Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-7492-0103-9
160 pages

p. 33 à 39
doi: en cours

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Dossier

no21 2003/1

2002 enfances & PSY Dossier

Repenser le partage des rôles entre parents et professionnels de l’éducation

Anne Boisson Halimah Pujol Brigitte Rorive Anne Boisson, Halimah Pujol et Brigitte Rorive sont mères d’enfants scolarisés en maternelle, à l’école élémentaire, au collège et au lycée.Elles sont représentantes de parents d’élèves fcpe et peep.
Les relations entre les parents et les professionnels de l’éducation (professeurs des écoles, personnel de l’école, personnel municipal chargé des activités périscolaires, personnel des structures de la petite enfance) sont marquées par une certaine ambivalence.
Au-delà de la tentation de la méfiance et de la dénonciation réciproque, peut-on trouver des lignes pour un renouveau de la coopération entre les parents, tous les adultes de l’école et tous les professionnels de l’enfance qui sont concernés par ce qui se passe à l’école ?
L’analyse et les propositions de parents d’élèves, au travers d’un dossier dont ils ont pris l’initiative : la prévention de l’agressivité des enfants dès leur plus jeune âge. Mots-clés : parentalité, école, responsabilité éducative partagée, partenariat, coopération réseau de sociabilité.
Nos enfants sont, tout au long de la journée, pris en charge par de multiples institutions : crèche, garderie, école, cantine, centres de loisirs, garderie, nourrices, clubs et associations pour les activités extrascolaires. Au sein même de l’école, les interlocuteurs de l’enfant sont multiples et variés : directeurs, enseignants, professeurs de gymnastique, intervenants extérieurs, animateurs, dames de service, éducateurs et de plus en plus, spécialistes de l’enfance (orthophonistes, pédopsychiatres, etc.). Tous participent d’une manière ou d’une autre à l’éducation des enfants, même si l’autorité parentale est en définitive exercée par les parents. Notre initiative a mis en évidence la complexité et l’ambivalence des relations entre professionnels de l’éducation et parents.
Comment prévenir la violence dès la maternelle ? Tel fut l’objectif de la réflexion conduite sur une année scolaire par les associations de parents d’élèves avec des professionnels de l’éducation (directeurs de crèche, d’écoles maternelles et primaires, professeurs des écoles, proviseur de lycée, principal de collège, conseillère principale d’éducation, inspecteur de circonscription ) et des spécialistes de l’enfance (pédopsychiatre de cmp, médecin de pmi). Le but de notre démarche était d’entendre et de sensibiliser l’ensemble des adultes en contact avec les enfants sur le rôle qu’ils jouent dans cette prévention.
Carrefour d’échanges entre des personnes en charge de l’enfance, cette expérience a permis de confronter des points de vue, riches à tous égards, sur la nature et l’évolution des relations entre parents et professionnels de l’éducation et de la petite enfance, à travers l’organisation de groupes de parole de parents, d’entretiens individualisés avec l’institution scolaire et des spécialistes, ainsi que d’une table-ronde clôturant cette démarche. Il ne s’agit pas ici de fournir les conclusions de ce travail sur les moyens de prévention de la violence, mais d’éclairer, à l’aune de cette thématique, les comportements et les attentes de chacun et de suggérer les modalités d’un partenariat qui nous paraît souhaitable, et possible.
 
