2002
enfances & PSY
Dossier
À l’adolescence, ça bouge !
Éducation physique et sportive
Hervé Corre
Hervé Corre est professeur
d’éducation physique et sportive au Lycée Janson de Sailly, à Paris. Il est le
concepteur de la méthode « stretching synthétique », Revues
eps, 1994, nËš 245 et 247.
Entre 10 et 18 ans, l’enfant et l’adolescent vivent, dans et par
le corps, de grands bouleversements qui obligent à une remise en question
totale. Le milieu scolaire est un lieu privilégié d’observation des
comportements largement influencés par l’évolution du rapport au
corps.
À la fois premier instrument de travail (dont le rôle est
cependant de plus en plus limité par le développement des techniques), premier
moyen de jouissance, premier moyen d’expression, premier objet de spectacle ou
sujet de défaillance, le rôle du corps a beaucoup varié selon les époques. Tout
comme varie son importance selon les périodes de l’ontogenèse ; dans celle qui
va de la fin de l’enfance à la deuxième phase de l’adolescence, le corps est le
lieu des changements majeurs perçus par l’individu.
Comment l’institution scolaire prend-elle en compte ce
phénomène et comment l’enfant réagit dans ce contexte aux transformations de
son corps ? En marge des nombreuses théories (les champs disciplinaires
concernés sont multiples et chaque enfant est une synthèse dynamique
originale), l’observation d’élèves âgés de 10 à 19 ans apporte des informations
pertinentes pour étayer ou invalider les schémas explicatifs. Par ailleurs, la
connaissance du cadre et des exigences – récemment modifiées – de l’institution
au niveau du collège et du lycée est nécessaire pour tenter de comprendre les
agissements d’un jeune.
Les instructions officielles et les programmes actuels
indiquent clairement que l’éducation ne consiste plus à empiler des
connaissances dans des disciplines « intellectuelles », mais à faire acquérir
aux élèves des compétences variées, bases d’une culture scolaire optimale avec,
pour finalité, la « formation d’un citoyen cultivé, lucide, autonome ». En
classe de sixième, six heures sur vingt-six sont consacrées aux « disciplines
d’éveil » – une heure aux arts plastiques, une heure à l’éducation musicale,
quatre heures à l’éducation physique et sportive ; en classe terminale, ce sont
trois heures sur trente). Dans cette optique, l’élève, qui va passer au cours
de ses années collège et lycée du monde de l’enfance à l’état de pré-adulte,
est considéré comme une entité. Donc,
tout ce qui touche au domaine corporel (morphologie, sensibilité, santé, etc.)
a sa place dans l’« épanouissement de la personnalité » et le « développement
culturel ».
Le cadre institutionnel
d’observation
Collège et lycée Janson de Sailly, à Paris,
xvie arrondissement.Niveau collège : trente classes (huit sixièmes,
huit cinquièmes, sept quatrièmes et sept troisièmes) dont une classe de
non-francophones. 859 élèves (442 filles, 417 garçons).
Public très varié : très grande disparité de niveaux
socioculturels des parents, pratiquement tous du quartier.
Horaires des cours 2002-2003 : 8 h 30 – 11 h 30 et 12 h 30 – 16
h 30.Niveau lycée : trente classes
(dix par niveau) 983 élèves, 513 filles, 470 garçons.
Public homogène : uniquement des filières conduisant au
baccalauréat général.
Horaires des cours 2002 – 2003 :8 h 30 – 12 h 30 et 13 h 30 –
17 h 30.
Les élèves sont grosso
modo pour moitié demi-pensionnaires, pour moitié externes. Ils
entrent en sixième à 11 ans. 15 % quittent l’établissement à la fin de la
troisième (réorientation), à 15 ou 16 ans.
La grande majorité continue au lycée et passe le baccalauréat
entre 18 et 19 ans.
Bien que la cour du collège soit séparée de celle du lycée, les
élèves de tous les niveaux se côtoient pendant les interclasses et les
récréations ou dans les couloirs des gymnases.
