Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-7492-0162-4
160 pages

p. 125 à 129
doi: en cours

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Dossier

no22 2003/2

2003 enfances & PSY Dossier

Soignants en situation d’éducation

Christian Ponsar Michel Vibert Christian Ponsar et Michel Vibert sont surveillants de soins, département de psychiatrie de l'adolescent et du jeune adulte, professeur Philippe-Jeammet, institut mutualiste Montsouris.
Hier l’image médicale et le cadre hospitalier suffisaient pour instaurer auprès des patients, notamment les adolescents, une relative bonne observance des règles et le respect des soignants.
Aujourd’hui, nous sommes confrontés, à l’intérieur de ce cadre, aux questions autour de l’autorité. Le soin et l’éducatif se rejoignent et créent de nouveaux repères dans les échanges, les rencontres et les confrontations entre les soignants et les adolescents. Mots-clés : Cadre institutionnel, adolescents, conflits, repères, respect.
Les démocraties s’interrogent toujours sur les principes des règles et de ce qui fait loi au niveau social et politique. Quelques dizaines d’années après Mai 1968, il semble que la notion d’autorité soit remise à l’ordre du jour.
Les réflexions autour de l’autorité et de ses conséquences – la sanction, la répression – sont au cœur des débats, car les applications de la notion d’ordre ne sont pas toujours adéquates pour éviter son contraire, le désordre.
En psychiatrie, nous avons peut-être l’avantage d’être en permanence dans l’obligation de réfléchir sur ces questions. Notre activité d’infirmiers auprès d’adolescents nous confronte souvent à cette question d’autorité. Bien que les priorités soient données aux soins, certains aspects de la sphère éducative vont de soi et notre mission au quotidien consiste à réapprendre au jeune à partager, dans le respect de l’autre, les différents espaces qui sont mis à sa disposition. L’autorité, dans ce qu’elle a de structurant, se situe en référence à l’opposition bon-mauvais, bien-mal. En tant que soignants, nous sommes interpellés à deux niveaux : d’une part, en tant qu’adultes, à propos de la poursuite (ou du déplacement) de ce que l’on reconnaît comme l’autorité parentale et qui renvoie aux règles de l’individu par rapport à l’autre, aux autres ; d’autre part en tant que soignant : il s’agit d’apprendre à l’adolescent en souffrance ce qui est « bon pour lui », ce qui le soigne, par rapport à ce qui est « mauvais pour lui », ce qui le détruit ou le déconstruit dans son rapport à lui-même.
Le cadre institutionnel nous permet de revisiter régulièrement les effets de nos attitudes et contre-attitudes à propos de ce qui peut faire autorité dans le domaine du soin. C’est ainsi qu’il nous faut mettre en question l’excès d’autorité du fait de notre position d’adulte responsable de l’adolescent, ou bien le rejet lié à la difficulté de supporter l’autodestruction à laquelle nous sommes confrontés dans certains troubles (comme l’anorexie dans sa contestation du modèle éducatif parental et dans l’attaque par l’adolescente de son propre corps) et qui vient douloureusement heurter nos désirs de réparation.
 
Un cadre institutionnel sécurisant, un cadre familial chahuté
 
 
Lorsqu’un jeune arrive dans notre service, nous lui remettons un « livret d’accueil », où figurent un certain nombre de règles de vie de l’institution. Nous lui en citons une partie et nous l’invitons à en prendre complètement connaissance. Dans les moments de débordement, ces règles établies nous permettent de rappeler l’accord donné par le jeune lors de son admission et, par conséquent, son devoir de respecter une parole donnée.
Il est évident que le simple fait de rappeler ces règles ne sera pas suffisant pour aplanir tous les conflits. Cela n’aura de sens qu’à partir du moment où nous serons, nous aussi, en accord avec ces mêmes données, et notre crédibilité ne pourra être opérante que si nous respectons nous-mêmes les limites que nous lui avons demandé d’accepter.
Prenons l’exemple d’un adolescent qui fume. Nous nous retrouvons alors devant un réel problème de santé publique. Nous devons faire respecter l’interdiction de fumer dans les hôpitaux, mais nous sommes en charge d’une population jeune. Le sevrage total n’étant pas envisageable, il a fallu imaginer une façon de réduire autant que possible la consommation de cigarettes à l’intérieur du service, la limitation des espaces-fumeurs étant valable pour les patients comme pour les soignants. Dans notre livret d’accueil, il est mentionné que les seuls lieux autorisés sont « le salon fumeur » et « l’accueil soignant » quand le personnel (médecins, infirmiers, etc.) n’est pas en réunion. Nous rappelons systématiquement la règle dès qu’un jeune fume en dehors de cet espace, qu’il soit seul ou en compagnie d’un adulte (parent ou ami). La règle du jeu doit alors être entendue et respectée de tous, soignants compris, notre statut d’adultes et de soignants ne pouvant et ne devant en aucun cas nous en dispenser. Ce rappel est accompagné d’un certain nombre d’explications sur la préservation du cadre, la non-détérioration des lieux, le respect des espaces, la loi.
L’autorité dans ce cas est d’ordre moral et fondée sur des croyances et des valeurs communes. Elle doit permettre à chacun de se retrouver avec l’espoir que le jeune pourra l’intérioriser.
Lors des groupes de parents (proposés une fois par semaine à des parents dont les adolescents sont hospitalisés au service d’urgence), nous pouvons observer, au-delà des problématiques personnelles et de couple, un grand désarroi. Nous avons le sentiment que les parents sont trop souvent en souffrance et en difficulté pour faire preuve d’autorité : mettre des limites et des règles dans le cadre de vie est difficilement représentable quand le cadre familial est chahuté. D’autant qu’aujourd’hui, la notion d’autorité semble beaucoup trop flexible. Les conflits entre les parents et les enfants deviennent trop menaçants pour les uns et pour les autres, les parents sont entravés par leurs incertitudes et leur fragilité, alors que les adolescents ne cessent de tester et de mettre à l’épreuve la solidité des liens et des limites. L’autorité s’exerce d’autant mieux qu’il existe un confort affectif, une confiance partagée, permettant à l’adolescent de devenir un jeune adulte, en s’autonomisant à la faveur d’un processus de séparation de suffisamment bonne qualité.
 