Les attentes exprimées par les parents
 
 
Lors d’un groupe de parole qui les a réuni, les parents ont exprimé le besoin de mieux comprendre leurs enfants, la nécessité d’échanger autour de ce qu’ils vivent à l’école.
Ils sont en forte demande de communication avec les enseignants pour assumer pleinement, disent-ils, leur rôle éducatif. Ils paraissent démunis face à des comportements de leurs enfants qui leur échappent. Ils expriment la difficulté de repérer le malaise de leurs enfants, de détecter des comportements agressifs ou déviants. En effet, les attitudes des enfants au sein de la famille et en collectivité sont différentes, puisque les situations auxquelles ils ont à faire face le sont. Un enfant agressif à l’école ne l’est pas forcément à la maison et inversement.
Comment savoir, demandent les parents, que son enfant souffre ? Comment prendre en compte ce qu’il exprime sans connaître le contexte ? Telles sont les interrogations formulées.
Les parents se plaignent de ne pas être informés suffisamment tôt des incidents survenus ou de signes qui pourraient alerter. Ils souhaitent une meilleure communication, une continuité dans l’information qui leur est donnée. Savoir ce qui s’est passé à l’école, comprendre le contexte est important, surtout pour les parents des plus petits, qui ne savent pas comment l’enfant vit l’école dans son quotidien. C’est important, a fortiori, pour les parents d’enfants en difficultés.
Les inquiétudes des parents reflètent l’investissement affectif et la place aujourd’hui dévolue à l’enfant dans les familles. Les parents ont le sentiment que leurs enfants ne sont pas suffisamment écoutés. Par exemple, quand un enfant est victime d’un incident ou d’une agression, ils ont le sentiment que le crédit donné à sa parole est insatisfaisant (« pas le droit de rapporter » revient en leitmotiv). Ils pensent qu’à certains moments l’encadrement des adultes fait défaut ou est insuffisant : dans la cour de récréation, dans les toilettes, les escaliers et les couloirs de l’école.
Ces préoccupations témoignent du renouvellement des exigences des parents à l’égard de l’école. Pour eux, elle n’a pas seulement une obligation de résultats scolaires, mais elle doit assurer l’épanouissement et le bien-être des enfants. Le rapport des parents à l’école a changé de nature : la confiance hier aveugle en l’Institution est devenue une confiance conditionnelle. Ils interrogent la cohérence des règles appliquées par les différents animateurs municipaux à la cantine, au centre de loisirs ; ils questionnent la valeur éducative des punitions en vigueur, la justice des normes établies, etc. C’est toute la relation de l’adulte, quel qu’il soit, et la confiance qu’il inspire à l’enfant qui est en cause. Les parents posent des questions sur la mission éducative de l’école : quelle protection, quel soutien et quelle guidance apportent les adultes de l’école ? Qui en définitive apprend aux enfants à gérer les conflits ? Pourquoi, demandent-ils, ne pas faire de l’instruction civique à partir des situations concrètes que vivent les enfants : à propos de l’échange de billes qui tourne mal, on peut faire l’apprentissage de l’écoute de l’autre, de l’échange équitable, du respect de l’adversaire, des règles fixées, etc.
 
Face à ces attentes, les réactions de l’institution et des professionnels
 
 
Lors des rencontres que nous avions suscitées, nous avons ressenti un décalage entre ce que vivent les parents sur le sujet de la violence – degré de préoccupation, seuil d’alerte, perception de l’agressivité des enfants – et les réactions des professionnels que nous avons rencontrés. Au cours des entretiens, l’inspecteur, les chefs d’établissement et de structures d’accueil collectives s’emploient à nous rassurer. Ils rappellent que dans les zones dites banales – ou privilégiées –, les faits de violence graves (répréhensibles par la loi) sont rares. Leur volonté nous semble manifeste de cadrer notre initiative de parents d’élèves, face sans doute à la médiatisation excessive du sujet. La psychologue scolaire n’accepte de nous recevoir que dans le cadre d’un conseil d’école. Une directrice a du mal à comprendre les objectifs de notre initiative. Un directeur de collège ne s’associe pas à la démarche, faute de temps. Les spécialistes du cmpp le plus proche disent qu’il est difficile pour eux de s’exprimer sur le sujet, puisque dans le public concerné pourrait se trouver des parents de patients.
Toutefois, la plupart des professionnels reconnaissent l’augmentation croissante des incivilités. Et ils considèrent que leur mission de socialisation est l’un des principaux moyens de prévention de la violence. Effectivement l’apprentissage des règles de vie, l’hygiène, la discipline, la bienséance et la politesse, le civisme, bref l’intégration de la loi, font partie des missions des professionnels de l’éducation. Cependant, aux dires des enseignants, cette tâche de socialisation prend de plus en plus le pas sur les apprentissages fondamentaux, dès la maternelle. Imperceptiblement, d’une mission d’instruction, le rôle des enseignants est passé à celui d’une éducation au sens large, le changement de sémantique en témoigne. Certains ne s’y résignent pas. Ils sont unanimes à dénoncer le déplacement de la frontière entre le rôle éducatif des parents qui s’amenuise et l’alourdissement des missions qui leur incombent. Ils expriment à la fois leur volonté de ne pas se substituer aux parents et la difficulté qu’ils éprouvent à appréhender un rôle de plus en plus « éducatif ». Ils se plaignent de ne pas être suffisamment soutenus par des parents qui ont du mal à confronter à l’enfant dont il rêvait, l’image que l’école leur renvoie. Ils souhaiteraient que les parents s’investissent plus dans le suivi de la scolarité de leurs enfants (cahiers signés, matériel vérifié, etc.). Et en même temps, ils semblent vouloir garder une distance entre les parents et l’école, sans doute par crainte des parents trop anxieux et trop demandeurs, aussi pour bien marquer la différenciation des rôles – le pédagogique et l’éducatif.
Nous avons le sentiment que la problématique de la violence, qui était au centre de nos rencontres, a fait prendre conscience à chacun de la nécessité d’un partage de la mission éducative. Mais la ligne de ce partage est floue.
 
