Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-7492-0103-9
160 pages

p. 79 à 82
doi: en cours

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Dossier

no21 2003/1

2002 enfances & PSY Dossier

Un autre regard sur la parentalité

Entretien avec  Didier Houzel Didier Houzel, psychiatre, psychanalyste, est professeur de pédopsychiatrie à l’université de Caen.Corédacteur, avec Claudine Geissmann, du Journal de la psychanalyse de l’enfant, il a dirigé avec elle l’édition du « compact », L’enfant, ses parents et le psychanalyste, Bayard éditions, 2000.Il a aussi dirigé Les enjeux de la parentalité, paru en 1999 aux éditions érès.Pour enfances & psy, il a répondu aux questions de Jean-Louis Le Run.
enfances et psy. – Qu’apportent les travaux sur la parentalité dans la compréhension du lien entre les parents et les professionnels ?
Didier Houzel : Je pense que les travaux sur la parentalité nous montrent la complexité des problèmes que les parents doivent affronter dans leur accession à la parentalité. Les professionnels que nous sommes en retirent un certain sentiment d’humilité face à ces problèmes et sont moins enclins à prononcer des jugements normatifs, décidant qui est bon parent et qui ne l’est pas. De ce fait, ils sont moins tentés de décréter qui est digne d’élever son enfant et qui ne l’est pas. Cela protège contre le risque majeur de « disqualifier » les parents dès l’instant qu’ils ont affaire à nos services. Bien entendu, il reste nécessaire d’évaluer la situation de l’enfant et, dans certains cas, de reconnaître que l’un ou l’autre parent est dans l’incapacité durable ou temporaire, physique ou psychique, de remplir tout ou partie de ses fonctions parentales. Cela peut conduire à la mise en place d’étayage, voire de suppléances parentales. Mais, c’est une chose de faire cette évaluation dans le respect des parents et, autant que possible, en alliance avec eux ; c’en est une autre de les juger, de les disqualifier, voire de les mettre en accusation.
Que nous apportent-ils dans notre approche des parents ?
Ces travaux nous apportent d’abord un autre regard sur la parentalité, comme je viens de l’évoquer, un regard moins simplificateur et moins jugeant. Ils nous apportent aussi de meilleures possibilités de nous identifier aux parents, d’être en empathie avec eux, ce qui est la condition de base pour aborder leurs problèmes et ceux de leurs enfants dans une approche de compréhension et d’élaboration et non de jugement et de normativité.
Quelles représentations, quels mouvements affectifs, quels fantasmes sont mobilisés chez les professionnels dans leurs relations avec les parents ?
Cela peut dépendre, bien sûr, de chaque professionnel. Il y a tout de même des constantes dans les fantasmes et les affects mobilisés chez les professionnels dans leurs relations avec les parents, constantes qui tiennent à la structure même du psychisme humain et à la place des personnages parentaux dans le développement psychique de chacun. Tout le monde a eu besoin dans son enfance de s’attacher à ses figures parentales pour y trouver la sécurité et la stabilité nécessaires au développement de sa personnalité. Tout le monde a besoin de s’identifier à ses parents, c’est-à-dire de trouver chez eux le moule, la matrice qui va permettre la construction d’une nouvelle personnalité. Tout le monde a besoin aussi de passer par un conflit œdipien, dans lequel l’attirance vers le parent du sexe opposé et la rivalité avec le parent du même sexe est l’arrière-plan nécessaire à la construction de l’« identité sexuée », qui sous-tend l’apprentissage des rôles de chaque sexe et la découverte des relations entre les sexes. Tout cela ne se fait pas sans « reste », c’est-à-dire sans un aspect mal résolu, conflictuel, négatif de nos relations conscientes ou inconscientes avec ces figures centrales de notre enfance que sont nos parents. Il y a au fond de chacun une mère décevante et frustrante, un père trop absent ou menaçant. Dans les relations entre professionnels et parents, le risque majeur est que les professionnels, inconsciemment, projettent sur les parents en difficulté ces images négatives de leur propres parents, s’en débarrassent en quelque sorte sur ceux qui recourent à eux et, de ce fait, ajoutent le poids de leurs projections aux difficultés que ces parents ont déjà à affronter. Un autre risque est que, toujours inconsciemment et avec les meilleures intentions de la terre, ils entrent dans tous les pièges tendus par les situations auxquelles ils ont affaire et alimentent les cercles vicieux déjà à l’œuvre dans les familles au lieu d’aider ces familles à s’en extraire.
Et, réciproquement, chez les parents dans leurs relations avec les professionnels ?
