2002
enfances & PSY
Dossier
L’élaboration de l’unité corporelle en relaxation
Florence Reinalter-Ponsin
Florence Reinalter-Ponsin, psychomotricienne, est thérapeute
en relaxation psychosomatique et enseignante à l’irsp, Paris.
Le corps serait-il l’« embryon du psychisme » ? Comment la
thérapie psychomotrice peut-elle se relier à ce postulat ? L’espace
psychomoteur, lieu propre de l’enfant, lui permet d’élaborer son histoire
corporelle, en prenant conscience puis en reliant sa réalité intérieure et la
réalité extérieure.
Au fil des années, grâce à différents abords théoriques et à
mon travail personnel, ce qui était épars commence à s’unifier et je garde
comme postulat de travail et de recherche : « Il n’y a rien dans l’esprit qui
ne soit passé dans les sens et la motricité ». Les sensations entrent par
l’œil, la bouche, le nez, les oreilles ; la peau du bébé a un immense besoin de
stimulations tactiles. Elle est l’organe le plus étendu du corps, celui qui
enveloppe et reçoit (Montagu,1971).
La relaxation en thérapie psychomotrice montre comment,
progressivement, tout changement tonique s’accompagne d’un changement de
conscience mentale dont l’enfant a besoin pour adapter ses comportements
psychomoteurs. Le cadre thérapeutique fournit un espace transitionnel où
l’enfant trouve un exutoire psychomoteur, se projette et se répare.
Je reçois des enfants âgés de 5 à 12 ans, normalement
scolarisés, qui arrivent souvent avec des problèmes d’adaptation au stress, des
troubles de l’attention ; ils sont fatigués, souffrent de difficultés
d’endormissement, manifestent de l’instabilité. Que le bilan psychomoteur ait
été suggéré par un parent, le médecin ou l’enseignant, on repère chez ceux-ci
une inquiétude non définie et, parfois, ils tiennent un discours rationnalisant
et moralisant : « Il n’est pas motivé », « Il est fainéant », « On fait un
maximum de choses pour lui et pourtant ! », etc. Il est rare que l’enfant
lui-même exprime une plainte ou une demande. On observe dans le bilan
psychomoteur des troubles de l’adaptation spatio-temporelle, des blocages de
l’attention, de la mémorisation, et surtout un tableau d’agitation corporelle.
Cela signe une souffrance qui peut entraîner une inhibition, voire un échec
scolaire si rien n’est traité.
Le temps et l’espace sont deux dimensions fondamentales où les
règles se structurent : la coordination spatio-temporelle constitue l’une des
structures organisatrices de l’adaptation de la vie psychique. Tout cela
s’installe avec les routines de la vie quotidienne (dormir, manger, se laver,
etc.), dans des lieux donnés et à des moments donnés, se caractérisant par des
actions, des fonctions et des rôles.
Nous constatons que, fréquemment, les rythmes de développement
de l’enfant sont perturbés car calqués sur ceux de l’adulte ; or ce sont des
niveaux de rythmes très différents. Aujourd’hui, la vie des familles tient
souvent du marathon, et l’école y participe en privilégiant la rapidité de
compréhension et d’exécution de la tâche. Les adultes ont tendance à penser la
vie des enfants dans les mêmes termes que la leur. Ainsi, on parle de retard en
grande section de maternelle, sans penser que les enfants ne peuvent pas rester
immobiles ou attentifs longtemps. Ils ont besoin de bouger, ce que
l’organisation des espaces ne permet guère. Sans attaquer systématiquement les
cadres de la vie actuelle, on peut comprendre qu’il existe un conflit entre
l’espace interne propre de l’enfant et l’espace externe, son environnement.
Quand un enfant a mal, il le manifeste par son corps : c’est un moyen archaïque
défensif.
Un cadre structurant et rassurant
La relaxation psychomotrice, selon les méthodes Soubiran et
Bergès (1974), permet une identification spatio-temporelle du corps propre : «
je sens », alors « je peux être ». Dans la pièce où se déroule la séance,
l’enfant règle l’intensité de l’éclairage, aménage son coin de détente en
choisissant les coussins, ou le divan de relaxation ou bien le sol, souvent en
se faisant un toit avec la table ou des couvertures… La chaleur et la mollesse
d’un contenant au-dessus de lui le rassurent. La possibilité d’éprouver du
bien-être sans rien faire procure à l’enfant un immense plaisir, généralement
prémice du temps de détente. Resurgit certainement alors le plaisir du bébé à
être enveloppé par le corps de sa mère, engramé dans la mémoire
corporelle.