Une nouvelle donne dans les relations parents et professionnels de l’éducation et de l’enfance
 
 
Au cours de la dernière table-ronde, les professionnels de l’enfance nous ont éclairé sur l’évolution des parents et des enfants aujourd’hui, ce qui nous aide à comprendre pourquoi l’éducation des enfants est plus complexe.
Ils nous ont aussi fait réfléchir sur le changement de statut des professeurs des écoles et sur le rôle de dépistage qu’ils ont auprès des enfants.
Malgré la bonne volonté affichée, nous ressentons qu’il y a chez les enseignants une réelle difficulté à “entrer en relation” avec les familles, de moins en moins disponibles, parfois absentes, pas toujours réceptives et parfois perçues comme trop exigeantes. C’est une tâche difficile qui leur incombe, sans formation sociologique ou psychologique préalable. Ce rôle est aussi notable en crèche et en maternelle, où les directrices nous disent passer beaucoup de temps à conseiller les parents dans l’exercice de leur autorité, face à des enfants de 3 et 6 ans qui affirment leur personnalité en s’opposant.
Plusieurs facteurs sont à l’origine de l’évolution des relations entre parents et professionnels de l’éducation.
Les familles ont changé. Familles destructurées, recomposées, monoparentales, des femmes qui travaillent, des grands-parents éloignés. La structure familiale traditionnelle a éclaté.
La place de l’enfant a changé. Il est désiré, rêvé, idéalisé, parfois unique. Les droits de l’enfant se sont affirmés et il les connaît. La parole de l’enfant compte. La relation adulte-enfant s’en est trouvée modifiée.
Les conditions d’exercice de la parentalité sont rendues plus difficiles, par une société de consommation où l’enfant est l’objet de toutes les tentations (médias, publicité), par des vies difficiles (chômage, travail, séparation), qui réduisent la disponibilité des parents. L’autorité ne s’incarne plus dans les figures traditionnelles du père, du curé, de l’instituteur ou des « anciens ». Elle n’est plus d’injonction, mais d’explication. Le discours a remplacé la fessée, du moins dans l’intention. Les repères éducatifs ne constituent plus un bloc monolithique inspiré de la catéchèse, mais sont relatifs à chaque famille, chaque culture.
 
Le rôle d’observation et de dépistage de l’enseignant est fondamental
 
 
Au fil de la démarche que nous avons entreprise, il nous est apparu qu’un simple échange avec les parents pouvait parfois aider à ce que l’enfant évolue dans le bon sens. C’est l’enseignant qui peut faire prendre conscience aux parents des difficultés de leur enfant, en observant son comportement au mieux, en relatant ce qui se passe dans la classe avec le plus d’objectivité et de neutralité possible.
Il importe que les parents sentent que cette démarche est faite dans le but de les aider et que rien n’est jamais figé, que leur enfant n’est pas catalogué. Si la parole de l’enseignant est ressentie comme trop jugeante, les parents ne pourront pas l’entendre, c’est une défense légitime. La prise de conscience des parents est un cheminement long, dont l’acceptation est la première étape. Répéter ses entretiens, se donner du temps, ne pas attendre que les enfants aillent très mal pour convoquer les parents, échanger avec tous les adultes de l’école en contact avec l’enfant, sont des conditions nécessaires à une meilleure compréhension de l’enfant.
Chacun doit être conscient que l’apport éducatif des adultes aux enfants est proportionnel à la qualité du dialogue instauré. La qualité du dialogue dépendra de la confiance mutuelle que l’on aura établie. Celle-ci n’est plus acquise mais construite, dans un échange désormais constant et régulier. Quelle est, dès lors, la bonne distance entre parents et enseignants ? Quelle est la place de chacun ? Quand s’arrête la mission de l’enseignant et commence celle du spécialiste et des autres professionnels de l’enfance ?
 
