2003
enfances & PSY
Dossier
Parents et professionnels
Philippe Daviaud
Jean-Louis Le Run
Françoise Sarny
Philippe Daviaud est conseiller principal d’éducation, Jean-Louis Le Run, psychiatre et Françoise Sarny, assistante sociale.
Pas d’enfant sans parents ! c’est le propre des métiers de l’enfance que de devoir tenir compte de cette réalité. Elle complique le travail et le situe dans une relation à trois : heureusement, car rien ne serait pire pour l’enfant que sa captation dans un mirage duel, qu’il s’agisse de celui d’un parent ou de celui d’un professionnel. Nous ne devons pas perdre de vue que les parents, surtout si l’enfant est très jeune, sont ses porte-parole, ceux qui peuvent accompagner une demande d’aide ; même défaillants ou absents, ils n’en restent pas moins une précieuse partie de l’enfant à ménager.
Consacrer un dossier aux relations qu’entretiennent les professionnels de l’enfance avec les parents, c’est donc resituer dans leur complexité les enjeux des représentations concurrentielles, ambivalentes, complémentaires, qui déterminent les places respectives de chacun auprès de l’enfant ou de l’adolescent. C’est aussi resituer ces relations dans l’histoire du champ de l’enfance en lien avec l’évolution du rôle de la famille face à celle d’une palette de professionnels de plus en plus large : au prêtre et au maître ont succédé l’éducateur, le professeur, le pédiatre, le psychiatre, le psychologue et d’autres encore. Michel Chauvière brosse un parcours socio-historique, entre concurrence et coopération, et dénonce les risques actuels d’une relation à l’autre fondée sur les exigences d’une relation de service. À cet égard, la notion d’usager prend ici un tour particulier puisqu’elle implique des protagonistes parents et enfants dont les intérêts ne sont pas toujours convergents.
En retraçant l’histoire mouvementée du lien particulier tissé au fil du temps entre parents et enseignants, Philippe Meirieu montre comment la rupture des représentations de l’infaillibilité scolaire, puis le passage au consumérisme, cède peut-être la place aujourd’hui à la recherche d’un équilibre de relations basé sur le souhait d’une plus grande ouverture aux parents.
Celle-ci rencontre encore des réticences et, sur le terrain, elle reste tributaire de la volonté des acteurs en place. Pour Michèle Garret, directrice d’école élémentaire, l’école ouverte aux différences doit permettre l’expression de la parole des parents. Elle observe qu’il n’est pas si simple de dépasser les représentations, mais elle rappelle avec force qu’il y a là un enjeu d’altérité et de respect des valeurs fondamentales de la laïcité.
Les situations extrêmes questionnent plus profondément et mettent en évidence les fondements de cette relation d’adultes se partageant le même enfant : les défaillances parentales confrontent les professionnels – juges, travailleurs sociaux, psychologues – à un dilemme : assurer la protection de l’enfant tout en ayant le souci de favoriser l’exercice de la parentalité. Auprès de ces parents en grandes difficultés, la dimension du groupe offre un espace privilégié de parole et de reconnaissance. Pour Alain Bruel, juge des enfants, qui souligne les paradoxes de cette fonction, ces parents sont dépassés par des situations éducatives elles-mêmes surdéterminées par un contexte social peu favorable à l’épanouissement de l’autorité. La démocratisation de la famille, avec la nécessité de dialogue qu’elle implique, associée au culte de l’enfant, fragilise les plus démunis affectivement.
La notion de parentalité, l’évolution du système familial, le renversement des places au sein du couple parental conduisent Alain Bouregba à une mise en garde contre une action socio-éducative pavée de bonnes intentions, qui accentuerait par ses effets pervers le discrédit des parents par les professionnels. En psychanalyste, Didier Houzel rappelle que les projections réciproques entre parents et professionnels peuvent réactiver les restes non résolus des conflits avec les images parentales de chacun. Il souligne lui aussi la complexité des problèmes que les parents doivent affronter dans l’exercice de leurs fonctions, et engage les professionnels à porter un autre regard sur la parentalité, fondé sur la compréhension et le respect réciproques. Armelle Coquebert en témoigne, en présentant une expérience menée en placement familial. Dans les échanges entre parents et avec les animateurs peuvent se dire la rage, la honte, la frustration, le sentiment de dépossession et de rivalité, autrement ravalé mais aussi la prise de conscience qui dessine une reconquête de la place de parent.
