2002
enfances & PSY
Dossier
Entendre la parole des parents meurtris
Armelle Cocquebert
Armelle Cocquebert est éducatrice spécialisée en fonction au service de placement familial ase du Morbihan.
Pour rendre leur place, unique en soi, aux parents des enfants accueillis, une équipe de Placement Familial de l’Aide Sociale à l’Enfance leur ouvre un espace de parole en groupe. Les parents « disqualifiés », jusqu’alors exclus de la relation, se sont approprié l’espace du groupe : lieu de soutien mutuel, de reconnaissance de soi et des autres, de changement de regard des parents et des professionnels, de réassurance des compétences parentales.Mots-clés :
accueil familial, parents et professionnels, représentations, groupe de parole, réassurance de la parentalité.
En accueil familial, c’est la protection de l’enfant qui fonde le travail des professionnels.L’équipe éducative doit, d’une part assurer la qualité de la « suppléance » pour éviter le risque d’une nouvelle maltraitance et, d’autre part accompagner les parents pendant le temps de la séparation. C’est précisément cette « articulation » qui pose problème. La place de l’enfant étant centrale dans cette configuration, « la relation sociale inscrite dans tout dispositif de suppléance met en rapport des parents suppléés, des professionnels suppléants, des enfants résidents dans un dispositif » (Mackiewicz, 1999), ici, une famille.
D’évidence, les relations entre professionnels et parents sont marquées par une asymétrie de pouvoir, des intérêts a priori antagonistes et des ressources inégales. « Légitimité parentale et mandatée, déviance à la norme et conformité à un ordre établi, rivalité affective, capacités éducatives des parents mises en doute par les professionnels » : autant d’éléments qui, comme le souligne Mackiewicz, renforcent les antagonismes entre les « pôles éducatifs » et conduisent à la méfiance, la peur, le déni dans les relations parents et professionnels. Or, nous pensons, ainsi que l’écrit R. Brizais, que « l’enjeu de l’accueil familial est de l’ordre d’une sorte de contractualisation de la confiance parentale : à l’égard des parents des enfants mais aussi entre les parents d’accueil et le service gestionnaire » (Brizais, 2000).
L’action initiée en faveur des parents des enfants accueillis s’inscrit dans un processus de réflexion, d’analyse de pratiques et de recherche au sein de l’équipe. Nous nous sommes posé la question de savoir s’il était possible de modifier les relations entre les parents et les professionnels (les membres de l’équipe éducative et les parents d’accueil) pour les infléchir vers une relation de confiance permettant une coopération, une co-éducation de l’enfant « à deux familles ». Ce questionnement est issu d’une première action-recherche impliquant les familles d’accueil et l’équipe. Au cours de ce travail, axé sur les représentations des assistantes maternelles, la question des relations avec les parents s’est posée de façon aiguë.
La difficulté majeure des familles d’accueil semble d’être à la « bonne distance » des parents à l’égard desquels leurs attitudes oscillent entre compassion et rejet brutal. Leurs représentations du ou des parents sont a priori, négatives : « Ils ont été jugés inadéquats dans leur fonction » ; « On ne doit pas juger les parents, on doit les respecter, même si on les ne trouve pas respectables… Ils nous envahissent, ils nous remplissent… Ils violent notre intimité » ; toutefois « on ne doit pas oublier qu’ils sont les parents des enfants qu’on accueille et qu’ils souffrent de cette séparation ».
Cependant, discours et conduites diffèrent selon les situations. Si un parent ne semble pas « responsable » de la séparation d’avec son enfant, la famille d’accueil est compréhensive. En revanche, s’il s’agit d’un parent « maltraitant », les assistantes maternelles se « protègent » et restent sur la réserve.
Représentations des professionnels
Au quotidien, les parents d’accueil évaluent les compétences des parents à l’aune de leurs propres normes. L’autorité (au sens juridique de l’autorité parentale) des parents, nullement contestée dans le discours, est, dans certains actes de la vie quotidienne, relayée par la famille d’accueil. Les assistantes maternelles disent que, sinon, « rien ne serait fait en temps et en heure : ils ne sont pas responsables ». À leurs yeux, les pratiques éducatives des parents opèrent comme révélateur de leurs sentiments pour l’enfant. « Ils aiment leurs enfants, oui sans doute, mais à leur façon : ils compensent à coup de cadeaux et de sucreries. Ils n’ont pas su le garder, mais il faut faire comme ils disent. Même quand les enfants ne vont qu’une fois par mois en visite, ils ne font rien… Ils restent là, devant la télévision… Ils ne se parlent même pas ».
