2002
enfances & PSY
Dossier
« S’il te plaît, apprends-moi à faire mes lacets ! »
Catherine Potel-Baranes
Catherine Potel-Baranes est psychomotricienne, professeur à
l’isrp et à la Salpêtrière.
À partir d’une demande d’un travail très ciblé, centré sur ses
maladresses motrices, un jeune adolescent de 15 ans montre tout l’enjeu d’un
travail corporel pour lui. Au travers d’une aventure clinique comme il en
existe tant d’autres, l’auteur nous livre ses réflexions quant à une certaine
écoute du corps et de sa symbolique, écoute qui donne au corps son statut de
premier médiateur de langage en évitant une instrumentalisation qui serait
contradictoire avec les objectifs d’un travail de thérapie à médiation
corporelle.
Robert est un jeune garçon de 15 ans. Depuis son arrivée à
l’hôpital de jour pour adolescents, il n’a de cesse de vouloir me rencontrer :
il veut voir la psychomotricienne, pour qu’elle lui apprenne à faire ses
lacets. Indication posée par lui, qui ne rencontre qu’indifférence. Ses
sollicitations, tant auprès de moi qu’auprès de sa consultante, font enfin écho
malgré les méandres institutionnels. Enfin, nous nous mettons d’accord pour que
cette prise en charge en psychomotricité puisse commencer.
Prise en charge ! De lui ou de moi, qui est pris en charge ?
J’ai plutôt l’impression que c’est Robert qui me « drive ». Quelle est sa
demande ? que veut dire cette insistance ? L’une des clés qu’il me donne est un
souvenir d’enfance : quand il était petit, il allait voir un psychomotricien
avec qui il jouait. Et c’était tellement bien ! En entendant cela, je frémis :
suis-je prise au piège d’une « manœuvre » psychotique pour dénier le temps de
la réalité ? suis-je l’otage d’un temps qui ne passe pas, d’un retour à
l’enfance qui met du blanc sur la vie, d’un retour à la case départ ? Mais si
le désir de Robert prend cette forme si peu constructive au début, par la suite
le travail avec lui va s’avérer productif et de plus en plus passionnant et
émouvant. Ce travail ensemble durera quatre ans et prendra différents aspects
dont je ne peux malheureusement pas ici relater toute la richesse.
Après avoir dit toute sa nostalgie des temps de jeu avec son
psychomotricien – quand Robert raconte, je sens toute l’importance de
l’imprégnation du sensoriel et du corporel dans cet attachement relationnel «
perdu » – l’adolescent tourne la page et expose des objectifs extrêmement
précis : il veut apprendre car il a du mal dans la vie. Apprendre à faire ses
lacets, apprendre à ouvrir des boîtes de conserve, apprendre à couvrir ses
livres, à peler des fruits, apprendre à danser. Robert est maladroit. Sa mère
n’a jamais su ni pu l’aider ; elle a abandonné. Me voilà embarquée dans une
drôle d’histoire. Moi qui me suis toujours refusée à envisager la
psychomotricité comme une suite d’exercices avec résultats et succès à la clé,
je suis devant un jeune garçon qu’on appelle du doux nom de « patient » avec
des exigences incroyables !
Elle a publié récemment :
Le corps et l’eau. Une médiation
en psychomotricité, Toulouse, érès, 1999.
Bébés et parents dans
l’eau, Toulouse, érès, 1999.
Psychomotricité : entre théorie
et pratique, In Press, 2000, ouvrage collectif sous sa direction.«
Intérêt des groupes de psychomotricité pour des adolescents en hôpital de jour
», dans Groupes et psychomotricité, le corps en
jeu, Solal, 2002.
En séance, l’apprentissage des lacets est une catastrophe.
Pourtant habituée aux pathologies psychotiques et à leurs cortèges de retards
psychomoteurs, de dysharmonies, de troubles et d’incapacités motrices majeures,
je suis effarée de constater à quel point il m’est impossible d’apprendre à
Robert à reproduire un geste, faire un nœud, une boucle. Robert est hermétique
à toute logique praxique. Son comportement et ses attentes sont totalement
teintés d’ambivalence. Son désir se mélange au plaisir de me contrôler ou
d’obtenir que je me fâche. J’en viens à me dire que, tant que Robert n’arrive à
rien, au moins, me tient ! « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le
premier qui rira… » Justement Robert a beaucoup d’humour et cet humour témoigne
d’un plaisir du jeu qui m’empêche de lui en vouloir tout à fait et de
désespérer d’arriver jamais à un résultat. Robert ne sait toujours pas lacer
ses souliers. Mais un jour, il arrive et me montre ses nouvelles chaussures.
