2002
enfances & PSY
Lectures croisées
Lectures croisées
Psychanalyse et institutions pour enfants, Jean-Louis Lang, en collaboration avec Bernard Voizot, puf, « Le fil rouge », 2002
Être psychanalyste dans une institution pour enfants et adolescents, c’est à la fois y introduire la dimension psychanalytique et y pratiquer divers types de cures : individuelles, groupales, voire institutionnelles.
Ces pratiques si éloignées de la « cure-type » peuvent prêter à critiques. Elles se sont néanmoins progressivement mises en place dans beaucoup d’institutions, en référence à la psychanalyse, et représentent aujourd’hui un outil irremplaçable dans la façon de prendre en charge ces jeunes patients. L’ouvrage réalisé par Jean-Louis Lang, en collaboration avec Bernard Voizot, est le premier du genre à aborder dans leur diversité les aspects théoriques et techniques du fonctionnement institutionnel inspiré par la psychanalyse, tout en s’appuyant sur des données historiques et cliniques.
Cette vue d’ensemble sur les relations qui unissent psychanalyse et institutions permet de percevoir l’évolution des conceptions et des pratiques qui se sont développées depuis près d’un siècle sur ce terrain des soins (éducatifs et médico-psychologiques) en institution.
Les auteurs de l’ouvrage interrogent également les conditions qui permettent aux enfants et adolescents accueillis d’aborder – grâce aux processus thérapeutiques qui sont développés dans ces institutions – les transformations escomptées. Des témoignages de responsables d’institutions se réclamant de cette orientation (Arfouilloux, Bonin, Bousquet, Cahn, Hochman, Houzel, Lucas, Penot, Ribas, Tamet) concluent cet ouvrage en montrant le caractère dynamique de ces pratiques.
Un très bon ouvrage de référence pour tous ceux qui l’institution intéresse (soignants, étudiants, personnel administratif, chercheurs) écrit de façon claire, documentée et vivante par deux auteurs expérimentés, aux-mêmes psychiatres et psychanalystes ayant occupé pendant de longues années des fonctions de direction dans des institutions pour enfants et adolescents.
François Marty, psychologue
Les bienfaits des images, Serge Tisseron, Odile Jacob, 2002
Sous un titre qui se veut paradoxal en ces temps de dénigrement des images tv et autres, Serge Tisseron nous propose en un style clair, cursif et imagé, une réflexion originale et parfois provocatrice, nourrie de références psychanalytiques et développementales et illustrées de nombreux exemples puisés dans sa connaissance approfondie des émissions et surtout des films qu’il donne envie de voir ou de revoir : les fictions ne sont-elles pas pour Serge Tisseron « notre respiration psychique » ?
D’emblée, l’ambiguïté du service rendu par l’image est posée : images-pharmakos, poison ou remède ? Tout est affaire de circonstances, de constructions personnelles, d’histoire familiale, de contexte social et environnemental.
L’image peut occasionnellement faire surgir le « miracle d’une coïncidence vertigineuse avec soi » ; faut-il encore, pour éviter de s’y naufrager sur le plan identitaire, pouvoir reconnaître et exprimer ses émotions, les partager avec d’autres pour les « authentifier » et renforcer le sentiment d’appartenance familiale ou groupale ; il reste essentiel néanmoins, tâche difficile, de garder une vigilance critique et une capacité de distanciation qui, seules, nous permettent « d’apprivoiser l’image », voire de se « l’approprier ».
Serge Tisseron nous invite donc à être actif devant notre écran : pour vivre « en bonne intelligence avec les images » ; c’est à ce prix que les images « remèdes » vont nous aider, parents et enfants, à maîtriser notre monde intérieur, à établir des liens avec nos semblables et « faire communiquer le monde du dehors avec le monde du dedans ».
Par cette élaboration personnelle, voire collective au sein de la famille ou du dispositif groupal institutionnel (l’école) ou non (le groupe de pairs) sera tempérée et organisée la violence potentiellement effractrice de l’image, dans la remémoration de souvenirs douloureux enfouis ou cachés, dans la confrontation à l’indicible ou l’horreur des péripéties de l’histoire ou des faits divers, dans l’initiation pornographique à la sexualité.
Serge Tisseron nous donne quelques pistes pour qu’il en soit toujours ainsi : ravis ou bouleversés d’être surpris et submergés par l’image et la décharge émotionnelle qu’elle suscite en nous, nous ne devons pas en rester captifs.