La disposition des lieux (nombreux recoins et couloirs) et le
nombre limité de personnel donnent aux élèves les moyens d’échapper,
temporairement, à toute surveillance. Malgré cela, les incidents sont peu
nombreux : pas d’exclusions définitives et très rares renvois temporaires. La
notoriété de l’établissement, le fait de côtoyer les élèves des classes
préparatoires aux grandes écoles (plus de 1 200 en 2002-2003, soit plus du
tiers des effectifs de la cité scolaire) et la présence d’un corps professoral
très majoritairement exigeant facilitent la tâche d’une administration attachée
au bon fonctionnement de la maison Janson.
L’évolution de la société se traduit, pour le thème qui nous
intéresse :
- par le changement de rôle du corps (d’outil fonctionnel
nécessaire à une vie active il tend à être réduit à une enveloppe que l’on
maintient – souvent par des moyens passifs –, aux normes de la mode dominante
et qui sert essentiellement pour les loisirs) ;
- par l’allongement de la durée de l’adolescence ;
- par la relativisation, voire la disparition, de certaines
valeurs structurantes dans le domaine du sport (équité, intégrité, effort,
santé…).
Autant de paramètres qui, paradoxalement, augmentent les
facteurs d’inquiétude du jeune et le font se soucier de manière plus importante
de son corps.
Durant les sept à huit années où nous pouvons les observer –
plus ou moins régulièrement selon que nous les avons en cours d’eps ou pas –, nous sommes témoins des
bouleversements que vivent les élèves, en intensité et en rapidité, dans leur
aspect et dans leur comportement. Quand ils arrivent de l’école primaire, ils
sont encore petits, dynamiques (quel que soit le sexe), dociles, avides
d’apprendre, respectueux envers les adultes, assidus quelles que soient les
activités physiques abordées. Ils quittent généralement le lycée avec leur
morphologie définitive (au moins pour la taille), une relation normalisée avec
les autres et notamment ceux du même sexe : ils sont déterminés dans leurs
choix, respectent les règlements de l’établissement et sont plus ou moins
actifs physiquement (20 % des filles et 6 % des garçons sont dispensés
d’eps au baccalauréat). La
quasi-totalité des élèves a traversé une période de durée variable d’opposition
(plus ou moins systématique et/ou violente) aux adultes, d’agressivité tous
azimuts, de passivité (surtout chez les filles), de prise de risques parfois
très élevées.
Pour les élèves de sixième, le corps n’est que très rarement
une préoccupation (à moins de mensurations particulières par rapport à la
moyenne, de puberté précoce, de disgrâce, de handicap). Les capacités physiques
et les motivations sont communes aux deux sexes. Les jeux, codifiés ou pas,
sont mixtes.
Les performances sont de bon niveau. En gymnastique au sol,
pratiquement tous les élèves réalisent la roulade avant, la roulade arrière et
la montée à l’appui tendu renversé. Les corps sont équilibrés (taille, poids,
force) et les mouvements coordonnés. Les énergies, tournées vers l’action et le
jeu, vont devoir être canalisées pour une meilleure maîtrise. Les accidents,
les dispenses et les absences (quasiment toujours justifiées par les parents)
sont rares.
Le cours de natation conduit à des observations particulières.
Enseignée seulement en classe de sixième, cette activité physique à part
(adaptation à un milieu différent) connaît un taux de non-pratiquants en
constante augmentation, par le jeu de dispenses médicales de longue durée pour
allergie au chlore, mycoses, asthme, etc., ou ponctuelles pour maladies
bénignes (rhume, otite, etc.), et par la recrudescence des mots d’excuse des
parents quand le temps est froid ou pluvieux. On observe la gêne des filles
lors de leurs premières règles, les difficultés (qui apparaissent en cours
d’année) à se mettre en maillot de bain dans un groupe mixte, la pudeur voire
la pudibonderie de beaucoup, l’excitation fréquente et la non-écoute des
consignes. La natation met assez tôt en évidence des modifications
comportementales caractéristiques que l’on retrouve un ou deux ans plus tard
dans les autres activités sous des formes similaires.
