’évolution des attitudes pédiatriques et des qualités d’observation et d’attention qu’elle réclame. Les méthodes d’auto-évaluation de la douleur utilisées avec les adultes ne sont pas applicables aux jeunes enfants. Depuis une vingtaine d’années se sont développées des méthodes d’évaluation indirecte qui ont permis, uniquement grâce à l’observation, de mieux connaître la sémiologie de la douleur du tout-petit. Les pédiatres savaient depuis longtemps que les douleurs qui se manifestent de façon bruyante ne sont pas les plus importantes, contrairement aux douleurs sévères, moins expressives. Plus récemment, l’analyse sémiologique de la douleur des enfants cancéreux a permis d’élaborer le concept d’atonie psychomotrice : l’enfant se replie sur lui-même, s’économise, ses gestes sont lents et rares, ses quelques mouvements sont monotones et manifestent peu d’émotion, l’impression générale est celle d’un manque d’intérêt, d’une baisse de communication (Noblins, Fournier-Charrière, 1993). Ce tableau, qui peut être confondu avec une dépression, est pourtant spécifique de la douleur physique intense. Le rôle du pédiatre est d’apprendre à reconnaître ces symptômes, d’évaluer l’intensité de la douleur par des grilles adaptées à l’âge de l’enfant, et de suivre l’évolution sous traitement. Nous sommes loin du temps où le nourrisson et surtout le nouveau-né étaient censés ne ressentir aucune douleur physique. Cette douleur est maintenant prise en compte dans tous les services, y compris ceux qui s’occupent de nouveau-nés et de prématurés. C’est une préoccupation de plus en plus présente lors de l’examen d’un enfant malade.
 
Le contact physique avec un enfant malade
 
 
Avec un enfant malade, l’examen clinique nécessite un contact physique de difficulté variable selon l’âge et le type de recherche. Par exemple, l’examen de la gorge à la recherche d’une angine peut se faire de façon énergique et rapide : il suffit d’immobiliser la tête de l’enfant sur la table d’examen, d’introduire par surprise l’abaisse-langue dans sa bouche en l’empêchant de se refermer, puis de l’enfoncer suffisamment pour dégager les amygdales. Cette méthode efficace déclenche opposition et pleurs, habituellement de courte durée. La deuxième solution consiste à attendre le moment favorable ou, à partir d’un certain âge, à essayer d’obtenir la collaboration de l’enfant en prenant le temps d’établir une relation de confiance pour qu’il arrive à ouvrir complètement la bouche et à tirer suffisamment la langue. La patience alors nécessaire n’est pas une assurance de résultat, mais au moins elle témoigne du respect du médecin pour le jeune malade.
Autre exemple fréquent : la palpation abdominale à la recherche d’une douleur localisée en cas de suspicion d’appendicite. Lors de la palpation d’un enfant qui pleure ou qui est opposant, on ne trouve sous la main qu’une contracture des muscles de la paroi abdominale sans intérêt diagnostique. La détente de l’enfant, le détournement de son attention et la patience sont indispensables pour arriver à un examen clinique de qualité, plus satisfaisant et plus efficace que des examens radiologiques ou biologiques demandés sans orientation précise.
L’examen pédiatrique cherche donc à appréhender l’enfant dans sa globalité, tant physique que psychologique, afin de déterminer les explorations et les traitements appropriés. Dans cette démarche, qui va de l’écoute de la parole de l’enfant et de ses parents jusqu’à l’établissement du diagnostic (qu’il soit organique ou fonctionnel), l’examen du corps de l’enfant est la pierre angulaire du cheminement du pédiatre. L’attention au corps d’un enfant est faite à la fois d’écoute, d’observation, de patience, le pédiatre s’adressant à l’enfant comme à une personne unique, en respectant son intimité, en reconnaissant sa souffrance éventuelle. En pratique, ces principes ne sont pas évidents à appliquer. La charge de travail, la fatigue, les demandes de réponses urgentes sont autant de freins à une pratique clinique qui remplisse ces exigences. Au pédiatre de s’organiser et de privilégier la disponibilité et le temps indispensables à une démarche adaptée à l’âge et à la situation de chaque enfant.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Grenier, A. 2000. La motricité libérée du nouveau-né, ses prolongements au quotidien pour le confort et la surveillance neurologique, Genève, Médecine & Hygiène éd.
·  Hurth, B. 1996. Soins du sexe au quotidien chez le pédiatre : adhérences préputiales, coalescence des petites lèvres, Journées parisiennes de pédiatrie, Paris, Flammarion, coll. « Médecine Sciences ».
·  Noblins, M. ; Fournier-Charrière, E. 1993. « Comment évaluer la douleur chez l’enfant », Journal de pédiatrie et de puériculture, 131-7.
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