2002
enfances & PSY
Dossier
Les convictions d’une directrice d’école
Entretien avec
Michèle Garret
Michèle Garret est directrice de l’école Casalis, à Créteil.
Pour enfances & psy, elle a répondu aux questions de Jean-Louis Le Run.
Jean-Louis Le Run. – Pouvez-vous nous parler des relations entre les familles et l’école ? Que peut-il en être de la rencontre avec les parents ?
Michèle Garret : Justement, cette rencontre a rarement lieu. On croit qu’il y a rencontre parce qu’il y a une réunion de parents d’élèves ou qu’on échange deux mots à la sortie. Mais il s’agit d’informations et de contacts, certes indispensables, mais pas suffisants pour faire des parents de véritables partenaires. Le partenariat famille-école n’existe souvent que sur le papier, car les parents ont rarement droit, réellement, à la parole. Généralement, on fait venir les parents quand on a quelque chose à reprocher à leur enfant, ou pour une réunion plénière. On demande aux parents, comme aux enfants, d’être hyper-adaptés à l’école, mais on ne prend pas vraiment le temps de leur expliquer le fonctionnement de cette école, et on prend rarement le risque de leur donner la parole. Cela cantonne les parents dans un simple rôle de consommateurs, parfois anonymes.
Je l’ai bien constaté dans la zep où je travaille : donner aux parents la possibilité de s’exprimer, les écouter, leur proposer un lieu pour qu’ils puissent échanger entre eux diminue l’agressivité, instaure un climat de confiance, motive l’enfant qui ressent son travail à l’école comme important aux yeux des adultes qui l’entourent (en zep, cela ne va pas de soi). Écouter les parents et prendre en compte ce qu’il disent permet de leur renvoyer une image positive d’eux en tant que parents. Le collectif ne suffit pas. Il faut se rendre très disponible et accorder du temps à chaque enfant, à chaque famille, de façon privée.
Il est impressionnant de voir l’étonnement de certains parents quand on les invite à l’école pour leur dire de « bonnes choses » à propos de leur enfant. Il est émouvant de voir à quel point certains ont du mal à dire à leurs enfants qu’ils sont fiers d’eux, ou simplement contents, alors qu’ils ont tellement de facilités à les punir dans d’autres situations, parfois simplement, de façon plus ou moins inconsciente, pour nous prouver qu’ils sont de bons parents. À l’école, on donne la parole à l’enfant pour qu’il réponde correctement à la question posée. Avec les parents, c’est pareil : on leur demande de signer un mot d’excuse pour une absence, un travail non fait.
La rencontre avec les parents devrait se dérouler sur plusieurs niveaux : l’information, le contact cordial, la communication qui implique échange, prise en compte de la parole de l’autre.
À l’école Casalis, nous savons que cette rencontre est possible puisqu’elle existe grâce à la concertation au sein de l’équipe qui permet de définir une politique d’école, une orientation pédagogique, qui reconnaît sa place à chaque partenaire. En deux ans, nous avons vu la violence disparaître des cours de récréation, les parents venir sans agressivité et en confiance (il reste toujours des exceptions, bien sûr), des délégués de parents organiser des réunions de façon autonome dans l’école, créer un journal de parents, indépendant de l’équipe enseignante, certains parents prêtant leur plume aux parents qui ne savent pas écrire le français. Les familles reprennent confiance, non seulement dans notre école, mais dans l’institution. Il n’y a pratiquement plus de demandes de dérogation pour fuir le collège, les parents ont compris que les élèves qui leur faisaient peur sont leurs propres enfants et ils sont prêts à assumer leurs responsabilités de parents.
Dans les zep, les relations entre l’école et la famille doivent « restaurer » les parents. Ce n’est pas chose facile. Il faut beaucoup de patience, beaucoup de professionnalisme et de conviction. À l’école, en général, on ne donne pas la parole « pour de vrai », comme disent les enfants.
Pourquoi ne donne-t-on pas la parole ?