On remarque que le fait de pouvoir, à cet âge, être dispensé
légalement d’une activité a, d’une part, un effet boule-de-neige, au sein du
groupe et, d’autre part, semble ancrer chez certains une propension à se
dispenser durablement d’activité physique en général.
Au total, le rapport de l’élève de sixième à son corps est
direct – s’il se cogne, il éprouve une douleur – et franc – il exprime
spontanément, par l’attitude ou la parole, ce qu’il ressent. Lorsqu’il se
plaint, c’est pour des raisons objectives et il se tourne en premier vers
l’adulte en qui il a toute confiance. Puis, ce mode de comportement va se
modifier radicalement.
Alors que l’enfant s’est habitué à une croissance régulière et
harmonieuse (chaque année, il grandissait de cinq à six centimètres et prenait
entre trois à quatre kilos, entre 11 ans pour les filles les plus précoces et
15 ans pour les garçons les plus « en retard »), il est brusquement soumis à
une augmentation rapide de sa taille, en moyenne vingt-cinq à trente
centimètres en deux ou trois ans. Cette croissance (cf. courbes de croissances
de Sempé et Pedron) s’effectue souvent de manière décalée entre :
- les membres (âge moyen du pic de la longueur des jambes :
13, 6 ans) ;
- le tronc (âge moyen du pic de la longueur du tronc : 14, 4
ans) ;
- le poids, et l’accroissement de la masse musculaire en
relation avec la taille (âge moyen du pic du poids : 14, 3 ans).
À ces modifications liées à la croissance vient s’ajouter, de
manière concomitante, la maturation de la fonction sexuelle. L’adolescent
découvre alors un corps qu’il ne maîtrise plus de la même façon, qui le gêne et
l’inquiète.
C’est à cette période qu’apparaissent un certain nombre de
comportements caractéristiques :
La prise de risques.
Plus fréquente chez les garçons, elle se traduit par la tentative de réaliser
des exercices que l’on faisait facilement un ou deux ans avant et qui sont
devenus impossibles, compte tenu des modifications corporelles, sans un nouvel
apprentissage technique. Par exemple, en gymnastique au sol, le garçon qui
tournait facilement, sans y penser, le saut périlleux avant, ne peut plus le
réaliser avec vingt centimètres et dix kilos de plus ; la fille qui, à 11 ans,
montait à l’appui tendu renversé ne peut se lancer de la même façon à 13 ans
sous peine de ne pouvoir soutenir le poids de son corps à la moindre avancée
des épaules. La prise de risques physiques, constatée objectivement par
l’adulte, semble être pour l’adolescent une mise à l’épreuve ou une découverte
de ses capacités nouvelles, nécessaire pour vérifier ses limites avant de les
intégrer.
Les décalages entre les différents «
âges » de l’adolescent
L’âge réel légal, l’âge statural (taille par rapport à la
moyenne), l’âge pubertaire, l’âge psychologique (avec ses composantes
intellectuelle et affective) et l’âge scolaire peuvent engendrer des
problèmes.
Le développement est rarement harmonieux entre ces différents
domaines et plus les décalages sont importants (ils peuvent être de quatre
ans), plus les risques de déséquilibre sont grands.
L’inertie. Plus
fréquente chez les filles, et à l’opposé de la prise de risques, elle se
traduit par un refus de l’activité physique et une propension à exprimer
oralement des raisons au « Je ne peux pas ». Alors qu’auparavant la sensation
de son corps était limitée essentiellement à la douleur ou au bien-être,
l’adolescent éprouve une gêne envers un corps qu’il perçoit mal. Les
modifications du schéma corporel, en tant que réalité neurologique, ont une
incidence sur l’image du corps, en tant que réalité psychique. Agir avec ce
corps nouveau est déjà difficile, le faire devant d’autres peut paraître
insurmontable. L’adolescent souffre de ne pouvoir dissimuler son corps, surtout
s’il est (ou s’il se considère) en échec. Lorsque, en éducation physique et
sportive, le corps devient un objet d’observation, évalué en action, dans un
groupe mixte, cela peut être une expérience difficile à surmonter, voire à
vivre. Certains élèves font les clowns, d’autres échouent volontairement,
quelques-uns, rares, refusent de passer l’épreuve.
