2002
enfances & PSY
Dossier
Le toucher en thérapie psychomotrice
Jacqueline Sarda
Jacqueline Sarda est psychomotricienne. Elle exerce au sein
de l’équipe du Centre médico-psychologique de Colomiers, dans le secteur de
psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de la Haute-Garonne rattaché au
Centre hospitalo-universitaire de Toulouse. Elle participe à la mise en place
d’une formation continue universitaire, à Toulouse, à partir de janvier 2003,
intitulé « Clinique psychomotrice : de la pratique à la formation ».
Le toucher : du corps à corps, du corps contre corps, en
relaxation, associés au mouvement, voix, regard... touchants, et en alternance
avec des temps de silence, obscurité, immobilité... : ces deux temps d’un même
temps, du toucher et de la distance chargés d’émotion, de présence à soi, et
dans le faire-semblant de l’absence/présence, permettent une continuité
psychique, corporelle et temporelle, laquelle vient renforcer une
transitionnalité jusque-là fragilisée, en panne, ou absente.
Les troubles qui s’écrivent sur le corps de l’enfant sont
pensés, en psychomotricité, comme s’articulant autour de l’histoire réelle,
consciente et inconsciente du sujet-enfant, et aussi de celle de ses parents,
de sa famille, des générations précédentes. C’est par le dialogue
tonico-émotionnel, outil de travail central du psychomotricien, dans l’espace
vivant et habité de la séance, que l’enfant va devenir acteur et sujet de sa
motricité. Alors se trouve favorisée une émergence des ressentis, des éprouvés,
d’une densité émotionnelle enfin présente, des états et mouvements toniques qui
viennent à prendre corps et permettre la différenciation d’un dedans-dehors du
corps dont la peau fait frontière et la différenciation du « moi mon corps »
(Durey, 2001) du « toi ton corps ».
Le « moi mon corps » est ce qui, venant de l’indistinction
moi/autre, est parvenu par l’expérience des éprouvés, ressentis et mémorisés, à
faire trace et prendre corps dans le langage. En effet, le corps c’est
quelqu’un. « Moi mon corps » est un corps qui se tient tout seul. Pour qu’il se
tienne, il a fallu qu’un lien se construise, il a fallu lier « moi mon corps »
par l’émotionnel et la pensée, au corps d’un « autre », au désir d’un
autre.
Mais parfois le corps a perdu la tête, sans les mots pour dire
le tumulte, la désorganisation, l’état d’urgence, dans lequel il se met (se
meut), et ne tient plus. D’autres fois, le corps est absence de corps. C’est le
corps non habité de « l’enfant sans nom, enfant des limbes » (Pontalis, 1998),
apparemment déserté de ce qui rend vivant, le corps de ces enfants tristes «
légers, sans nom ni adresse » (Kelley-Lainé, 1992).
Dans l’entre-deux qu’est la séance de psychomotricité, un
passeur accompagne l’enfant dans cette traversée entre le pays d’où il ne peut
dire ni « moi » ni « père », d’où il s’octroie « l’immense bonheur de n’être
rien » (Winnicott), jusqu’au pays où le corps devient quelqu’un qui se tient
tout seul.
L’enfant va re-lier les multiples passerelles allant :
- des sensations repérées aux émotions corporelles repérées
;
- de ces émotions repérées à l’intériorisation de leurs
représentations ;
- de cette intériorisation à la mise en mots (verbale,
graphique, gestuelle) ;
- de cette mise en langage au vagabondage, à la rêverie, au
voyage intérieur, à l’intimité psychique, jardin secret échappant à l’emprise
de l’autre pour les uns, créant une présence en soi, c’est-à-dire se rendre
corporellement et psychiquement présent à soi, pour d’autres.
Sensations, émotions, intériorisations, rêveries… Que l’on
exhibe ou que l’on interdise le corps, qu’on l’instrumentalise comme
corps-objet, séparé de la personne globale, ce qui est empêché, c’est
l’intégration de la rencontre entre le sensoriel, l’émotionnel et la parole,
dans un moi-corps, premier lieu de l’intériorité. Ce qui est empêché, c’est la
question du désir lié au corps qui est
quelqu’un : « Le spectacle a capturé le désir, le désir bavarde, mais le vrai
désir est absent » (Bruckner et Finkielkraut, 1997).