Parce qu’on a peur d’être remis en question. On vit souvent les demandes des parents comme des exigences de se justifier, comme des attaques personnelles, alors que la plupart du temps ils veulent comprendre et être rassurés. Parce que chacun vit avec ses représentations, qui sur l’école, qui sur les enseignants, qui sur les parents. Parce qu’on ne donne pas la parole, il y a malentendu. Tant qu’il n’y a pas eu rencontre, il n’y a pas de réelle confiance et il y a risque de conflits, chacun jugeant l’autre – « Ils s’occupent même pas de leurs enfants », « Il aime pas mon fils. »
N’est-il pas nécessaire que l’univers de l’école soit bien distinct de celui de la famille pour que les enfants puissent investir les apprentissages sans être envahis ?
Oui, mais en ne donnant pas leur place aux parents, on croit protéger cet espace alors qu’on ne le fait pas. Ou les parents ne vont pas venir du tout, ou ils viendront pour la forme ou à un moment où ils sont anxieux, angoissés ou culpabilisés, et ils seront agressifs.
Effectivement, l’école c’est le lieu où l’enfant apprend. Il ne faut surtout pas qu’il soit squatté par les parents, mais l’enfant n’est qu’un enfant, l’enfant de ses parents. Si chaque partenaire n’a pas sa place bien définie, c’est la confusion. Mais, souvent, la barrière nous séparant des parents est trop haute, et si quelque chose ne va pas, la réaction est toujours : « Mais, que font les parents ? »
Si je comprends bien, pour que les parents puissent déléguer un rôle éducatif à l’école, il faudrait qu’il y ait un minimum de dialogue, de connaissance de leur part de ce qu’est l’école…
L’idée que les parents ont de l’école, c’est celle de leur enfance, selon leurs souvenirs à eux. Leurs souvenirs, c’est l’histoire d’une réussite ou l’histoire d’un échec. Certains ont des comptes à régler avec l’école. D’où le malentendu, quand il y a problème au niveau de la scolarité. Nous, les enseignants, disons que tel ou tel enfant a des problèmes quand cet élève nous pose problème. Et ça ne veut pas forcément dire que l’enfant a des problèmes. D’où la nécessité que chaque partenaire ait sa place. L’enfant d’abord : quand on fait un projet pour lui, il doit être là, on doit pouvoir en parler avec lui. Quand il y a l’éventualité d’un maintien ou d’une orientation, il est le premier avec qui l’on devrait en parler, alors que souvent il est le dernier.
Cet évitement est peut-être défensif de la part des enseignants ?
Oui, il y a des défenses. D’abord parce que c’est un métier beaucoup plus difficile qu’on le dit aux jeunes qui arrivent. Pour faire ce métier, il faut d’abord être à peu près au clair avec soi et avec son enfance, ce qui n’est pas toujours le cas. Et, inconsciemment, c’est parfois très difficile de recevoir ce que les enfants nous renvoient. Nous avons parfois beaucoup de mal à être professionnels : quand l’institution est remise en cause par les parents, ou par les enfants, nous nous sentons personnellement attaqués, alors que c’est l’enseignant de la classe – pas la personne –, qui est visé. Et là, je pense qu’au niveau de la formation, il y a un manque : des enfants souffrent, et aussi des parents et des enseignants. À partir du moment où tout le monde est en souffrance, nous ne pouvons plus avancer et faire le travail pour lequel nous sommes là.
L’enseignant et le parent ont quelque chose en commun, c’est l’enfant. C’est le même enfant, dans des rôles, des situations, des lieux différents.
Et des enjeux complètement différents. Il y a un enjeu affectif et personnel pour le parent qui est énorme, complètement légitime et qu’il ne devrait pas y avoir pour l’enseignant. Parce que l’enseignant est un professionnel qui doit comprendre qu’un parent puisse se laisser emporter par son angoisse – c’est son enfant qui est là –, alors que pour l’enseignant c’est l’élève. L’enseignant devrait pouvoir contôler ses réactions personnelles, il devrait pouvoir gérer ses émotions. C’est très difficile. De là l’importance de la place donnée au réseau d’aide spécialisé aux élèves en difficultés (rased) dans une école. Parce que le réseau écoute les enfants, il écoute les parents et il peut aussi servir d’exutoire aux enseignants, les écouter au sens plein du terme. Mais le réseau n’est pas souvent considéré comme partenaire à part entière, c’est dommage.
Quelle est la différence entre enfant et élève ?