Organisation de l’éducation physique
et sportive à Janson
De la sixième à la
seconde
Chaque année, les élèves pratiquent diverses activités
physiques sportives et artistiques (apsa) sous forme de cinq à six cycles de six à
sept leçons chacun.
Sont systématiquement programmées des
apsa de natures différentes,
mobilisant chez les élèves des capacités variées dans le but d’acquérir des
compétences culturelles au nombre de cinq :
- réaliser une performance mesurée à une échéance donnée :
activités athlétiques ;
- adapter ses déplacements à des environnements multiples,
variés, nouveaux : activités physiques de pleine nature (course d’orientation,
escalade, rollers) ;
- réaliser des actions à visée artistique ou esthétique :
activités gymniques (gymnastique au sol, gymnastique rythmique et sportive :
agrès, acrosport) ou activités physiques artistiques (danse, chorégraphie
individuelle ou collective, expression corporelle) ;
- conduire ou maîtriser un affrontement individuel ou
collectif : activités de coopération et d’opposition (basket-ball, hand-ball,
volley-ball, football) ou/et sports de combat (lutte, judo, boxe française)
ou/et sports de raquette (badminton, tennis de table) ;
- orienter et développer les effets de l’activité physique en
vue de l’entretien de soi : préparation physique (musculation, étirements,
course d’endurance, relaxation).
Classes de première : quatre
cycles de sept à huit séances
Choix d’options parmi différents « menus » en vue du
baccalauréat. Dans chaque menu : un sport collectif, un sport de raquette, une
activité à but esthétique ou artistique, une activité athlétique.
Classes
terminales
Pour le baccalauréat 2003 avec les modalités des nouveaux
programmes :
- choix d’un ensemble comprenant trois
apsa de natures différentes
;
- évaluation dans le contrôle en cours de formation
(ccf) de chacune des trois
apsa pratiquées lors d’épreuves (une
par apsa) programmées dès le début de
l’année ;
- deux nouveautés entraînent de fait la disparition des
dispenses d’eps :
- l’évaluation de deux (parmi les cinq précitées) compétences
culturelles ;
- des épreuves adaptées pour les candidats ne pouvant, pour
raisons médicales dûment constatées par le médecin scolaire, suivre
complètement les enseignements d’eps.
Des épreuves de rattrapage prévues pour les dispenses de courte
durée les jours d’évaluation.
L’agressivité. Alors
qu’il subit dans son corps la « violence pubertaire » dont il n’a choisi ni le
début ni les modalités, l’adolescent montre fréquemment des comportements
agressifs envers les autres :
- agressivité physique primaire : bousculade, bagarre contre
des élèves (parfois des camarades de force équivalente, comme pour se tester)
;
- agressivité verbale : insultes, opposition, contestation,
etc.
Le corps, à l’origine d’un tumulte intérieur, va être investi
de nouvelles fonctions et regardé différemment sous l’effet de la maturation
sexuelle. L’inquiétude grandissante, engendrée par la brutale perte des repères
propres, va être détournée par l’attirance vers des personnes du sexe
opposé.
(Je n’ai observé qu’un seul cas de comportement homosexuel
affirmé dès l’arrivée en sixième : gestuelle, préoccupations, voix,
fréquentation des filles. Aucun problème relationnel avec les garçons de la
classe pour qui « c’est une fille ».)
La modification des comportements observables en cours
d’éducation physique et sportive est radicale à la puberté et les élèves « en
retard » sur ce processus sont marginalisés comme « bébés ». L’appartenance à
un groupe, généralement réduit à trois ou quatre, semble être un impératif,
comme une résurgence de l’instinct grégaire. L’élève solitaire est à surveiller
particulièrement à cette période, qu’il s’isole volontairement ou qu’il soit
exclu de tous les groupes.