Pour Frédéric Jésu, le soutien de la parentalité s’inscrit pleinement dans le sens d’une démarche citoyenne participative, associant en réseau les différents acteurs. C’est une volonté politique et c’est l’affaire de tous ! C’est aussi l’affaire des associations de parents plus ou moins puissantes, plus ou moins organisées. Si elles font partie du paysage de l’école depuis fort longtemps, si avec Michel Chauvière nous mesurons leur rôle dans le développement des structures spécialisées à partir de la loi de 75, c’est très récemment que les parents et leurs associations ont fait leur entrée dans les conseils d’administration des hôpitaux ou des institutions médico-sociales.
À partir d’une expérience d’échange, à l’initiative des parents, avec les enseignants et des professionnels de l’enfance sur le thème de la violence, Anne Boisson, Halimah Pujol et Brigitte Rorive, mères d’élèves, témoignent du renouveau de cette coopération. Elles appellent parallèlement les professionnels de l’enfance à davantage de concertation entre eux. Dans le champ de la santé, le développement du mouvement associatif impose de plus en plus la prise en compte des parents et des patients, et vient bouleverser l’ordre médical établi. Jean Donadieu atteste de la richesse de ce mouvement, tout en reconnaissant les limites d’actions qui seraient basées sur l’exercice de la pression et dans lesquelles l’enfant pourrait être paradoxalement oublié. Ce positionnement nouveau des parents a permis un certain nombre d’avancées et de créations dans le champ de l’autisme. Pour Bernard Golse, qui rend justice au vécu de culpabilisation fréquemment éprouvé par les parents de ces enfants, il préfigure une plus grande ouverture du monde médical et pourrait être exemplaire.
Les familles ont changé, les pratiques ont changé. À travers son expérience d’orthophoniste auprès d’enfants porteurs d’un handicap, Nicole Denni-Krichel souligne l’intérêt de la prise en compte de la place des parents dans l’éducation langagière, la contribution qu’ils peuvent apporter, et définit les modalités de ce partenariat.
Jean-Louis Le Run et Agnès Billard soulignent l’évolution du rapport soignants-parents dans les hôpitaux de jour accueillant des enfants psychotiques. Considérer les parents comme des partenaires facilite leur engagement dans le processus de soin de leur enfant pour peu que soient reconnus le contre-transfert, les effets iatrogènes de l’institution, et établi un cadre débarrassé de préjugés. L’alliance thérapeutique peut alors se déployer pour le plus grand bénéfice de l’enfant.
Mais le travail avec les parents n’est pas toujours facile. Nicolas Girardon nous le rappelle utilement en analysant la relation particulière entre les soignants et certains parents d’adolescents ayant du mal à accepter l’institution soignante comme ils ont eu du mal a accepter tout ce qui fait tiers entre eux et leurs enfants. Il souligne l’intérêt des cothérapies et la nécessité d’inclure les parents dans les réaménagements du cadre de soins, tout en les aidant à trouver une distance tolérable.
De sa position de psychiatre et psychanalyste, Colette Chiland relève le souhait des parents de savoir ce qui se passe entre l’enfant et le psy, pose la question du secret, en particulier celui des origines, et s’interroge sur les conséquences de l’accès facilité au dossier médical, notamment pour les adolescents.
S’il est un univers où l’on peut mesurer le formidable essor de l’accompagnement pluriprofessionnel des parents, c’est celui de la naissance. Françoise Molénat nous invite à apprécier comment, autour de cette période essentielle, les modifications de nos manières de penser et de travailler permettent la prévention des distorsions de la relation naissante entre parents et bébé. Chacun – obstétricien, sage-femme, puéricultrice, pédiatre, psychiatre, psychologue –, à sa place, mais en lien avec les autres, peut être transitoirement investi d’un rôle d’étayage ou de mise en sens de cet événement fondateur.
Cette approche peut trouver sa récompense dans le témoignage – rapporté par Maya Gratier et Annick Le Nestour – d’une mère qui a su, avec le soutien et la confiance des professionnels, trouver en elle-même ses capacités parentales.
Et le témoignage des parents d’Élise qui ouvre ce dossier nous rappelle combien la qualité de l’écoute, la compréhension, la confiance des soignants envers les parents porteurs d’un espoir peut changer le pronostic le plus sombre et soutenir l’épanouissement et l’intégration sociale de leur enfant.