Un élève est un enfant qui exerce un métier, pourrait-on dire, et le métier d’élève n’est pas toujours facile. Un élève est un enfant qui a adopté une posture d’apprenant.
Dans sa classe, l’enseignant a à faire à des élèves, parfois à des enfants qu’il doit amener à être des élèves. Moi, en tant que directrice, j’ai à faire avec des enfants : je dois pouvoir écouter les parents, et l’enfant dans sa globalité… ainsi que les enseignants. Lorsque je suis arrivée dans cette école de zep, j’ai découvert combien d’enfants pouvaient être a-scolarisés. Des enfants qui passaient leur journée à l’école (la plupart des enfants passent une longue journée à l’école entre la garderie, la cantine, l’étude) mais dont on pouvait dire qu’ils n’étaient pas scolarisés. Ils n’avaient pas cette posture d’apprenants, l’école et les apprentissages ne faisaient pas sens pour eux. Quand il m’arrive de dire à un élève, en présence de ses parents : « Pour l’instant, tu n’es pas encore un élève, tu es un enfant qui passe sa journée à l’école… Et il faut que toi et tes parents, ton maître et moi, nous fassions ce qu’il faut pour que tu deviennes un élève », et que je voie que l’enfant et ses parents comprennnent ce que je veux dire et sont prêts à s’engager… lors, c’est marveilleux, c’est que l’école a pris sens pour eux.
Les parents, ce sont des parents d’enfants ou des parents d’élèves ?
Ce sont des parents d’enfants. C’est déjà suffisamment difficile d’être parents, si en plus on leur demande d’être parents d’élèves !
Et pourtant, il y a les associations de parents d’élèves…
À côté des associations de parents d’élèves, il y a de plus en plus d’associations indépendantes, de regroupements de parents.
Comment cela se passe-t-il avec les associations ?
Tout d’abord, il faut savoir ce que l’on veut en faire. Il faut être clair : est-ce que l’on veut des délégués de parents pour être dans la légalité administrative, pour le conseil d’école, etc. ? – Dans ce cas-là, c’est très simple : on connaît les deux ou trois parents qui peuvent jouer ce rôle-là très bien, on va les voir, et l’affaire est jouée ; – Ou est-ce que l’on veut que les parents soient vraiment représentés, qu’ils trouvent cette place de partenaire et s’impliquent ? Dans ce cas-là, c’est plus difficile, parce qu’on ne va pas voir forcément les « bons » ; on peut aller voir ceux qui sont en retrait et leur dire : « Il y a une place légitime que vous avez le droit de prendre et que vous devez prendre » ; ou alors, on peut aller voir ceux qui sont en contradiction, c’est intéressant, le débat contradictoire peut faire avancer les choses.
L’an dernier, c’était ma première année ici. J’ai donc fait toutes les réunions de parents d’élèves dans les classes, en me présentant, en disant pourquoi j’avais demandé cette école. Déjà, ça rassure les parents : on n’est pas là par hasard. J’ai fait une réunion de parents de cm1 et j’ai expliqué à ces gens qui ne le savaient pas (dans cette zep, il n’y a que des familles d’origine étrangère ou étrangères) que pour se présenter au conseil d’école, pour voter et pour être élu, on peut ne pas être Français. Un papa malien est intervenu : « Moi, je ne veux pas. Trop souvent, je ne suis pas d’accord avec l’école et puis il y a un autre problème : je ne sais pas écrire. » Je lui ai dit : Monsieur, ça n’a aucune importance ! Les représentants des parents forment une équipe et, dans une équipe, on ne sait pas tous faire la même chose. Moi, je remarque que vous vous exprimez très bien et que vous posez des questions intéressantes. Il est venu. Et il a posé ses questions, par exemple : « Pourquoi est-ce qu’en France, il est interdit de taper les enfants alors qu’il y en a tellement qui posent problème ? » On peut se dire : celui-là, il n’a rien compris… On peut se dire aussi : cet homme-là, il a envie de tout faire pour que ses enfants soient bien élevés. Il a le souci de leur réussite. Le même souci que nous, enseignants. Chacun a des façons complètement différentes d’aborder le sujet et de s’y prendre. C’est là qu’il peut y avoir vraiment dialogue : « Je sais que vous voulez bien élever votre enfant. Comment peut-on faire en respectant la loi française et les droits de l’enfant ? »
Comment font les enseignants avec ces enfants de différentes origines ?