Miracle, lui qui ne portait que des attaches velcro, ses chaussures brillent
des mille éclats de leurs lacets tout neufs ! Robert est fier de me dire que
grâce à moi il sait. Que s’est-il passé ? À vrai dire, je n’en sais rien, sauf
que nous avons bien bataillé « à bras-le-corps », presque « l’un contre l’autre
», tellement il m’a fallu ruser avec ses résistances. Cette lutte a pris pour
emblème des bouts de ficelle et de corde, véritable métaphore du lien
psychotique que Robert tisse autour de moi et dans lequel je me débats sans
pour autant abandonner la partie.
Autre challenge : ouvrir les boîtes de conserve. Robert ne sait
pas manier un ouvre-boîte. Sa main, ses doigts se confondent avec l’objet. Ils
sont l’objet. Il y a là un vrai
risque, celui d’y perdre un doigt, deux doigts, de recevoir une éraflure, une
griffure, d’éprouver une effraction de la peau et du corps. Vigilante, je le
suis, sentant toute la pression que Robert met dans l’épreuve. Va-t-il une fois
de plus survivre ? vais-je, moi, garder le titre qu’il me donne,
Celle-grâce-à-qui-il-a-appris-à-nouer-ses-lacets ? Bientôt le succès couronne
nos efforts. La boîte de
conserve s’ouvre dans une joie bien gagnée et partagée. Et Robert apporte un
fruit à peler, des livres à couvrir. Je constate qu’il aménage bien le temps de
ses séances. Bientôt je n’ai plus peur d’un trop de fusion, d’une impossible
séparation qui sanctionnerait toute avancée, si minime soit-elle. En fait,
Robert m’utilise. Et il m’utilise bien. Il s’est choisi un « substitut maternel
», réinventé grâce à ses souvenirs d’enfant, lui que sa mère ne supporte plus.
Robert, avec son mètre quatre-vingts, a encore besoin d’une relation de corps :
être porté, être entendu dans ce besoin certes régressif mais vital, être
entouré, bercé, bousculé, contenu, tout en gardant une identité d’adolescent en
mouvement. C’est bien de cela qu’il s’agit, que je sens très fort quand je dois
prendre les mains de Robert dans les miennes pour accompagner la boucle ou le
trait du plié sur le papier.
L’impact de ce travail autour des praxies, auquel va s’ajouter
un travail en « groupe-danse », se révèle très porteur psychiquement. Malgré
une puberté entamée, Robert n’a pas encore mué. Sa voix aiguë, comme perchée en
haut de lui-même, lui donne un aspect un peu débile. On se moque souvent de
lui. Pendant la deuxième année de prise en charge, j’entends Robert tousser de
plus en plus fréquemment. Une toux rauque. Et puis un jour, une phrase entière,
d’un grave impressionnant, sort de lui. Une voix d’homme. Tout de suite, il
s’excuse. Ce qui nous donne l’occasion pour la première fois d’évoquer ce
changement en lui, qui l’effraie tant. À moi, cette voix ne me fait pas peur.
Je le lui dis.
J’ai mentionné la diversité des formes de travail mises en
place avec Robert : travail individuel centré sur sa maladresse, travail en
groupe-danse. Au cours de la dernière année, je lui propose un travail en
relaxation. Je le sens prêt à investir un espace thérapeutique moins infantile.
Au début, il est impossible à Robert de rester allongé. Il est obnubilé par le
« faire », le résultat à obtenir. La passivité de ce corps maladroit, toujours
dans le besoin de donner des preuves, l’inquiète, l’angoisse. Mais peu à peu,
le calme gagne du terrain. Robert va jusqu’à s’endormir, ou même penser ! C’est
nouveau. Il peut penser sans faire. Il peut éprouver et dire.
Chercher sa voie et sa voix !