Pour cela le psychomotricien doit faire un travail de repérage
de ses propres éprouvés et mouvements intérieurs pour mieux recevoir ceux de
cet enfant-là. Se pose la question de l’écart, de la distance avec l’enfant,
distance préalable au toucher pour les uns, à construire après le toucher pour
les autres. Dans toute médiation corporelle, mais surtout dans le toucher, il y
a une vibration, une contagion relationnelles qui vont permettre au
psychomotricien d’ajuster son propre tonus aux mouvements tonico-corporels et
émotionnels de l’enfant.
Je me limiterai, dans cet article, au récit de trois
expériences, trois histoires du « toucher l’enfant », choisies parmi tant
d’autres, pour ouvrir sur des questions, réflexions, inventions, en renonçant
aux réponses-recettes tout comme à un savoir et un savoir-faire prêts à
porter.
Paul, 5 ans, est un enfant hyperactif, électrifié, intouchable
et « touche-à-tout », envahi du dedans mais projetant sur le dehors
hallucinations et phobies à l’image du chaos intérieur qui le torture. Se
mettant sans cesse en état d’urgence, en prise de risque corporel, alors qu’une
maladie génétique grave exige au contraire qu’il prenne soin de son corps. Paul
tourne sans cesse sur lui-même comme une toupie, dans une fuite motrice
éperdue, terrifié par l’immobilité, le silence, son image dans le miroir, la «
mort aux trousses ». Que dit ce corps débordé jour et nuit, sans répit, par des
angoisses incontenables ? Nous démarrons notre histoire depuis la place où se
trouve Paul, de ne pas tenir en place, du tourbillon, mais nous serons deux,
que je nomme – lui, Paul, et moi –, bien distincts. Nous ferons « l’avion »,
comme deux tourbillons en un. Lui, l’intouchable, je l’entoure et le porte « à
bras-le-corps », par le milieu du corps, son dos contre mon ventre, et là, bien
serré, collé contre mon corps, il faut tourner, tourner, tourner, « plus vite,
encore plus vite », jusqu’à la limite du vertige, le mien. Car lui n’a pas le
vertige, il est le vertige. « Encore !
» hurle-t-il, dans un même tourbillon pour deux corps en un, et la vitesse, et
l’excitation. Que se passe-t-il avec cet enfant ? Ne sommes-nous pas en train
de tourner en rond ?
De séance en séance, je ressens dans mes bras, mon corps, mon
tonus, que sa cuirasse tonique et musculaire lâche prise… Notre tourbillon
ralentit. Paul, de plus en plus hypotonique, s’abandonne, dans ce portage dos
contre ventre. Le tourbillon se transforme en déplacements de plus en plus
lents, les rires excités font place à quelques mots. Enfin, il se tait, je
murmure une chanson à son oreille collée à ma bouche… Nous observons un temps
d’arrêt devant la glace, cet impossible miroir, nous nous regardons, immobiles,
corps contre corps, un quart de seconde… deux secondes…
Des mois ont passé. Un jour je finis par le poser pieds au sol
: il « se tient », son corps en place, devant la glace, décollé de moi mais
tout près, chanson-murmure, il passe ma main sur ses yeux et joue à cache-cache
avec son image dans la glace : « Je suis là, je suis parti, je suis mort, tu es
morte, je suis là… » J’ai envie d’entendre : « Je suis moi mon corps », bordé,
contenu, calmé, reconnu… Un peu plus tard, nous commencerons la relaxation avec
massage : l’immobilité, l’obscurité, le silence ne sont plus synonymes d’arrêt
de mort. De l’histoire de cet enfant qui cherchait l’apaisement en échouant à
toutes ses tentatives, nous retiendrons, parmi d’autres (le regard, la voix,
etc.), la question de la pesanteur en lien au portage et au toucher.
« Quand un bébé est bien tenu dans les bras… une sensation de
pesanteur s’installe en lien avec l’impression rassurante de construire son
moi… petit à petit les ailes [pensons à Paul] tombent, il prend du poids, il
peut marcher dans le temps… » (Kelley-Lainé, 1992). Son corps « se tient », ne
« s’envole » plus. Paul aurait-il touché et ressenti au centre de son corps
l’apaisement de la pesanteur, le poids du corps, un frémissement de confiance,
par résonance tonique au corps touché de l’autre, touchant à l’autre ?