Actuellement, les enseignants se débrouillent comme ils peuvent. Le bât blesse à plein d’endroits. D’abord, on est dans une école publique. Cela a un sens qu’il faudrait qu’on réaffirme. On est dans une école laïque, c’est aussi une notion qu’il faut absolument redéfinir de façon ferme, forte, volontaire. Notre école est une école publique et laïque. À partir de là, si les définitions sont claires, les missions de l’école le sont aussi. Et cela permet aussi de regarder tous les parents, toutes les familles (j’aime bien ce mot) avec un autre regard. Sans préalable, comme l’a écrit Meirieu. La laïcité, c’est vraiment sans préalable de sexe, d’origine, de « bonne éducation » (ni « bons milieux », ni « mauvais », ni bonne culture, ni mauvaise). On peut alors ne pas porter de jugement et éviter de faire trop de projections. La projection, c’est quelque chose de terrible dans l’Éducation nationale !
Un exemple récent : récemment à l’école, nous avons eu une réunion d’équipe éducative pour une petite fille malienne – en l’occurrence, c’est important de le dire – dont les grands frères avaient eu des orientations très lourdes dans des établissements spécialisés, des cas lourds. La petite fille avait besoin d’un suivi spécifique, mais beaucoup moins lourd que les frères. La maman a bien vu à la maison que sa petite fille était quand même différente de ses frères aînés. Quand on lui a parlé d’orientation, elle s’est dit : Ma fille n’est pas comme mes fils. Et elle l’a exprimé d’une certaine façon parce qu’elle ne maîtrise pas très bien la langue française. Donc première équipe éducative l’an dernier, en maternelle. La maman dit non. On ne lui demande pas de parler plus. Mais elle insiste, en disant : « S’il y a une orientation comme vous la voulez pour ma fille, je la renverrai au Mali. » Tout de suite, projection culturelle, entre guillemets : « Sa fille a moins de “valeur” que ses fils. »
Seconde équipe éducative cette année. Et la maman redit : « Non. Je ne suis toujours pas d’accord. » Et alors, je ne sais pas pourquoi, nous la laissons parler un peu plus, elle explique comment, à la maison, sa fille est bien mieux que ses fils. Et là, nous nous regardons, réalisant notre erreur. Elle a raison.
Autre exemple : c’était il y a quelques années, dans une classe avec des horaires aménagés en musique (cham), classe d’élite avec des élèves qui sont le matin à l’école, l’après-midi au conservatoire. Une mère nous dit : les devoirs sont interdits, or depuis que ma fille est dans cette classe, elle en a encore plus parce que même le conservatoire en donne ! Conflit, discussion pas très professionnelle, etc. Un peu plus tard, la mère écrit : un événement familial grave a empêché ma fille de faire ses devoirs. Bien sûr, personne ne lit vraiment le mot… « Quelle enquiquineuse ! » Or, il y avait bien un événement familial grave : le père avait été hospitalisé et il était entre la vie et la mort. Projection encore !
On ne laisse pas la place aux parents puisque, même quand ils parlent, on ne les entend pas.
Revenons à la question des cultures différentes…
Michèle Garret : D’abord, cela ne doit pas être gênant. Partant du principe qu’on est à l’école, il n’y a pas des Noirs, des Arabes, des Juifs, des Musulmans… Il y a des élèves. Point. Si déjà on se met ça dans la tête, cela évite de regarder à travers des prismes dangereux. Après, avec l’histoire de chacun, il arrive que cela puisse poser problème. Par exemple, en ce moment, va arriver la fête de l’Aïd. Beaucoup d’enfants sont absents, ce qui peut être irritant. Mais, nous sommes dans une école laïque, il y a des fêtes religieuses qui figurent au bo, nous pouvons donc dire : aujourd’hui, Untel n’est pas là, c’est normal, c’est l’Aïd. Et ça change tout dans le regard sur la famille, dans l’appréciation qu’on peut avoir de l’élève dans la classe et de l’enfant dans l’école.