Bien entendu, pendant tout ce temps-là – quatre ans –, Robert
grandit et se préoccupe de son avenir. Il a beaucoup évolué, au point de
surprendre tous les membres de l’équipe, y compris moi-même, par sa vivacité,
son désir de vivre et d’apprendre, sa capacité à négocier des relations, des
amitiés, à tisser des liens, et surtout à bouger et sortir de la gangue qu’est
la psychose. Il est vrai qu’au début, nous étions loin de nourrir trop d’espoir
sur cet adolescent en marge du groupe, si dysharmonique qu’aucune place ne
semblait lui convenir. Sans doute étais-je moi-même porteuse, dans les premiers
temps de notre rencontre, de ce vœu destructeur, vœu de mort que l’on ressent
en parlant avec les parents de Robert. Ceux-ci ont bien du mal à ne plus le
considérer comme un imbécile heureux, tellement ils sont déçus par ce fils
abîmé qui ne fera jamais d’études. Malgré tout il progresse, et cherche sa
voie, comme il cherche sa vraie voix, celle d’un homme et non celle d’un fils
castré et ligoté par une histoire indénouable.
Le travail en relaxation permet que se dessine un espace où son
corps se délasse (les lacets se dénouent et se renouent maintenant à volonté),
où ses pensées se déplissent, se déploient, à la mesure des expériences qu’il
vit (cette fois en dehors de l’hôpital de jour, dans le cadre d’une formation
qu’il suit maintenant). Je partirai la première, pour un congé maternité.
Robert a suivi la progression de mon ventre qui s’arrondit, avec une gêne, des
sourires, et des souvenirs du bébé qu’il a été. Quelques mois plus tard, Robert
m’écrit pour me donner des nouvelles et m’informer qu’il a entamé un travail de
relaxation avec un autre psychomotricien, en dehors de l’hôpital de jour. Le
temps passe et le corps de Robert réclame toujours cette attention toute
particulière, ce regard maternant, porteur, dont il a encore besoin pour vivre,
sans doute plus qu’un autre.
Attachement et accompagnement
Que le corps est lourd quand il donne du souci ! Quelle énergie
à déployer pour que quelqu’un – un autre, des autres – consente à aider à le
porter ! Le travail avec Robert me laisse du joyeux dans la tête. Sans doute
parce que Robert était lui-même joyeux et touchant. Je suis allée de surprise
en surprise, toujours décontenancée et déconcertée par sa vitalité. Robert
était-il tout simplement dans une joie de vivre communicative ? Non, bien sûr
cela ne suffit pas pour penser (je ne parle même pas d’expliquer) la capacité
de certains de nos patients à s’attacher, un attachement qui permet l’appui.
Sans doute est-ce pour cela en partie que ce travail que j’anticipais comme «
ennuyeux » est devenu si vivant et si enrichissant pour moi.
Je n’ai eu qu’à suivre Robert, à me laisser porter par mon
écoute de ce qu’il pouvait me dire au travers de ce corps maladroit, ce corps
si désespérément désorienté, parfois désorientable, qui mettait en péril
certains de mes repères. Les lacets de Robert résistaient avec la meilleure
mauvaise volonté du monde à toutes mes manigances pour les assouplir et leur
imprimer des nœuds et des boucles ! Certes ils provoquaient mes rages, mes
colères, mon sentiment de totale impuissance. Robert laissait faire, incapable
qu’il était de remettre de l’ordre dans ses dix doigts. Mais il m’a toujours
redonné confiance. Comme il est étonnant de sentir cela alors qu’il serait
plutôt dans la logique des choses de penser que, s’il y en a un qui peut
redonner confiance, c’est bien le thérapeute et non le patient ! Or l’un
n’exclut pas l’autre.
En pensant à Robert, et à bien d’autres, j’ai le sentiment que
ce travail qui pose le corps comme principal médiateur d’échange et
d’expression nous rapproche considérablement de ce qu’une mère peut éprouver
avec son bébé dans sa capacité à être suffisamment bonne (là, évidemment, les
théorisations de Winnicott sont toujours très présentes en moi), suffisamment
solide, mais aussi suffisamment bienveillante pour qu’à un moment donné il lui
soit possible, sans trop de culpabilité, de prendre de la distance et ainsi se
permettre d’être moins inexorablement proche. Je ne parle pas ici d’un
sentiment seulement maternel. Je parle bien de ce dialogue tonico-émotionnel
(J. de Ajuriaguerra) qui passe par le corps, ses tensions, ses attentes, ses
détentes, et qui nous demande à la fois d’être totalement là – vivant, réactif,
participant, stimulant –, mais aussi, à la manière d’une mère, à l’écoute des
possibilités, des capacités, des avancées de nos patients, en n’ignorant rien des
rythmes, des jeux de distance et d’espace qui scandent toute relation humaine
et qui traduisent autant de conflits internes, de mouvements de régression,
d’agressivité, de haine ou d’amour.