La réciproque ne me paraît pas symétrique. Je crois que, le plus souvent, les parents se sentent en situation d’infériorité à l’égard des professionnels. Cela les entraîne parfois dans des réactions de contestations plus ou moins agressives que les professionnels vivent difficilement, comme une injuste mise en cause de leur compétence et de leur bonne volonté. Le fantasme le plus souvent mobilisé chez les parents me paraît être un fantasme de « disqualification ». On ne peut pas aborder les questions de la parentalité de façon tout à fait neutre. D’emblée se trouve posée la question de ce qui est bon pour l’enfant et de ce qui ne l’est pas, de la compétence des parents pour accomplir leurs rôles et fonctions parentales. Tout cela est inévitablement pris dans une problématique qui touche profondément le narcissisme des parents : « Est-ce qu’à travers mon enfant, je vais être reconnu comme porteur de valeurs et de compétences ? » Les enfants que nous avons été ont jugé plus ou moins leurs parents à cette aune – et se trouvent menacés, lorsqu’ils deviennent parents, d’être jugés en retour de la même façon.
Votre livre sur la parentalité éclaire les professionnels sur la qualité du lien parent-enfants et l’éventuelle nécessité de suppléance. Quels mouvements psychiques animent les professionnels confrontés à des situations imposant la séparation entre les parents et les enfants ?
Chaque fois qu’il y a une situation à risque majeur pour l’enfant au sein de sa famille, la maltraitance et les abus sexuels en étant l’exemple le plus criant, le professionnel se trouve en grande difficulté. Il est placé là au paroxysme d’un conflit entre la tentation de juger les parents comme dangereux pour leur enfant et la crainte de ses propres projections.
Il sait aussi l’importance des relations entre l’enfant et ses parents et constate le paradoxe apparent qui fait que, souvent, les enfants protègent leurs parents de toute accusation de maltraitance. Parfois, la nécessité d’agir dans l’urgence s’oppose au besoin de disposer de temps pour un travail d’élaboration encore plus intense que d’habitude. Je pense que, dans ces cas, il faut avoir le courage de dire explicitement les doutes que l’on a et les raisons pour lesquelles on prend telle ou telle décision de protection de l’enfant (signalement administratif ou judiciaire), tout en s’efforçant de maintenir l’alliance avec les parents. Il me paraît essentiel d’éviter à la fois l’aveuglement qui a longtemps prévalu et qui a empêché et empêche encore parfois de reconnaître les dangers auxquels un enfant peut être exposé dans sa propre famille, et l’ambiguïté de pseudo-solutions, de faux semblants, de mesures à moitié prises par crainte de dire les choses et d’aider les parents à affronter la réalité de leurs problèmes. On aurait besoin, pour mieux gérer ces situations très difficiles, de disposer de nouveaux moyens qui assurent en même temps la sécurité de l’enfant et qui donnent le temps et le recul nécessaire pour mieux évaluer ces situations de danger, par exemple des institutions accueillant l’enfant avec ses parents, voire toute la famille pour des périodes d’observation.
Sur quelles voies pourraient, devraient, s’engager les relations parents et professionnels pour un meilleur accompagnement de l’enfant ?
Je pense que c’est sur la voie de la compréhension. J’entre ici dans des généralités, mais il me semble que les progrès en prévention et en thérapeutique n’ont pu se faire que lorsque les personnes à traiter n’étaient plus, aux yeux des professionnels, des personnes à juger, encore moins à condamner. Toute l’éthique médicale s’inscrit dans ce mouvement. Je ne vois pas pourquoi il n’en serait pas de même pour les problèmes psychologiques et, notamment, pour tout ce qui concerne l’exercice des fonctions parentales. Il faut que les professionnels perdent toute tendance à prendre le parti des enfants contre les parents ou, comme cela était souvent le cas autrefois, celui des parents contre les enfants, pour développer une compréhension en profondeur des problèmes rencontrés par les uns et par les autres et, grâce à cette compréhension, mieux s’identifier aux uns et aux autres.
Du côté des parents, il me semble qu’il y a actuellement en ce domaine, comme dans bien des domaines de la santé et de l’action sociale, une crise de confiance. Comment faire pour que les parents retrouvent la confiance nécessaire dans les professionnels chargés de les aider ? Ce sera, je l’espère, en améliorant notre compréhension des problèmes de la parentalité. La confiance ne peut se développer que dans un climat de respect réciproque. Il faut, je crois, que les parents apprennent ou réapprennent de leur côté à respecter les professionnels et leur travail.
Comment les aider à y parvenir ? Je n’ai pas de réponse et je pense qu’elle leur appartient. L’expérience prouve que chaque fois que professionnels et parents réussissent à renouer une relation d’alliance et de compréhension, l’enfant en tire un immense bénéfice.
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