Cela veut dire aussi que nous devons avoir un minimum de connaissance des cultures représentées dans notre pays et des réglements administratifs ! Chaque année, quand je dis : « Attention à telle et telle fête », il y a toujours un collègue qui les découvre !
Comment les enseignants parlent-ils des parents, dans la salle des maîtres par exemple ?
Ah ! les représentations que les enseignants ont des parents, celles que les parents ont des enseignants et celles que les enfants ont de chacun, etc. ! On entend des directeurs dire : « Les parents, si on leur ouvre la porte, on sera complètement débordés sur le domaine pédagogique. » Quand on dit cela, on ne se rend pas compte qu’on avoue notre incompétence parce que si on laisse déborder les parents sur le domaine pédagogique c’est qu’on n’est pas suffisamment professionnels. Il faut qu’à un moment donné les professionnels soient capables de travailler sur leurs représentations. Et, après, d’apporter un étayage aux parents et aux enfants. Nous sommes là pour les aider, mais si on ne peut pas travailler sur nos représentations, on ne peut rien faire.
Quand j’entends un maître dire : « Il n’a pas fait son boulot de parent ! Il a oublié de signer le cahier… Le gamin est mal élevé… Mais que font les parents ! » J’ajoute : « Mais que fait la police ! »
Les parents qui ont la cote sont forcément les parents des bons élèves. Les bons élèves sont forcément ceux qui sont hyper-adaptés, ceux qui posent le moins de problèmes aux enseignants, cela ne peut pas dire les plus intelligents ni les plus intéressants. Et ce profil du bon élève, il est quand même bien difficile à détrôner.
Est-ce qu’il y a une formation, au moins une sensibilisation, au travail avec les parents dans l’Éducation nationale ?
Une sensibilisation, de façon très timide. Il n’y pas de réelle formation dans les iufm (Institut universitaires de formation des maîtres). Il faut dire aussi que les formateurs en iufm ne sont pas des enseignants en école élémentaire. Ils enseignent soit au lycée, soit à l’université. Les stages pratiques dans les écoles d’application, voire les écoles banales, permettent une approche concrète de ce problème, mais de façon très diverses suivant l’endroit où l’étudiant affectuera son stage. Il y a aussi une tendance très forte en iufm – qui a par ailleurs des aspects positifs –, c’est de dire : « Vous êtes là pour transmettre des connaissances, vous n’êtes pas là pour faire du social. » C’est vrai, mais ce pan social, il faut bien le connaître et le reconnaître pour pouvoir faire appel aux personnes compétentes. Et l’on ne peut pas disséquer un enfant au scalpel : à l’école, il ne serait qu’un élève. Un enfant, cela ne se découpe pas comme ça. Je pense que l’exigence d’un certain niveau d’études pour les enseignants est une bonne chose. Les jeunes qui arrivent actuellement ont appris à réfléchir, à analyser des situations. Ils peuvent prendre une certaine distance et ils sont plus aptes à être professionnels. En même temps, pour ce qui concerne les relations humaines, la reconnaissance de la famille, de la connaissance et de la reconnaissance des partenaires, il n’y a pas de formation. Et puis l’école élémentaire n’est pas là seulement pour enseigner des disciplines. Elle est là aussi pour autre chose… Aujourd’hui, le professeur d’école maîtrise les disciplines à enseigner de façon plus pointue, il les enseigne donc mieux. Mais, ce que le professeur d’école a gagné sur les disciplines, il l’a parfois perdu sur le maître d’école. Un rééquilibre s’impose. Les jeunes qui sortent de l’iufm ne sont pas armés pour affronter certaines réalités sociales et quand ils arrivent dans des zones difficiles, il leur faut beaucoup de courage, car un public difficile qu’on ne connaît pas fait peur. Les premières semaines sont souvent accompagnées de larmes. Là aussi, le directeur a un rôle important à jouer. Je pense qu’il serait nécessaire qu’il y ait des écoles d’application dans les zones difficiles.
Quel est le rôle du directeur dans la relation entre les parents et l’école ?
Le directeur doit pouvoir se rendre très disponible : il reçoit, il écoute, il explique. Il doit se montrer, saluer les parents à la sortie, être dans la salle des maîtres avec les collègues, discuter avec les enfants dans la cour… C’est rassurant pour tout le monde.
