2002
enfances & PSY
Dossier
Les attentions du pédiatre au corps de l’enfant
Antoine Leblanc
Antoine Leblanc est pédiatre au Centre hospitalier
Sud-Francilien à Évry, dans l’Essonne.
L’attention au corps de l’enfant est une sorte de fil rouge qui
guide le pédiatre dans sa démarche, depuis l’entretien avec l’enfant et/ou ses
parents jusqu’à l’établissement du diagnostic et pendant tout le suivi. Les
objectifs et les techniques de l’examen clinique sont différents selon les âges
et les situations, mais certaines attitudes se retrouvent au cours de
consultations très diverses. Ainsi, dans sa pratique quotidienne, le pédiatre
cherche à développer l’écoute des demandes de l’enfant et de ses parents, le
respect de l’enfant en tant que personne, la disponibilité et la
patience.
Le pédiatre n’est pas un spécialiste comme les autres. Il est
le médecin généraliste de l’enfant. Il intervient depuis la naissance – et même
avant la naissance avec le développement de la médecine fœtale – jusqu’à
l’adolescence, et parfois au-delà. Il est le médecin d’une ou plusieurs
tranches de vie, et à chaque âge les manières d’aborder l’enfant sont
différentes. Une des principales caractéristiques de la consultation
pédiatrique est de se faire par l’intermédiaire des parents de l’enfant, le
plus souvent sa mère : elle est le porte-parole de son enfant, l’interprète de
ses symptômes, et exprime en même temps ses préoccupations, ses inquiétudes et
ses attentes. L’écoute de la mère demande attention, disponibilité et souplesse
: il est nécessaire d’être attentif à ses demandes et en même temps d’observer
l’enfant, de saisir ses réactions, d’évaluer son comportement. La consultation
de pédiatrie est ainsi souvent faite d’une association d’observation et de
dialogue tantôt avec l’enfant, tantôt avec sa mère ou son père ou ses deux
parents.
Comment le pédiatre aborde-t-il l’enfant selon les âges et les
problèmes posés ? Quelles places donne-t-il à l’entretien et à l’examen
physique ? Quelles attentions respectives réserve-t-il à l’enfant et à ses
parents ? Malgré l’absence de règles en la matière, j’essaierai, au travers de quelques situations fréquentes, de
montrer l’évolution des idées sur les particularités de l’examen clinique de
l’enfant.
Le premier examen clinique du pédiatre en maternité est un
moment dont les mères se souviennent très longtemps. Cet examen vise en premier
lieu à s’assurer de l’absence de malformation par l’observation, la palpation,
l’auscultation. Ces différents dépistages sont bien standardisés mais, au-delà
de l’aspect automatisé et répétitif, ils permettent au pédiatre de montrer à
cette mère le corps de son bébé en la rassurant sur son intégrité. L’examen
permet aussi de parler à ce nouveau-né, comme à une personne, et de le
reconnaître capable de communication. Il contribue ainsi à une mise en relation
entre la mère et son enfant, qui n’est pas toujours aussi naturelle qu’on
pourrait le croire. La mère, un peu désemparée devant cet inconnu, est souvent
bouleversée par l’examen du pédiatre qui tient son bébé en position
semi-assise, soutient sa tête et son cou, lui montre que son enfant est capable
de la fixer des yeux, parfois de se tourner vers elle quand elle lui parle et
de lui sourire. Certains pédiatres ont analysé, développé et contribué à faire
connaître ces capacités interactives du nouveau-né (Grenier, 2000). Ils ont
montré que, dans un environnement adapté et avec un temps de préparation
suffisant, il était possible d’entrer en communication intense avec ce
nouveau-né puis d’obtenir, en supprimant les réflexes parasites, un relâchement
physique et une motricité spontanée et intentionnelle étonnants. Ce type
d’examen est pour les parents une démonstration extraordinaire des
potentialités de leur enfant. Il peut être réalisé après la naissance ou lors
d’une consultation des premiers mois. Quel que soit l’âge, un examen
neurologique réussi vaut beaucoup plus qu’un long discours.
La surveillance du nourrisson
La consultation mensuelle est un rituel auquel aucun nourrisson
n’échappe. Elle peut se limiter à quelques conseils diététiques, à des
mensurations systématiques et à une vaccination clôturant le plus souvent par
des pleurs la relation entre le pédiatre et l’enfant. Avec un peu de temps et
d’attention, cette consultation peut être beaucoup plus riche. L’entretien
initial indispensable avec la mère lui permet d’exprimer ses inquiétudes, ses
plaintes ou, au contraire, ses satisfactions sur l’évolution de son nourrisson.
Il laisse au médecin le temps d’observer la relation, la communication entre la
mère et son enfant. C’est aussi souvent le temps nécessaire pour que l’ambiance
devienne plus détendue, le nourrisson plus calme avant son examen physique.
Habituellement, à partir de l’âge de 5 à 6 mois, toute approche non préparée du
pédiatre vers l’enfant déclenche pleurs, craintes et réactions d’opposition.