L’organisation des séances assure une permanence
spatio-temporelle. Elles ont toujours lieu le même jour, à la même heure, dans
le même lieu, avec la même durée. Cependant, les différents éléments du cadre
ne sont pas figés et évoluent au fil des séances.
Au début, les enfants qui souffrent d’instabilité psychomotrice
ou de déficit de l’attention peuvent avoir des crises toniques d’appel : ils se
lèvent, se rallongent, font des mimiques, rient ou pleurent… Un toucher
globalisant le corps, accompagné de mots suggérant le calme sur un mode vocal
mélodieux, ralentit cette agitation et produit un relâchement tonico-moteur,
qui initiera un sentiment de plénitude. On retrouve ici le schéma archaïque du
nourrisson : l’enfant y régresse, inconsciemment mais avec force, car cet état
correspond à un besoin essentiel dans le développement psycho-affectif et
psychomoteur. Il est important qu’il puisse sentir les changements
physiologiques de son corps : son état musculaire, son rythme cardiaque, son
rythme respiratoire, sa kinesthésie. Cela devient rapidement un jeu corporel où
il repère ce qui est tension ou détente.
De la représentation de son corps à la pensée
Nommer les parties du corps stimulées de façon activo-passive
aide les enfants à situer leur corps dans une dimension spatio-temporelle et
affective pour affiner leur schéma corporel. En dynamique, l’enfant ressent
plus facilement l’adaptation tonico-posturale, voire esthétique, face à une
situation donnée. Avec les jeunes enfants, on utilise différents médiateurs
pour préparer au mécanisme de la respiration afin d’en prendre conscience : les
bulles de savon, les plumes, la paille dans un verre d’eau, etc. Avec le
souffle, l’enfant découvre l’intérieur de son corps ; la prise de conscience
respiratoire que l’on généralise à tout le corps contribue à la sensation
d’unité corporelle. Je demande à l’enfant de se concentrer sur différents
segments corporels, sur les fesses, le dos, le visage, puis je globalise le
corps en évoquant le contour. Être attentif à son corps puis se concentrer
permet de se le représenter. Ainsi s’opère une représentation mentale du
mouvement : en le pensant, l’enfant accède à la fonction cognitive. Par la
relaxation, l’enfant renforce la constitution de l’image de son corps.
Il faut souligner que le temps de relaxation est nécessairement
bref : d’environ cinq minutes avec l’enfant de 5 à 7 ans, il s’amplifie en
fonction de l’âge. À partir de 10 ans, on peut déboucher sur une cure de
relaxation pour les indications décrites plus haut.
Ici le corps peut être investi d’affects, représenté et parlé.
L’enfant, qui a donc moins mal, apprend qu’il peut exister une réponse
rassurante du corps qui ne produit pas que du symptôme. Les enfants ayant des
inhibitions intellectuelles en arrivent à des verbalisations denses, riches en
élaboration thérapeutique.
L’enfant, le thérapeute et les parents
Les symptômes réactionnels à l’attitude parentale – instabilité
ou dysgraphie très récente – cèdent facilement, surtout quand les parents
entendent et réaménagent certains positionnements. La prise en charge
thérapeutique peut rassurer d’emblée les parents dans des cas plus complexes
comme les tics, les rites de vérification corporelle ; car l’enfant va
progressivement se contrôler et se maîtriser.
La résistance du symptôme conduit le thérapeute à s’interroger
sur les limites de la prise en charge et peut déboucher sur une indication de
thérapie familiale, de psychothérapie pour l’un des parents ou sur une autre
forme d’approche thérapeutique pour l’enfant. Il faut avouer que, dans ces cas,
le lâcher-prise parental n’est pas simple !
Pourtant, la séance de psychomotricité appartient à l’enfant.