À la demande des assistantes maternelles, nous avons tenté de définir plus précisément nos rôles respectifs auprès des parents, dans chaque situation, ceci sans résultat concluant. La recherche-action, en renforçant le partenariat entre professionnels, a provoqué une mise à distance des parents, comme si, investies d’une nouvelle image de leur travail, familles d’accueil et membres de l’équipe éducative imaginaient leur relation à l’enfant comme la plus importante. Les jugements des assistantes maternelles à l’égard des parents devenaient plus incisifs. Pour de multiples « bonnes raisons », l’équipe éducative, sans remettre en question les pratiques d’accompagnement, continuait à rencontrer individuellement les parents. Nous avions le sentiment d’être disponibles et à l’écoute, et pourtant les entrevues nous paraissaient stériles. Impuissants à établir une communication vraie, nos échanges se réduisaient à des discours stéréotypés et redondants. Les entretiens n’avaient parfois d’autres contenus que la mise en place des calendriers de visite et/ou d’hébergement de l’enfant. Nous étions lassés d’entendre toujours les mêmes reproches et revendications de certains parents. D’autres semblaient se désinvestir, ne faisaient aucune demande. Dans certaines situations, nous devenions hostiles, donc violents à l’encontre des parents qui refusaient « l’aide » proposée. À l’instar des familles d’accueil, nous interprétions les conduites parentales, énonçant diagnostics et pronostics sur leurs comportements.
« On n’est jamais complètement innocent de ce dont on nous accuse » (Callon, 1999). Les parents nous accusaient d’être du côté des familles d’accueil. Sans doute notre « bonne foi », nos certitudes à propos des conduites éducatives à tenir, nos habitudes dans l’institution, nous ont-elles empêchés d’entendre et d’admettre ces « accusations ». Entendre ce que les parents ont à nous dire d’eux-mêmes, de leur souffrance, de leur expérience de la séparation, de leurs attentes, de leurs espoirs, de leurs peurs. Admettre qu’aucun travail véritable ne peut être réalisé sans eux, que la relation éducative professionnelle n’est « pas la plus belle » dans le miroir où l’on se contemple (Mackiewicz, 1999).
Nous avons écouté une maman qui, disait-elle, « crevait de solitude » et nous pressait de « faire un groupe ». Nous avons pris conscience qu’elle espérait trouver du soutien non du côté des travailleurs sociaux mais du côté du « semblable » – d’autres parents séparés de leur enfant –, nous avons réfléchi ensemble à la question de savoir pourquoi, comment et où donner la parole aux parents entre eux ? Pour en finir avec les discours, les commentaires, les peurs et stéréotypes réciproques, nous avons pensé à constituer un groupe de parents. Entendre la vérité des parents pourrait peut-être permettre une évaluation plus réaliste de la situation et, donc, nous faire adopter des conduites rationnelles et non plus soumises à l’imaginaire.
Nous savons, d’expérience, qu’un collectif favorise la création de liens. Avec le support des autres, on peut prendre le risque d’oser sa parole et cette parole prend le caractère de « récit de soi ». Le groupe peut aussi « permettre à des parents de sortir d’une solitude qui, bien souvent, empêche de penser ou de s’extraire d’une pensée qui fonctionne à vide » Coum, 2000). De plus, se centrer sur les productions langagières et les relations des individus de ce groupe (parents et travailleurs sociaux), peut autoriser la compréhension de nos différences et le changement de représentations des uns et des autres.
Le premier groupe a été constitué par cinq femmes et un homme dont les enfants sont accueillis depuis des années, par décision judiciaire. Nous avions établi, pour l’année, le rythme et la durée des groupes : d’octobre à juin 2000, toutes les trois semaines, le mardi de 14 heures à 16 heures (hors vacances scolaires). Deux éducatrices participent au groupe. La régulation est assurée par la psychologue, après la séance. C’est seulement après coup que nous avons réalisé avoir imposé aux parents les contraintes de lieu et d’horaire.
Chaque travailleur social de l’équipe a sollicité un certain nombre de parents, de mères seules et/ou en couple, de pères seuls et/ou en couple. Les deux éducatrices responsables de l’animation du groupe ont reçu chaque personne le travailleur social référent de la situation pour expliquer les raisons et les visées de ce groupe en présentant le projet écrit. Certains parents intéressés n’ont pu s’engager du fait de leur travail ou de l’éloignement, d’autres n’ont pas répondu à notre invitation. Quelques-uns nous ont opposé un refus très net, ils ne voulaient pas « faire partie de ce club-là ».
Aujourd’hui, le groupe de parole fonctionne avec d’autres parents. Si l’on se réfère à l’intitulé « paroles de parents », nous débordons largement ce cadre, car nous ne sommes pas seulement en relation avec le sujet-parent, mais avec la totalité de la personne. Bien avant de pouvoir se présenter comme parent, tous les participants ont besoin de faire un détour par leur enfance, leur histoire, de dire « comment ils en sont arrivés là ». Ce « là » est lourd de honte, de souffrance, de peurs mais aussi de rage, colère et impuissance mêlées.