Quand il risque d’y avoir un conflit parent-enseignant, si le parent sait qu’il peut rencontrer la directrice sans attendre, cela permet de reposer les choses tranquillement et il peut alors y avoir une rencontre sans agressivité avec l’enseignant. Le bureau sert souvent d’exutoire aux parents, aux enseignants et aux enfants, ce qui, à mon avis, est très important. Cela permet de calmer, de dédramatiser, puis de poser les choses calmement et de régler les problèmes.
Le bureau est un lieu de rencontre privée. La porte du mien est toujours ouverte. Tout le monde le sait dans l’école. Je veux que les enfants puissent venir me rencontrer aussi facilement que les parents. Quand je ferme la porte, la personne qui est là – parent ou enfant –, sait que j’accorde une attention particulière à ce qu’elle va me dire. Elle sait qu’elle va être reconnue. Cela ne permet pas seulement d’éviter les conflits stériles, mais aussi de mener une action d’aide à la scolarité et à la fonction parentale.
Est-ce que les parents ont changé ? On dit « les parents sont plus consuméristes ». Ou qu’ils sont plus violents. Est-ce que les relations des parents avec l’école changent ?
Cela dépend des endroits sans doute. Quand j’étais en école d’application, j’avais des parents qui avaient beaucoup de répondant, qui consultaient le bo…
Ici, les parents ont très peur de l’institution. Ils ne peuvent pas être aussi consuméristes qu’on le dit.
Je n’ai pas le sentiment que les parents soient de plus en plus violents. Il y a deux attitudes : 1 – Le dialogue, l’écoute intelligente et professionnelle ou 2 – Le blocage, chacun accusant l’autre (le contraire du professionnalisme). Le parent est décrété « mauvais parent ». S’il connaît un peu le fonctionnement, il écrit à l’inspecteur. Des parents écrivent directement au ministre qui fait redescendre à l’inspecteur d’Académie, etc. Alors, le malentendu familles-école s’aggrave.
Nous ne sommes pas là pour accuser. Je me dis toujours que c’est forcément quelqu’un qui a besoin d’aide (aide au collègue qui est toute la journée en prise directe avec les enfants, aide aux parents inquiets).
Il est des situations où la rencontre avec les parents peut s’avérer difficile : que se passe-t-il avec un parent que vous suspectez de maltraitance ?
C’est très délicat. D’abord, la maltraitance fait peur. C’est quelque chose qui est très flou, mal défini, qui est, de toute façon, fluctuant. Je pense à ce monsieur malien… Là, ce n’était pas de la maltraitance alors que, dans un autre cas, cela pourrait en être.
Moi, je me dis toujours qu’il vaut mieux faire un signalement pour rien que de prendre le risque de laisser un enfant en danger. En général, l’enseignant vient voir le directeur ou la directrice. Je trouve cela très bien. En même temps, le directeur n’est pas toute la journée en confrontation directe avec l’enfant, cela donne donc un certain recul qui permet de dire les choses plus facilement aux parents. Je le fais volontiers à la place des enseignants, parce que cela permet une distance. Même pour le parent car, que ce soit vrai ou faux, c’est toujours très douloureux pour lui.
Le directeur ou la directrice ne fait jamais seul(e) cette démarche, mais toujours avec l’aide du (de la) psychologue. Quand il y a doute ou inquiétude, il doit toujours y avoir travail avec le (la) psychologue et le médecin. S’il y a signalement, les parents doivent en être avertis. C’est un moment très délicat. Avertir sans accuser, je trouve cela très difficile.
J’ai le souvenir qu’après avoir parlé à des parents, une fois ceux-ci partis, je me suis retrouvée épuisée et très mal, mais je n’ai pas de souvenir de moments où cela se soit « mal passé ». J’ai senti des moments où la violence pouvait se déclencher, mais, dans la mesure où, quelle que soit la raison, la gravité, je considère toujours avec respect le parent en face de moi, je me dis : « S’il en arrive là, c’est qu’il y a quelque chose de grave. »
Je pense que l’école pourra bien fonctionner à partir du moment où l’on sera suffisamment professionnels pour pouvoir reconnaître l’autre sans avoir peur.