C’est son lieu propre où l’on valorise ce qui est positif pour l’utiliser comme
moyen thérapeutique. En général, le secret et le respect de l’espace
thérapeutique de l’enfant demandent un effort aux parents. Il leur faut
admettre que l’enfant n’a pas de comptes à rendre sur ce qui se passe dans son
espace à lui. Même si on voit les parents, les rencontres ont lieu à un autre
moment ; l’enfant doit sentir une sécurité absolue pour intégrer la séance
comme lieu propre. On partage avec lui des expériences où l’on fait semblant,
où il va ainsi reconstruire une partie de son histoire, traduire autrement sa
difficulté. L’important est qu’il comprenne le sens de ses actes ; on va
l’aider à surmonter, à apprendre l’adaptation psychomotrice face à une
situation donnée et, bien sûr, à grandir…
En psychomotricité, la relation thérapeute-enfant n’a pas la
même forme qu’en psychothérapie verbale. L’objet de travail étant le corps, le
mécanisme d’élaboration thérapeutique est souvent à expliquer aux parents qui
s’interrogent sur la forme ludique de notre approche. Ce sont les résultats
positifs de la prise en charge qui fournissent en fait l’explication, que nous
reprenons dans nos rencontres.
En thérapie psychomotrice, les phénomènes transférentiels sont facilement
perceptibles. L’enfant qui, par exemple, expérimente la tension musculaire et
le contrôle de la respiration sur le corps du thérapeute accepte plus
facilement qu’on le touche. Un échange s’installe et le corps du thérapeute
devient un miroir, une surface d’identification projective. L’enfant repasse
ici par des stades d’imitation, essentiels pour arriver à intégrer la notion de
son corps propre, à s’individuer. D. Anzieu fait une analogie entre le cadre
thérapeutique et l’espace transitionnel dont parle Winnicott. La fonction du «
moi-peau » correspond à cet espace transitionnel thérapeutique. Dans la vie de
tout être humain existe cette aire transitionnelle d’expérience et notre
travail thérapeutique consiste à permettre à l’enfant de relier sa réalité
intérieure et la réalité extérieure.
C’est le rôle de la fonction contenante en thérapie et nous en
sommes les garants. Par cette fonction contenante, le cadre thérapeutique a une
fonction symbolique. Il permet de passer de l’expression directe des pulsions,
des décharges tonico-émotionnelles, très présentes en psychomotricité, à un
rôle d’aide à la symbolisation par la parole. Lorsque l’enfant peut dessiner,
modeler, dire ce qu’il ne pouvait exprimer que par des symptômes corporels, le
sens de son corps s’enrichit et il peut davantage se contrôler. Un équilibre
psychocorporel commence à s’installer et l’enfant optimise son contrôle
tonico-émotionnel. En fin de thérapie, l’autonomie de l’enfant montre que notre
travail a permis une perception des espaces de chacun de telle manière que
l’enfant structure le sien.
Notre objectif de soin, c’est la découverte du corps et une
adaptation psychomotrice relativement stable face à l’environnement affectif,
social et aux apprentissages qui se complexifient. Nous utilisons un rituel
immuable, lié à la reprise des étapes du développement psychomoteur de
l’individu et il nous faut, à chaque fois, réfléchir et travailler sur notre
présence thérapeutique, sur ce qu’elle engage et sur ce qu’elle doit
dégager.
·
Anzieu D. 1985.
Le Moi-Peau, Paris, Dunod, deuxième
édition.
·
Anzieu, D. 1986.
Une peau pour les pensées,
entretiens avec Gilbert Tarrab, Paris,
Asygée, 1980.
·
Anzieu, D. 1994.
Le penser, du Moi-Peau au moi pensant,
Paris, Dunod.
·
Bergès, J. ;
Bounes, M. 1996.
La relaxation thérapeutique chez
l’enfant, Paris, Masson, deuxième édition.
·
Bowlby, J. 1969.
L’attachement, Paris,
puf, 2000.
·
Hall, E.T. 1978.
La dimension cachée, Paris, Le
Seuil.
·
Montagu, A. 1971.
La peau et le toucher, Paris, Le
Seuil.
·
Soubiran, G.B. ;
Coste, J. 1974.
Psychomotricité et relaxation
psychosomatique, Rueil-Malmaison, Doin.
·
Winnicott, D.W. 1975.
Jeu et réalité, Paris,
Gallimard.