Le fait d’avoir été sollicités à participer au groupe a donné à certains le sentiment de « compter un peu », d’être « reconnus ». Dès les premières réunions, nous avons été impressionnées par la façon dont s’établissaient les échanges, la qualité de l’écoute des uns et des autres. Tous sont habités par une souffrance qu’il leur faut taire. Ces enfants dont ils sont séparés, ils ne peuvent pas en parler : « Je suis la seule à avoir un enfant placé, dans ma famille » ; « J’ai perdu ma famille à cause de ce placement » ; « C’est mal jugé par tout le monde. Mes copines m’ont laissée tomber parce que j’avais un enfant placé ». Ils parlent tous de la stigmatisation qui a rompu leurs liens familiaux, amicaux et sociaux. Dans le groupe, les parents peuvent se permettre de tout exprimer, sans crainte du regard de l’autre. Ils se font mutuellement confiance et partagent leur expérience de la parentalité. À qui d’autres Solène et Nadège pourraient-elles confier « qu’elles n’en avaient rien à faire de leurs enfants », « que c’était une corvée, qu’elles ne se sentaient pas mère du tout » ? Remarques, désapprobation ou conseils – qui n’auraient pas été tolérés de la part d’une éducatrice –, s’échangent de « parent à parent ». Les participants nous font confiance, s’expriment spontanément, s’autorisent rires, pleurs, colère, confrontations et plaintes.
Entendre la vérité des parents
C’est à travers la honte qu’ils se jaugent, s’évaluent en tant que personne et comme parent. Pour accéder à la dignité, la première de leur revendication est le respect qui leur est dû de la part de l’enfant, de la famille d’accueil, des travailleurs sociaux. « Je me rends malade pour un gamin qui ne parle jamais de moi… Il n’a pas de respect pour moi », dit Simone. Martine se rebelle : « Un jour, j’ai proposé un café à l’assistante maternelle, elle n’a pas voulu… Je ne parle pas devant ma porte, moi ! »
Certains parents se sentent jugés comme « indignes » par les parents d’accueil, mais ils n’en parlent pas aux travailleurs sociaux : « On ne nous croirait pas » « On est toujours obligés d’être punis ! », se plaint Paul. Jacqueline ne se sent pas respectée dans ses demandes de recevoir son enfant. Jusqu’alors, elle ne demandait rien. Il a fallu le soutien du groupe pour qu’enfin elle exprime ses attentes : « Si vous aviez eu de la considération pour moi, vous auriez dû deviner ce que je voulais ! »
La peur est omniprésente dans la vie de ces parents : peur de dire, peur de faire, peur de demander, peur des enfants, peur de l’assistante maternelle, peur des travailleurs sociaux, peur du juge, peur de ne pas être à la hauteur. Et par « peur de ce qui pourrait arriver », ils préfèrent se taire.
Nous avons compris que le silence, que nous interprétions comme un désintérêt du parent est, en réalité, une forme de résistance à la peur.
Nous apprenons beaucoup des parents et il n’est pas exagéré de dire, qu’entre eux et nous, émerge une co-naissance relationnelle. Nous ne pouvons plus jouer à « Qui a peur des parents » ou à « Qui est la plus belle ». De même, les parents nous « voient autrement ». Un changement s’est opéré dans la relation, qui autorise de vrais échanges entre parents, assistante maternelle et travailleur social. Les parents ne se sentent plus convoqués à écouter mais invités à partager une parole autour de l’enfant. Leur vision d’eux-mêmes et des autres s’est modifiée, tant dans le cadre du réseau familial, qu’au plan social ou institutionnel. Solène déclare après l’audience au tribunal pour enfants : « Pour la première fois depuis six ans, je suis allée voir la juge la tête haute. La juge, avant, c’était une terreur… Je l’ai trouvée différente, gentille, compréhensive. C’est parce que moi aussi, j’étais différente. »
Outre le nouveau cadre relationnel dans lequel s’inscrivent nos rapports avec les parents, nous sommes confortées dans la mise en place de cette action dont les enfants deviennent les bénéficiaires. En effet, comme le souligne Coum, quand le parent ré-assure sa parentalité, en réassurant sa propre estime, l’enfant échappe à la mission de le réparer.
Ces changements se sont concrétisés par le retour de deux enfants auprès de leurs parents respectifs et par l’accès à l’emploi de plusieurs personnes.
Bien sûr, tous les parents ne sont pas concernés. Les résistances restent vives, à la fois chez les professionnels et chez les parents. Les relations établies entre les professionnels et les parents doivent être entretenues, leur fragilité ne souffrant aucun relâchement de notre part. C’est à l’équipe éducative de provoquer débat et controverse, d’être le garant médiateur qui permet la confrontation dans un espace commun de sens. Dans un tel espace peut naître une communauté ouverte aux parents et aux professionnels dans laquelle chacun à sa place.
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Brizais, R. 2000. Le Placement familial ou la parentalité en tension, anpf, 1999, Paris, L’Harmattan, p. 158-159.
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Callon, M. 1999. « Entretiens », dans Recherches et Formations, n° 31, p. 11.
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Coum, D. 2000. Autres regards sur la maltraitance, afirem 49, Angers, Paquereau, p. 161.
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Mackiewicz, M.P. 1999. Placement familial et évolutions sociétale, anpf 1998, Paris, L’Harmattan, p. 72.