Pourquoi dos contre ventre ?
Paul ne « survit » pas à être vu, touché, abordé de face,
côté visage, côté ventre. Images inconscientes et archaïques du regard parental
porté sur lui dans les premiers instants de sa vie ? Bébé né différent et en
survivance définitive, basculant dans ce premier regard terrifié et terrifiant
? Qu’a-t-il vu de lui et d’ineffaçable dans les yeux du père, de la mère ?
Puisque « le bébé voit son soi d’abord dans le visage parental, puis dans le
miroir » (Winnicott). Que voit Paul de lui-même, encore aujourd’hui dans le
miroir, dans le regard de l’autre, des autres ? À quoi sert le tourbillon ? À
(se) perdre de vue le désastre lu dans le regard initial ? Il ne peut voir
d’être vu. En revanche, l’autre côté du corps – le dos, la colonne vertébrale –
est une région plus paisible, moins vulnérable, mieux protégée, apprivoisable.
Le corps de Paul raconte son histoire. Toucher et portage se feront donc côté
dos en excluant ce qui est vécu par lui comme la tyrannie du regard, de l’œil,
du visuel.
Juliette sait à peine marcher. Sa motricité est limitée à une
sorte de marche incertaine, de quelques pas, dont on craint l’effondrement, la
chute.
Elle a 4 ans et demi et sa maman la porte encore dans les bras,
ne la posant au sol qu’exceptionnellement. La relation entre ces deux êtres est
dangereusement fusionnelle, Juliette est indifférenciée du corps de sa mère,
dans une quasi-absence de motricité, ni plaisir ni déplaisir. Des mains sont
là, au bout de deux bras le long du corps, mais Juliette ne fait aucun lien
entre ces deux morceaux « appelés » mains, et ce corps-là, le sien. Ses mains
qui n’ont pas « pris corps » pour jeter, tenir, toucher, tenir à distance,
jouer, caresser, pendent inutiles, remplacées par les mains omniprésentes et
intrusives, déjà toujours là avant, de sa maman. Celle-ci fait à la « place »
de sa fille, éradiquant à sa racine tout mouvement, c’est-à-dire tout élan
moteur, plaisir, désir renouvelé du corps, anticipant même le non-anticipable,
l’imprévu, dans une hypervigilance permanente et infaillible.
L’univers de Juliette, c’est bien le corps de la mère, son
odeur, sa peau, ses bras, sa voix, son regard qu’elle ne distingue d’ailleurs
pas du tout. De trop près ou de trop loin, la vue, le toucher, l’ouïe,
l’odorat, sont si flous que l’enfant sombre dans une cécité totale de tous les
sens confondus dans une sensorialité indifférenciée et inaccessible.
Qui est Juliette, où est Juliette, qui « ne se tient pas » dans
son corps, quand le corps de la mère, dans la salle d’attente, tout près, n’est
plus dans le champ corporel immédiat ? Qu’en penser ? Que dit ce corps en
désarroi qui ne se reconnaît pas ? Y a-t-il quelqu’un dans ce corps-là, en face
de moi ?
Nous démarrons notre histoire depuis la place où se trouve
Juliette, de ne pas en avoir, dans l’espace indifférencié de la fusion où il y
a un corps pour deux. Dans l’espace de la séance, nous serons deux, que je
nomme – elle, Juliette, et moi –, bien distinctes.
Je porte Juliette contre moi dans un corps à corps. Cette
fois-ci, ventre contre ventre, collées, touchées de si près que l’on ne se voit
pas. C’est par le portage et le toucher, dans une empathie et une contamination
tonico-motrices et tonico-émotionnelles que nous allons bouger, sauter sur le
matelas : rebond, encore et encore rebond, pour dé-coller du sol, s’arracher du
sol. C’est d’abord sur le plan du toucher et du tonus que nous allons tenter
une séparation de un en deux. Serrée très fort contre mon corps, un tonus pour
deux, un corps pour deux certes, mais en mouvement cette fois, loin de cette
immobilité mortifère.
Très vite, de séance en séance, en Juliette naîtra du plaisir,
puis viendra le rire, l’éclat de rire, « encore ! encore ! », le désir
enfin.