Les groupes sont très différenciés – filles ou garçons – et,
paradoxalement, en fréquentes interactions : s’il est difficile de fonctionner
efficacement en ateliers mixtes, filles et garçons apprécient de pratiquer de
manière simultanée, mais séparément. L’autre peut être observé, voire jugé –
lors d’une évaluation par exemple –, mais le contact physique et même la trop
grande proximité sont très majoritairement refusés. En groupe-classe mixte,
l’entrée dans l’activité doit être dirigée et structurée avec des exercices
simples pour mettre en confiance la totalité des élèves, éviter les réactions
de prestance (rires, passivité, commérages, etc.) et la démotivation de ceux
qui apprécient peu l’activité proposée.
Lorsque l’organisation peut laisser le choix de l’apsa, l’élève s’oriente surtout parmi les
pratiques individuelles, vers des activités où ses capacités physiques lui
permettent de réussir. Fréquemment gênées par une surcharge pondérale ou une
baisse de la tonicité musculaire ou/et de la capacité aérobie, les filles se
tournent en majorité vers les activités gymniques et d’expression tandis que
les garçons, souvent peu souples, privilégient les activités athlétiques. Les
choix de sports collectifs (obligatoires) sont davantage fonction des affinités
entre élèves – garçons et filles – en cours d’eps sur le même créneau horaire. Compte tenu de
la différence de capacités physiques (notamment la force et la fréquence
gestuelle), les pratiques sont de plus en plus séparées entre filles et garçons
pour toutes les activités d’opposition, en sports collectifs et en sports de
raquettes.
Alors que son corps subit de profonds bouleversements,
l’adolescent s’en sert soit comme point d’appui en de nombreuses circonstances
(par exemple, dans le rapport aux exigences de l’institution), soit comme moyen
d’intégration à un groupe social. Lorsqu’il est confronté à une situation
d’échec (leçon non apprise, contrôle insuffisamment préparé, arrivé en retard
aux cours, etc.), le corps sert souvent d’alibi.
La fréquentation de l’infirmerie s’accroît très sensiblement
durant la période de l’adolescence et pour des symptômes très vagues (« Je me
sens mal », « J’ai mal au ventre », « J’ai la tête qui tourne », etc.). La
somatisation constitue, à cette période du développement, un moyen de se
rassurer en verbalisant ce que l’on ressent. Que la pathologie soit réelle ou
prétexte, le rapport aux savoirs scolaires en est affecté. À Janson, comme au
plan national, les filles dispensées d’eps sont trois fois plus nombreuses que les
garçons. Selon une étude publiée en juin 2001, menée sur 388 élèves d’un lycée
du centre-ville de Grenoble, « il semblerait que la force du désir de
satisfaire aux exigences scolaires soit bien supérieure à l’intérêt lié au
maintien de la santé ou de l’équilibre corporel ». Les dispensés d’eps (hormis les handicaps objectifs justifiés)
ont un rapport utilitariste aux savoirs scolaires.
Certaines prises de risques observées en cours d’eps – après une période d’apprentissage
technique et une sensibilisation aux dangers particuliers de l’activité – sont
telles que manifestement l’adolescent cherche l’accident, non plus pour se
tester, mais comme un appel, pour qu’on s’occupe de lui ou pour se situer dans
un contexte particulier (famille ou groupe social).
Suivant la même logique que la mode vestimentaire (se démarquer
et montrer son appartenance à un groupe), le corps est de plus en plus marqué
(tatouages – rares à Janson –, piercings (d’oreilles pour les garçons, du
nombril pour les filles). Plus symptomatique, le recours à la chirurgie
esthétique est en train de se banaliser chez les filles de plus en plus jeunes
: lèvres gonflées, poitrine augmentée, injections pour effacer la première
ride, voire nez refait. Les critères de beauté en vogue dans le milieu social
fréquenté et l’influence familiale semblent être des facteurs déterminants de
telles pratiques. Dans le même domaine, il n’est pas rare d’entendre les
adolescentes parler de régimes (suivis par une parente proche), de
lipo-aspiration ou d’autres méthodes de « forme passive ». Le souci de
l’apparence est premier.
L’envie d’imiter l’adulte rassurant peut conduire l’adolescent
à se tourner vers des pratiques physiques d’entretien conçues pour des
organismes finis (rythme lent, charge musculaire faible, récupération longue et
passive, etc.), alors que pendant cette période de formation l’organisme doit
être « poussé » afin de développer les capacités physiques de base (capacité
aérobie puis anaérobie, puissance musculaire, coordination, vitesse) et, par là
même, de donner le goût de l’effort.