Avoir le souci du corps, porter le corps : autant d’expressions
qui pourraient induire l’idée d’un « travail prothèse », où le langage
symbolique du corps pourrait être oublié. Comment vit-on dans son corps ?
sommes-nous notre corps ? qui est propriétaire de ce corps dont il faut se
soucier ? qui en est le locataire, un locataire à tel point dépendant que tout
acte d’autonomie serait vécu comme impossible ?
Reprenons l’exemple de Robert. Ses maladresses, son
incoordination motrice le gênent dans la vie, dit-il. Or, au cours des séances,
si quelqu’un exprime émotionnellement l’ennui, la gêne, la colère ou le
désespoir devant de telles difficultés, ce n’est pas lui, c’est moi. Robert
sourit, rit, heureux qu’on s’occupe de lui et de son corps. Va-t-il pouvoir
dépasser ce bonheur « stérile » d’être pris en charge, d’être dans cet état
régressif, rappel de l’enfance dont il me parle dès nos premiers entretiens ? Il revendique
une autonomie sans pouvoir vraiment y faire face. Comment l’aider à y trouver
des avantages nouveaux ? Ici, réussir à lacer ses chaussures métaphorise d’une
certaine manière tout le trajet du nourrisson accompagné vers l’autonomie. Au
début de ce travail à deux voix, il me confie ses mains. Nos quatre mains sont
souvent enlacées autour de ces lacets. Je mesure prudemment notre proximité
corporelle. Je n’en gomme pas les effets d’excitation, voire d’érotisation, qui
serait un empêchement à toute évolution. Ne l’oublions pas, Robert n’est pas un
nourrisson, même s’il en exprime les besoins régressifs. C’est un adolescent.
Je ne le prends pas dans mes bras comme je pourrais le faire avec un tout-petit
; en revanche, j’ai la sensation dans ce rapproché des mains qu’il s’agit bien
de la même chose.
En fait, et c’est cela qui est passionnant quand on s’occupe du
corps, le « décodage » de ce langage corporel passe forcément par nos ressentis et nos éprouvés. Ceux-ci vont organiser
nos réponses, tant corporelles
que verbales. Dans cette phase de travail avec Robert, la relation de corps «
fusionnée » est médiatisée par la réalité de la situation
d’apprentissage.
Rêverie et passivité du corps : une grande avancée !
Quelques années plus tard, Robert a changé. Je pense à la
relaxation pour lui. Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Pour que la
relaxation ait des effets symboligènes, il est nécessaire que le patient ait
acquis une certaine capacité à être seul en présence de l’autre (surtout s’il
s’agit d’un travail en individuel). Il faut pouvoir supporter d’être dans un
espace à soi, « à sa place », accepter sans trop d’angoisse les temps de
silence, la rythmicité des inductions verbales et tactiles, les temps de
verbalisation (c’est-à-dire un certain retour sur soi dans l’après-coup de la
sensation). Il est remarquable, par exemple, de constater comment, avec les
enfants, la relaxation prend obligatoirement d’autres formes, notamment par
cette réciprocité du toucher que les enfants demandent de façon quasi
systématique : « C’est à moi, c’est moi qui te le fais, etc. » Les enjeux sont
alors du côté de l’intégration des sensations et de la construction du schéma
corporel. Dans son investissement de la relaxation, Robert montre combien il a
changé. Lui qui ne supportait aucun « temps mort » va pouvoir s’abandonner au
plaisir de la passivité et de la rêverie. S’abandonner tout en restant
vivant.
Pour conclure, au travers de cette histoire, j’ai tenté de
démontrer combien il peut être fondamental et vivifiant que quelqu’un s’occupe
des symptômes moteurs mettant en souffrance un narcissisme déjà bien
défaillant. On le sait, les enjeux et les conflits psychiques interfèrent
considérablement dans la structuration du schéma corporel et dans l’intégration
des différentes organisations praxiques. Mais ce n’est pas une raison pour ne
pas se préoccuper de cette réalité. Loin de moi l’idée qu’il y aurait d’un côté
le corps et de l’autre, l’être psychique. Au contraire – et l’histoire de
Robert l’illustre bien – le décodage et la traduction qui accompagnent les
faits corporels donnent au corps un statut de premier médiateur de langage.
Nous sommes loin d’une optique d’instrumentalisation du corps.