Dans mes bras je ne porte plus le même corps : le plaisir,
l’émotion, les sensations, en lien à l’autre, font advenir un tonus propre, une
assise narcissique, qui viennent faire différence et marquer la frontière entre
nos deux corps. À présent, il
y a en Juliette une densité tonique, vivante et remuante. Je le sens, je
ressens dans mon propre toucher qu’il y a enfin du poids dans le corps de la
petite fille, de la pesanteur, du vivant, de l’envie, de l’élan.
Il est temps de la poser au sol, corps séparés, deux, mains
tenues pendant quelque temps encore. Regard, voix, rebond, rire, « encore !
encore ! » et maintenant le corps de Juliette se tient tout seul. La relation
verbale va prédominer sur l’infraverbal. Pour Juliette, tout va aller très vite
maintenant : parler, dessiner, cabrioler, grimper, courir, rebondir, jouer, «
chuter pour de semblant » sur le matelas, ballon, rires toujours. Il y a du
désir, de l’élan, du corps en mouvement, du prendre corps : le sien.
Pourquoi ventre contre ventre ?
Depuis sa naissance, Juliette n’avait eu accès qu’à un seul
vécu corporel, celui de deux corps confondus « ventre à ventre ».
Dans ce passage d’un corps à l’autre, de celui de la mère à
celui de la psychomotricienne, dans cette confiance de la mère à une autre,
étrangère, tiers, le passage de l’enfant se fera de corps à corps, de bras à
bras, de portage à portage, de ventre à ventre. Mais tout y sera différent :
c’est définitivement d’un autre corps – voix, odeur, mots, sonorité, toucher –
qu’il est question.
Le massage en relaxation psychomotrice
Le plus profond de l’homme, c’est la peau.
Paul Valéry
La relaxation pratiquée ici n’est pas un exercice de contrôle,
de maîtrise du corps, ou de ses dérapages. Au contraire, elle a pour objectif
la décontraction, le relâchement musculaire, le lâcher-prise de la maîtrise.
Associée au massage, elle favorise la régression évoquant la situation
mère-bébé. Le massage en relaxation enveloppe tout le champ affectif de
l’enfant. Le toucher-touchant du massage se place à la marge de l’écriture
sensorielle sur la peau. Soutenu par le toucher de la voix, du regard, de la
parole, du silence, il favorise dans le même temps le regard intériorisé de ces
mêmes images : sons, mots, peau, silence…
En touchant au corps, on touche à ce qu’il produit
psychiquement : émotions, retour ou naissance des éprouvés sensoriels,
sentiments, pensées. La relaxation permet le « retrait du monde, la
concentration intériorisante » (Schultz, l958). Cette concentration passive,
grâce à l’abaissement des tensions psychiques et corporelles, libère l’accès au
monde intérieur de l’enfant.
Le massage mobilise la représentation mentale que l’enfant a de
son corps et de son image subjective. Dans ses pensées vagabondes et dans ses
rêveries, il peut enfin voyager, regard intérieur, allant et venant, partant et
revenant d’un ailleurs lointain ou proche, réel ou imaginaire… à son corps ici
et maintenant, en la présence vivante de son psychomotricien.
Le massage en relaxation
psychomotrice
Il ne s’agit évidemment pas du massage bien spécifique à la
kinésithérapie, mais du massage-toucher thérapeutique où les mains sont «
contenantes d’un corps contenu ».
Son cadre :
- Immobilité. L’enfant s’allonge sur un matelas, sur le dos,
puis le ventre ou inversement.
- Fermeture des yeux dès que cela lui est possible.
- Calme et obscurité dans la salle (rideau tiré)
Le psychomotricien est assis près de l’enfant ; voix, chansons,
murmures, mots, sont autant d’invitations à porter l’attention sur la partie du
corps massée, ou sur la respiration, invitations au relâchement musculaire et
tonique, à exprimer les ressentis, images mentales de ses éprouvés.
Le massage est contenant, enveloppant. Les mains « touchantes »
soutiennent le corps de l’enfant dans sa totalité. Il est pratiqué soit avec un
ballon, soit avec les mains, à la demande de l’enfant, qui garde ses vêtements,
sa deuxième peau.