Pour pouvoir toucher, palper, ausculter ce nourrisson dans de bonnes
conditions, l’expérience quotidienne montre qu’il est nécessaire d’entrer
progressivement en relation avec lui et de l’approcher en présence étroite de
sa mère. La réussite de la démarche n’est cependant jamais garantie. Pendant
les premiers mois les réactions d’opposition sont moins fréquentes, mais les
échanges avec l’enfant ne sont pas toujours faciles. Pourtant, les items
concernant le développement psychomoteur proposés dans le carnet de santé pour
l’examen systématique du quatrième mois (tenue de la tête, jeux avec les mains,
évaluation du tonus, etc.) ne peuvent être mesurés objectivement qu’avec une
participation de l’enfant. Comme pour le nouveau-né, la démonstration devant la
mère des performances physiques de son enfant est souvent l’occasion d’une
remise en confiance. L’étude de la croissance est un autre aspect tout aussi
important de la surveillance du développement physique de l’enfant.
Les courbes de croissance
La reconstitution des courbes staturale et pondérale est la
seule façon d’étudier la dynamique de la croissance et de déceler ses
anomalies. Cette reconstitution est l’occasion d’une mise en perspective de
l’évolution physique de l’enfant. Chez le jeune enfant, l’étude de la courbe de
croissance fait partie de l’examen clinique. Telle mère anxieuse devant son
bébé qui rejette (« Il ne garde rien ») sera rassurée par l’examen clinique et
la régularité de la croissance. Pour un autre enfant, la cassure de la courbe
permettra de montrer à sa mère la nécessité de rechercher une explication et de
réaliser certains examens, tout en restant ouvert à des orientations
diagnostiques parfois très différentes. Ainsi, la stagnation pondérale d’un
jeune enfant qui ne mange pas et qui est triste peut aussi bien être en rapport
avec une maladie digestive nécessitant un régime particulier qu’avec une
anorexie liée à une dépression maternelle.
Plus grand, l’enfant est toujours intéressé par sa courbe de
croissance. L’établissement de cette courbe, point par point, permet de lui
montrer concrètement qu’on s’intéresse à son développement corporel. C’est
souvent l’occasion d’échanges directs : la courbe est-elle régulière ?
présente-t-elle un ralentissement ? Comment se situe-t-elle par rapport à la
moyenne ? Le plus souvent, l’analyse permet de rassurer l’enfant – et en même
temps ses parents –, sur l’absence de pathologie. Elle permet aussi de lui
donner une estimation de sa taille définitive et de le confronter à son avenir.
Le dialogue qui s’instaure dans ces situations a aussi souvent des effets
intéressants par rapport à la position des parents qui s’inquiètent de la
croissance de leur enfant. Le fait de s’adresser directement à ce dernier
permet en quelque sorte de le dégager de cette inquiétude. C’est aussi
l’occasion pour le pédiatre d’indiquer vers quel âge devrait s’installer la
puberté et d’expliquer les modifications qui l’accompagneront. Dans un deuxième
temps intervient l’examen physique. Si le grand enfant ou l’adolescent le
souhaite, il est souvent opportun de proposer aux parents de sortir. La
surveillance clinique de la puberté, qui repose sur l’observation du
développement des caractères sexuels secondaires, peut ainsi se faire en
respectant la pudeur habituelle à cet âge. Afin que le ou les parents ne se
sentent pas exclus de cette consultation, il est utile ensuite de reprendre
avec eux les conclusions de l’examen clinique et les perspectives d’évolution.
Mais l’examen du sexe n’est pas réservé à la seule puberté.
Les soins du sexe au quotidien
Lors des consultations, le pédiatre est souvent interrogé sur
l’hygiène corporelle, sur la toilette intime, les gestes à faire ou à éviter.
La mère exprime ses incertitudes, ses inquiétudes de ne pas savoir s’occuper du
corps de son enfant, et parfois ses fantasmes. Exemple : « Docteur, il faut que
vous me montriez comment s’occuper de son zizi ; on m’a dit qu’il fallait le
décalotter, mais j’ai peur d’y toucher. » Le pédiatre est censé avoir une
réponse scientifique à ce type de demande. Dans la réalité son attitude repose
souvent sur des habitudes personnelles fondées sur sa propre culture (Hurth,
1996). En France, pendant de nombreuses années, les risques d’infection, le
souci de l’hygiène corporelle, les notions de propreté ont été les raisons
invoquées pour libérer les adhérences préputiales en décalottant les garçons de
façon énergique et souvent douloureuse. Il est maintenant reconnu que cette
pratique était inutile et parfois néfaste, pouvant aboutir à la création de
phimosis secondaires. Chez la plupart des enfants, les accolements
physiologiques du prépuce se libèrent progressivement et spontanément au fil
des années. Dès lors, il n’est plus question de manœuvres agressives, mais au
contraire de la préparation de l’enfant à l’examen de son sexe en lui demandant
son autorisation. Une inspection et une palpation dans la confiance permettent
de le rassurer, lui et, indirectement, sa mère. La préparation de l’examen
physique par le dialogue et le respect du corps apparaît de plus en plus
fondamentale à tous ceux qui s’occupent de surveiller et de soigner les
enfants.