Autorité et hiérarchie
 
 
Comment la fonction d’autorité s’incarne-t-elle dans notre rôle de surveillant de soins, qui nous donne en effet une place particulière ? Nous sommes (ou nous devons) être garants du cadre institutionnel, défini entre autres par la hiérarchie et le pouvoir de décision concernant l’organisation des soins et de la vie à l’intérieur de l’hôpital. Le maintien du cadre implique un ajustement permanent et obligé dans la concertation. Notre place de cadre-infirmier (selon l’appellation actuelle) permet d’occuper une fonction de tiers entre les infirmiers et le groupe des patients. Les soignants eux-mêmes, en nous désignant comme « chefs », induisent une notion de rappel à la loi auprès des jeunes. Nous pouvons être interpellés pour jouer le rôle de modérateur afin de dépassionner un conflit entre un soignant et un patient et permettre ainsi au premier de retrouver une neutralité, une distance, et au second de reformuler ses griefs. Notre intervention ne doit pas s’assimiler à de l’autoritarisme. L’autorité peut et doit conduire à une réflexion. Le but n’est pas de contraindre l’enfant à accepter une pensée, une décision, mais de l’aider à réfléchir, à trouver sa place dans les limites transmises par les adultes dans la relation de confiance que nous nous efforcerons d’instaurer et de maintenir tout au long de nos différentes interventions. Cette confiance permettra à l’adolescent de mettre à l’épreuve ces limites, sans avoir peur de perdre sa propre valeur à nos yeux.
 
Le réflexe de la réflexion
 
 
L’un de nos rôles, en tant que cadres-infirmiers, est de transmettre à nos collègues infirmiers un peu de l’expérience acquise sur la manière d’occuper le terrain et d’avoir « le réflexe de la réflexion ».
Par exemple, nous avons observé que la contention d’un patient agité pouvait nous amener à fermer et la porte de la chambre et la bouche du patient, et que la notion d’enfermement méritait des réflexions quasi permanentes à l’intérieur de l’équipe soignante pour mieux cerner nos attitudes et nos contre-attitudes. La violence des passages à l’acte peut nous conduire, à notre insu, à faire vivre des situations d’enfermement de manière excessive, en réaction à la peur que cette violence suscite en nous. Cela montre toute la difficulté que peut engendrer une situation où les mots, les règles ne suffisent plus pour signifier une limite. Alors, la cohésion de l’équipe sera un atout important, ainsi que son accompagnement par le cadre infirmier, pour soutenir des décisions qui peuvent conduire à des sentiments d’échec. La prise en charge médicale permettra d’authentifier la nécessité de cette décision, de mettre des mots et de donner du sens à ce moment difficile que traversent l’adolescent et, par projection, l’équipe infirmière.
Ce système hiérarchique qui organise le cadre institutionnel est important car chacun a un rôle bien défini, la loi n’ayant une fonction que si elle est partagée par tous. L’autorité repose sur un système d’échanges entre l’individu et le groupe. La contrainte ne se dissocie plus alors du sentiment d’appartenance et de la responsabilité.
 
Figurer un repère
 
 
Cette architecture institutionnelle permet de mettre à la mesure de l’humain l’outil de travail et de réflexion qui peut faire autorité, voire prescription. Elle permet souplesse et fermeté, nécessaires aux règles de vie dans une institution. Des auteurs comme Racamier et, plus près de nous, Philippe Jeammet ont largement écrit sur la question du cadre à partir des réflexions en lien avec les effets de la pathologie.
Face à ces adolescents dont les comportements démontrent un échec des processus d’autorité « naturelle » de la famille, l’institution soignante et la fonction de cadre infirmier en particulier peuvent, par leur neutralité, permettre une acceptation-réacceptation des limites dont l’existence doit être rappelée par l’autorité.
La société nous reconnaît cette fonction d’autorité et nous ne sommes pas, du fait de notre position professionnelle, pris directement dans les conflits psycho-affectifs de ce passage complexe de l’enfant à l’âge adulte. Bien que nous restions animés par nos sentiments et nos émotions, notre neutralité en tant que soignant permet une intervention acceptable pour l’adolescent. Avoir une autorité, l’exercer, c’est faire figure, c’est figurer un repère, c’est aider à la représentation de quelque chose qui peut rassurer. Elle n’est pas seulement là pour figurer une loi. Les règles de vie sont là comme des balises, des garde-fous…
N’oublions pas que ces adolescents sont potentiellement de futurs adultes, et que nous avons à transmettre ce difficile apprentissage de la vie, même dans ce douloureux parcours de soin.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Jeammet, P. 1983. « Le passage à l’acte, occasion de rencontre, facteur de rupture, révélateur du fonctionnement institutionnel », dans Techniques de soins en psychiatrie de secteur, sous la dir. de Jacques Hochmann, Presses universitaires de Lyon.
·  Jeammet, P. ; Aubin, J.-P. 1978. « Réflexions sur les conditions d’une utilisation thérapeutique des institutions pour adolescents », Revue de neuropsychiatrie infanto-juvénile.
·  Racamier, P.-C. Le psychanalyste sans divan, Payot, coll. « Bibliothèque scientifique ».
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