Tout le corps est massé (dos, bras, jambes, mains, tête,
poitrine, ventre), sauf évidemment les zones corporelles intimes. C’est un
toucher d’apaisement, donc de soin, et pas un toucher qui pourrait susciter
confusion, ambiguïté et excitation.
- Avec le ballon : la contention, la pression du corps contre
le matelas (lequel sert d’appui au corps total) permettent l’apaisement des
tensions internes, l’accès à l’expérience vivante de la pesanteur, donnent du
poids au corps qui est alors perçu global, lourd, consistant, présent à soi,
unifié.
- Avec les mains : les mains ne sont pas un ballon ! Elles
reçoivent en direct les points de tension du corps de l’enfant, que ce soit au
travers de la deuxième peau, le vêtement, ou de peau à peau (visage, nuque,
cou, etc.). Le psychomotricien ne peut toucher sans être lui-même touché, dans
ses propres ressentis. Il se doit de les repérer, de les travailler en lui.
L’empathie tonico-émotionnelle y est singulière, elle signe un climat
d’intimité.
Diego, bientôt 6 ans, est un « hyperactif, avec déficit de
l’attention », comme on dit aujourd’hui. Pour se sauver de l’emprise
maternelle, il lui échappe aux moments les plus dangereux : lieux publics,
traversées de rues, etc., et se met en réel danger.
Cet enfant est surexcité par une mère angoissée, n’envisageant
son enfant que dans la disparition (« Imaginez qu’il se perde, qu’on le vole »)
ou la mort. Comme mue par un automatisme incontrôlable, dès qu’elle le voit,
elle court sur lui, le précipitant dans une échappée systématique, le privant
d’espace privé, intime, psychique, corporel et de confiance. Le corps de Diego
est traversé, recouvert tout entier par les cris de sa mère et son regard
inquisiteur et tyrannique. Dans cette course folle, lui devant, elle derrière,
elle finit toujours par l’attraper, comme on attrape un voleur.
Le regard maternel, qui ne laisse pas advenir le « toi ton
corps », construit la confusion dans le corps perceptif et moteur de Diego.
Entre ces deux êtres, tout est ambivalence. Il y a de l’angoisse, de la
surexcitation, de la jouissance mutuelle dans ce très mauvais jeu de « attraper
le corps » et « être attrapé par le corps de l’autre ». Quelle représentation
Diego a-t-il des mains qui le saisissent, des yeux qui le traversent ? Que dit
ce corps habité de perceptions et sensations indifférenciées et violentes :
toute-puissance, tyrannie, séduction, provocation, prise de corps intrusive où
la peau ne fait pas bordure, protection, séparation ?
Nous démarrons notre histoire depuis la place où Diego se
trouve d’« être brouillé » et de « brouiller » la distance préalable de cette
place à occuper quand on est deux, deux corps : lui, Diego, et moi, bien
distincts.
La première étape sera de mettre en place cette distance
préalable au toucher : dans une motricité de communication où l’objet fait
médiation. Il y aurait beaucoup à dire sur les regards : celui qui porte,
soutient, touche, s’absente, regarde ailleurs et revient, va et vient, éloigne
et rapproche ; et celui qui prend tout de l’autre, qui prend la place de
quelque chose d’autre dans l’autre.
Diego : « Je te confiance de moi, tu peux fermer les yeux, je
grimpe tout seul à l’échelle, me regarde pas. » Le regard ne doit pas prendre
toute la place. « Je te confiance de moi ». J’ai envie d’entendre : « Trop de
ce regard-là empêche mon corps de tenir. » Le regard, le toucher, la voix, les
mains de l’autre peuvent être ressentis comme répressifs, répulsifs,
persécuteurs, porteurs de jouissance, d’ambivalence.
Je ferme les yeux, je sors de la salle, fermant la porte
derrière moi, à sa demande. « Je te confiance de moi », ça se
respecte.
Des mois ont passé, la confiance et la distance sécurisantes
ont fait leur travail. Nous pouvons commencer le massage en relaxation. « Avec
les mains ! » a décidé Diego qui aime et réclame le temps du massage.
« La dernière fois, t’as pas fait les mains à cause du temps.
Tu m’avais promis de faire deux fois le dos ».
– Tu veux une chanson nouvelle ?