L’évaluation de la douleur
La douleur physique des jeunes enfants et des nourrissons a été
longtemps méconnue, négligée et donc non traitée. La reconnaissance de cette
douleur est un exemple de l’évolution des attitudes pédiatriques et des
qualités d’observation et d’attention qu’elle réclame. Les méthodes
d’auto-évaluation de la douleur utilisées avec les adultes ne sont pas
applicables aux jeunes enfants. Depuis une vingtaine d’années se sont
développées des méthodes d’évaluation indirecte qui ont permis, uniquement
grâce à l’observation, de mieux connaître la sémiologie de la douleur du
tout-petit. Les pédiatres savaient depuis longtemps que les douleurs qui se
manifestent de façon bruyante ne sont pas les plus importantes, contrairement
aux douleurs sévères, moins expressives. Plus récemment, l’analyse sémiologique
de la douleur des enfants cancéreux a permis d’élaborer le concept d’atonie
psychomotrice : l’enfant se replie sur lui-même, s’économise, ses gestes sont
lents et rares, ses quelques mouvements sont monotones et manifestent peu
d’émotion, l’impression générale est celle d’un manque d’intérêt, d’une baisse
de communication (Noblins, Fournier-Charrière, 1993). Ce tableau, qui peut être
confondu avec une dépression, est pourtant spécifique de la douleur physique
intense. Le rôle du pédiatre est d’apprendre à reconnaître ces symptômes,
d’évaluer l’intensité de la douleur par des grilles adaptées à l’âge de
l’enfant, et de suivre l’évolution sous traitement. Nous sommes loin du temps
où le nourrisson et surtout le nouveau-né étaient censés ne ressentir aucune
douleur physique. Cette douleur est maintenant prise en compte dans tous les
services, y compris ceux qui s’occupent de nouveau-nés et de prématurés. C’est
une préoccupation de plus en plus présente lors de l’examen d’un enfant
malade.
Le contact physique avec un enfant malade
Avec un enfant malade, l’examen clinique nécessite un contact
physique de difficulté variable selon l’âge et le type de recherche. Par
exemple, l’examen de la gorge à la recherche d’une angine peut se faire de
façon énergique et rapide : il suffit d’immobiliser la tête de l’enfant sur la
table d’examen, d’introduire par surprise l’abaisse-langue dans sa bouche en
l’empêchant de se refermer, puis de l’enfoncer suffisamment pour dégager les
amygdales. Cette méthode efficace déclenche opposition et pleurs,
habituellement de courte durée. La deuxième solution consiste à attendre le
moment favorable ou, à partir d’un certain âge, à essayer d’obtenir la
collaboration de l’enfant en prenant le temps d’établir une relation de
confiance pour qu’il arrive à ouvrir complètement la bouche et à tirer
suffisamment la langue. La patience alors nécessaire n’est pas une assurance de
résultat, mais au moins elle témoigne du respect du médecin pour le jeune
malade.
Autre exemple fréquent : la palpation abdominale à la recherche
d’une douleur localisée en cas de suspicion d’appendicite. Lors de la palpation
d’un enfant qui pleure ou qui est opposant, on ne trouve sous la main qu’une
contracture des muscles de la paroi abdominale sans intérêt diagnostique. La
détente de l’enfant, le détournement de son attention et la patience sont
indispensables pour arriver à un examen clinique de qualité, plus satisfaisant
et plus efficace que des examens radiologiques ou biologiques demandés sans
orientation précise.
L’examen pédiatrique cherche donc à appréhender l’enfant dans
sa globalité, tant physique que psychologique, afin de déterminer les
explorations et les traitements appropriés. Dans cette démarche, qui va de
l’écoute de la parole de l’enfant et de ses parents jusqu’à l’établissement du
diagnostic (qu’il soit organique ou fonctionnel), l’examen du corps de l’enfant
est la pierre angulaire du cheminement du pédiatre. L’attention au corps d’un
enfant est faite à la fois d’écoute, d’observation, de patience, le pédiatre
s’adressant à l’enfant comme à une personne unique, en respectant son intimité,
en reconnaissant sa souffrance éventuelle. En pratique, ces principes ne sont
pas évidents à appliquer. La charge de travail, la fatigue, les demandes de
réponses urgentes sont autant de freins à une pratique clinique qui remplisse
ces exigences. Au pédiatre de s’organiser et de privilégier la disponibilité et
le temps indispensables à une démarche adaptée à l’âge et à la situation de
chaque enfant.
·
Grenier, A. 2000.
La motricité libérée du nouveau-né, ses
prolongements au quotidien pour le confort et la surveillance
neurologique, Genève, Médecine & Hygiène éd.
·
Hurth, B. 1996.
Soins du sexe au quotidien chez le pédiatre :
adhérences préputiales, coalescence des petites lèvres, Journées
parisiennes de pédiatrie, Paris, Flammarion, coll. « Médecine Sciences
».
·
Noblins, M. ;
Fournier-Charrière, E. 1993. «
Comment évaluer la douleur chez l’enfant », Journal de pédiatrie et de puériculture,
131-7.