Parents, éducateurs, enseignants, journalistes de la presse et de la tv sont convoqués sur la scène éducative pour inventer une véritable pédagogie des images : sensibiliser, démystifier, désubjectiver, débusquer les sources et les procédés, autant d’outils qui permettront de se « gaver » d’images, sans violence ni indigestion pour une plus grande intelligence du monde et en notre monde intérieur, pour notre plus grand plaisir et que vive en nous « le bébé zappeur ».
Dominique Monchablon psychiatre
Psychanalyse de l’informe, Sylvie Le Poulichet, Aubier, 2002
L’informe en psychanalyse désigne ce qui se joue quand l’identité se fait floue : le visage ne se reconnaît plus dans le miroir ou quand le corps est vécu comme un cadavre. Plus généralement les différents processus dits limites ou les repères essentiels tels le dehors et le dedans, le moi et l’objet ou l’animé et l’inanimé. Ce livre décrit des phénomènes et des symptômes variés, mais tente d’ordonner et de les regrouper sous le vocable de l’informe. L’auteur, psychanalyste et universitaire, s’appuie sur une clinique très riche et très détaillée pour avancer dans quelques concepts. En premier lieu les processus limites sont le reflet d’une difficulté précoce chez l’enfant à rendre décidable ce qui l’a limité entre l’être et le non-être, entre l’avoir et l’être qui rend difficile pour un sujet de s’inscrire dans un « jugement d’existence » ainsi que le disait Freud. Cet ouvrage ne traite pas en tant que tels des états limites mais interroge par exemple les phénomènes de dépersonnalisation, ou les conséquences des traumatismes infantiles, reprenant l’instant catastrophique, qui génère tant de souffrance et de passage à l’acte pouvant aller jusqu’à des tentatives de suicide.
Un premier chapitre sur les théories infantiles de l’informe nous indique des repères précis sur les manifestations de cet informe dans un rapport au dévisagement : littéralement les personnes qui ne reconnaissent pas leur visage. Ce qui renvoie à l’appréhension du visage de la mère et les différentes théorisations déjà proposées à ce sujet par Lacan (stade du miroir) ou Winnicott. C’est l’intrusion de l’inquiétant et de l’étrange qui est en soi. C’est à travers une expérience d’angoisse que l’infans accompli un trajet qui va de la jubilation à la conscience de soi. Cela renvoie à la figure du double qui se fonde dans des temps originaires de la vie psychique, et qui permet parfois de se dégager de l’anéantissement possible. Ce que Freud avait théorisé en parlant d’inquiétante étrangeté comme signe avant-coureur de la mort. L’auteur développe sur la terreur de l’informe une idée forte sur l’identification d’angoisse, qui fait craindre au sujet que le visage se déforme montrueusement. Pour l’auteur, il s’agit ensuite de constructions défensives qui permettent à l’enfant de dissocier la réalité et le langage. C’est aussi l’origine de la persécution qui fait craindre à l’enfant que les adultes aient un pouvoir exagéré sur lui. Mais S. Le Poulichet précise que les théories infantiles de l’informe sont « moins commune que les théorie sexuelles infantiles ; il s’agit de défenses spécifiques n’affectant pas nécessairement tout le devenir psychique du sujet ».
Ces indications nous sont précieuses pour tenter de comprendre les personnes en grande difficulté, mais qui peuvent conserver une adaptation à la réalité satisfaisante.
L’auteur puise dans de nombreuses références pour asseoir ses propres avancées théoriques G. Haag, P. Fédida, D. Winnicott. Elle reprend chez ce dernier la notion d’« aire de l’informe », pour en faire des développements plus personnels. Ce travail rend compte aussi des identifications inconscientes addictives, sortes de « contraintes par corps » qui s’expriment dans la répétition de dépendances et d’excès. Ce sont des processus limites qui sont proches de ce que Ferenczi repère comme une « commotion psychique », qui fait que certains sujets peuvent littéralement « s’écrouler » et perdre leur forme propre. C’est la conséquence d’un trauma infantile où le sujet adopte la forme que les autres lui donnent « à la manière d’un sac de farine ». Ce sont les effets de la « magie des mots sur le corps ». Ce livre singulier présente un abord très spécifique de certaines pathologies, dont les illustrations cliniques nous aident à suivre le cheminement de l’auteur.
Cette clinique des limites est précieuse pour des praticiens de l’enfance ou de l’adolescence, car elle éclaire des pathologies de la dépersonnalisation ou de la limite, et ouvre de nombreuses voies de réflexion fécondes.
Didier Lauru psychiatre, psychanalyste