– Ah non, rien que les deux mêmes ! » (Il s’agit d’Une chanson douce et de
Sur la place du marché, sur le thème
de la naissance.)
Plus tard : « Je n’entends pas la maîtresse à l’école parce
qu’il y a des monstres dans ma tête qui m’empêchent et me font peur. »
Dans l’obscurité, les yeux fermés, la voix et les mots à peine
audibles, le massage avec les mains, « surtout le front, c’est là les monstres
», nous travaillons, au fil du temps, les ressentis de réassurance, de
contenant corporel déserté des monstres qui empêchent d’entendre. Nous
travaillons « la constance affective qui permet l’émotionnel et le plaisir
réciproque d’être avec l’autre, de créer du lien » (Roussillon, conférence sur
la symbolisation à Toulouse, septembre 2000).
Plus tard : « À quoi tu penses ?
Diego : – À un papa ours polaire qui marche tout seul dans la
montagne, il cherche quelque chose… je sais pas quoi… »
Nous pouvons jouer de plus en plus à faire semblant que je
m’absente : moins de massage, plus de silence, rien que pour jouer à
l’absence/présence de l’un à l’autre. Ce n’est qu’un jeu, mais Diego apprend
vite. S’il y avait une raison de s’inquiéter, ce serait de savoir comment Diego
va aider sa mère à symboliser, en elle, l’absence.
Quand le réel du corps de l’enfant est mis en jeu, parce qu’il
s’adresse au corps total, le toucher en psychomotricité (et en relation tiers)
permet de cicatriser, de soigner, voire de construire le « Moi-Peau » (Anzieu,
1985), première enveloppe corporelle d’un temps d’avant, première frontière,
première expérience incontournable de bordure du corps vers la naissance d’un
moi corporel et psychique. Mais toucher l’enfant travaille aussi la pesanteur,
évitant ainsi le « drame de la légèreté » (Kundera, 1987).
Pour Paul, Juliette, Diego, le passage au corps psychique, au
rêve intérieur, était impossible.
Le psychomotricien peut travailler dans un espace allant de la
« projection sensorielle à la projection fantasmatique » (Sami-Ali, 1977).
L’énergie (musculaire, tonique, etc.) que produit le corps est une énergie
psychique et inversement. Le « toucher l’enfant », le « toucher la peau »,
concernent et touchent l’archaïque : la peau est surface et recouvrement
sensoriel du corps sensoriel, et participe prioritairement à l’histoire du moi
de l’enfant, du moi corporel dont on sait qu’il est premier dans la
construction psychique du petit enfant.
Le corps et la peau disent l’histoire de l’enfant, autant que
les visages, les regards, les mots… Toucher la peau, porter le corps, donnent
consistance, poids, contenant donc contenu, à l’enfant dont la bordure
corporelle défaille, voire échoue, dans sa mission de pare-excitation et de
protection. Passage obligé, le toucher du corps à corps, du corps contre corps,
du massage, ne peut pas prendre toute la place, surtout pas définitivement. Il
est au contraire un passage de transition vers penser, inventer,
rêver…
·
Anzieu, D. 1985.
Le Moi-Peau, Paris, Dunod.
·
Anzieu, D. 1987.
Les enveloppes psychiques, Paris,
Dunod.
·
Bruckner, P. ;
Finkielkraut, A. 1997.
Le nouveau désordre amoureux, Paris,
Le Seuil.
·
Durey, B. 2001.
Pratique du massage dans les psychothérapies à
médiation corporelle, Lecques, Les Éditions du Champ
Social.
·
Durey, A. 2000. « Le
toucher dans la relation soignant-soigné », Thérapie psychomotrice et recherche, n° 123, p.
50-60.
·
Kelley-Lainé, K.
1992. Peter Pan ou l’enfant triste,
Paris, Calmann-Lévy.
·
Kundera, M. 1987.
L’insoutenable légèreté de l’être,
Paris, Gallimard.
·
Sami-Ali, 1977.
Corps réel – Corps imaginaire, Paris,
Dunod.
·
Sami-Ali, 1998.
Le corps, l’espace et le temps, Paris,
Dunod.
·
Thiveaud, M. 2000. «
Le toucher, un parcours théorique – Le toucher en thérapie de relaxation
psychomotrice », Thérapie psychomotrice et
recherche, n° 121, p. 4 à 15.