Vers une meilleure communication entre ceux qui s’occupent des enfants
 
 
Nos enfants se développent au sein de multiples entités sociales et leur personnalité se construit à travers ce réseau. Un partenariat est indispensable pour donner sa cohérence à leur éducation. La qualité des relations entre les parents et les membres du réseau éducatif conditionne leur développement et leur épanouissement.
Nous avons compris que les professionnels de l’éducation ont de plus en plus souvent recours aux spécialistes de l’enfance, qui font désormais partie du paysage éducatif. Ils peuvent être amenés à orienter l’enfant et sa famille vers le pédopsychiatre, l’orthophoniste, le psychologue, à effectuer des signalements, demander de l’aide au rased, etc.
Guider, aider l’enfant et sa famille est un travail très difficile. Les professionnels de l’éducation sont souvent seuls face aux difficultés d’un enfant. Eux-mêmes disent avoir du mal à détecter la souffrance d’un enfant, à l’écouter, à l’interpréter. Souvent, l’intervention de la psychologue scolaire et du médecin scolaire est nécessaire. On ne peut que regretter le manque de moyens sanitaires et sociaux qui, privant ces professionnels d’une meilleure disponibilité, les conduit à ne traiter que les cas dits « urgents » et à négliger la prévention de l’échec scolaire « banal ».
Pour le passage vers une autre institution, comme le cmpp par exemple, il nous paraît essentiel qu’il existe des relations de confiance entre les professionnels, que les institutrices connaissent bien les protagonistes et le fonctionnement de ces institutions. Ont-elles un retour sur l’évolution et le suivi de l’enfant, dans le respect du secret professionnel ? Les structures de concertation existent (équipe éducative, ccpe, etc.), les procédures également, mais elles paraissent longues, et complexes ; le dialogue direct n’étant pas toujours privilégié.
Au cours du travail que nous avons conduit sur la prévention de la violence, nous avons pu expérimenter de nouvelles formes de concertation et de partenariat entre les acteurs de l’enfance :
  • un pédopsychiatre a exposé aux parents ses modalités d’intervention à l’école : il conçoit son rôle comme une action itinérante et non sédentarisée dans son bureau, trouve les portes de l’école ouverte à ses interventions, est associé aux équipes éducatives de l’école. Ce partenariat, basé sur une confiance réciproque, permet de trouver des solutions sur mesure pour les enfants en difficulté ;
  • un principal de collège a mis en place un Comité d’éducation à la santé et à la citoyenneté, pour pallier le manque de personnel sanitaire et social et travailler sur le sentiment d’insécurité. Structure qui représente parents, élèves, professeurs, elle travaille en collaboration avec des partenaires aussi divers que la police, la ratp, des associations de prévention contre la toxicomanie ou le sida, la ddass, etc. ;
  • dans certaines circonscriptions, le médecin scolaire est considéré comme un aiguilleur : il est l’interlocuteur privilégié des équipes pédagogiques pour toute nature de difficulté détectée. Il est celui qui dirigera l’enfant et ses parents vers les spécialistes de l’enfance les plus appropriés, qui selon les cas, feront une simple guidance ou un travail plus en profondeur ;
  • enfin, ce travail de sensibilisation de tous les adultes de l’école a au moins permis de valoriser la place du personnel auxiliaire de l’école – animateurs de cantine et des autres activités périscolaires, atsem. Parallèlement, les règles d’animation de la cantine ont été expliquées aux parents, des interlocuteurs ont été désignés et la mission des animateurs a été présentée en conseil d’école.
La communication est un exercice difficile, surtout quand elle réunit de nombreux acteurs et que les rôles et les responsabilités de chacun s’imbriquent. Nous espérons que cette réflexion et ces premières expériences ouvriront la voie à d’autres initiatives.
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