Cause première de déséquilibre, le corps est aussi ce qui peut
donner confiance en soi : les manifestations de satisfaction, voire de bonheur,
après un effort physique qu’il n’avait jamais réalisé (exemple très fréquent
lors du test d’endurance d’une durée de vingt minutes) témoignent de l’impact
psychique du dépassement de soi. Le fait que le « corporel » soit plus tangible
permet d’être rassuré sur ses capacités perceptives. La maîtrise du corps peut
être le point de départ de la restructuration et aider l’adolescent à maîtriser
ce qui lui échappe. L’adolescent recherche beaucoup les sensations nouvelles :
de vitesse (avec les engins à moteur), de glisse (motivation pour le roller, le
ski, le surf), etc. La tentation de consommer en groupe tabac, alcool, drogues
est d’autant plus importante que le jeune n’aura pas éprouvé par ailleurs (à
travers des expériences nouvelles de toutes natures) des sensations globalement
agréables. Dans ce domaine aussi, les repères ont beaucoup évolué ces dernières
années, comme en témoignent la généralisation du dopage dans le sport de haut
niveau et la consommation de drogues chez les « sportifs ». Les trente à
quarante heures, à répartir sur les quatre années du collège, d’éducation à la
santé et le renforcement souhaité de l’interdisciplinarité sont des moyens
intéressants pour apporter à l’élève les connaissances nécessaires à l’abord
critique du sport-spectacle.
Le respect de la différence est un objectif particulièrement
pertinent au moment de l’adolescence, quand l’élève se perçoit et se voit
différent de ce qu’il était peu de temps auparavant. Qu’elle soit due aux
processus biologiques liés à la puberté ou qu’elle soit antérieure, tant que la
différence n’est pas remarquable, elle n’entraîne pas de problème majeur. Mais
lorsque la divergence par rapport à la moyenne est importante, la tendance est
à l’exclusion, quelle qu’en soit la cause – morphologique, intellectuelle,
psychique –, avec des répercussions encore plus directes pour l’exclu pendant
la phase d’adolescence. Une attitude voûtée persistante, le refus de participer
aux sports collectifs, une hyperagitation systématique, sont quelques-uns des
signes les plus fréquemment observés chez les élèves « gênés » par leur
différence. Voici quelques cas extrêmes :
- une fille de 11 ans entrant en sixième avec une forte
poitrine subit force quolibets. Fréquemment absente (elle n’est jamais venue au
cours de natation), elle doit redoubler. Elle se fera opérer la poitrine
pendant les vacances ;
- une fille de 17 ans en terminale a pratiqué le tennis de
manière si intensive qu’elle est maintenant dispensée de toute activité de
course pour usure du cartilage des articulations du genou ;
- un garçon de 16 ans, en première, se sachant cardiaque
depuis quatre ans, dissimule son atteinte pour participer avec ses camarades
aux activités sportives.
Plus les modifications du corps sont importantes et rapides,
plus les répercussions sont sensibles sur les comportements ; ce qui se passe
pour les élèves entre 10 et 18 ans en est l’illustration. Par la suite, le rôle
du corps sera souvent minoré, peut-être parce que, comme le mode de relation
avec les autres, il est en grande partie fixé au sortir de
l’adolescence.
·
bo. 1999. Hors série n° 9, p.
39-48.
·
bo. 2000. Hors série n° 6, p.
18-28.
·
bo. 2000. Hors série n° 7, p.
52-64.
·
bo 2002. N° 25, p.
1672-1682.
·
cndp. 1997.
Programmes du cycle central cinquième et
quatrième.
·
cndp. 2002.
Qu’apprend-on au collège ?
·
Guyard Bouteiller, F.
2001. « Inaptes totaux, inaptes partiels : quels enjeux ? »,
Revue eps, n° 289.
·
Manno, R. 1994. « Les
qualités physiques entre
·
6 et 14 ans », Revue
eps, n° 249.