2003
enfances & PSY
Post-scriptum au dossier « Parents et professionnels
»
Créer les conditions d’un échange
Entretien avec
Corinne Boquié
Micheline Manbrun
Roberto Ruglio
[*]
« Le Relais » est un foyer de
l’Aide sociale à l’enfance accueillant des enfants et des
adolescents.
Cet entretien avec Corinne
Boquié, psychologue, Roberto Ruglio, éducateur et Micheline Mambrun, grand-mère
de deux enfants accueillis au foyer, a été conduit par Isabelle Cluet et
Françoise Sarny.
enfances & psy – Depuis plusieurs années, vous avez développé
une pratique de travail bien particulière avec les parents d’enfants placés, à
travers l’expérience d’un groupe qui réunit des parents et des professionnels.
Dans quel contexte et comment s’est organisé ce groupe ?
Corinne Boquié : Je
peux faire un petit historique, puisque cela fait vingt ans que je suis au
Relais. Lorsque je suis arrivée en tant que psychologue dans la structure, les
parents ne franchissaient pas le portail du foyer. Il n’y avait aucun contact
avec les familles, sauf exceptions.
La première nouveauté a été d’instaurer, dans le cadre du
protocole d’admission, des rencontres systématiques avec les familles (au moins
une fois par trimestre) et un suivi qui s’est mis en place progressivement. Il
nous est alors apparu important d’associer davantage les familles à la prise en
charge des enfants.
Nous nous sommes en effet rendu compte que, lorsque les
familles sont associées au placement, elles peuvent autoriser l’enfant à se
sentir bien dans la structure d’accueil : ressentant la confiance qui existe
entre ses éducateurs et ses parents, il évolue dans une relative
cohérence.
Participant au groupe action-recherche de la « Vie au grand air
» qui soutient la mise en place de groupes de parents, j’avais la ferme
intention d’arriver un jour à faire la même chose au foyer. Convaincue de
l’intérêt de ce travail, je souhaitais impulser cette dynamique au sein de
cette structure. Bien que la direction ait été tout à fait partante, cela n’a
pas été facile d’aider l’équipe à surmonter certaines appréhensions : « Face à
tous ces parents, n’y a-t-il pas de risques à être remis en cause dans notre
travail ? Quelles conséquences pour les professionnels de se retrouver exposés
ainsi au regard et aux jugements éventuels ? » Ces inquiétudes et
interrogations ont été longuement débattues et réfléchies au sein de l’équipe
avant de pouvoir être dépassées.
Le projet a été lancé en 1998 et, tout de suite, les parents
ont été partie prenante. Très vite, la qualité des échanges au sein du groupe
nous a permis de dépasser nos représentations initiales. Nous avons découvert
que les échanges des parents entre eux étaient tout aussi importants que leurs
échanges avec les professionnels. Certaines familles continuent de participer
au groupe après le retour des enfants : c’est rassurant pour les parents dont
les enfants sont placés de constater que ces retours sont possibles. Certains
ayant pu parler des difficultés qu’ils rencontrent dans la reprise d’une vie
familiale quotidienne avec leur enfant ont permis aux autres de mieux anticiper
la réalité de ces retours.
Comment préparez-vous l’animation du
groupe et qui le compose ?
Corinne : J’anime
régulièrement ce groupe auquel participent la directrice et l’éducatrice-chef.
L’impli-cation des autres professionnels repose sur le volontariat, tout comme
celle des parents. Tout le monde est invité, la taille du groupe est donc très
variable. Systématiquement, un résumé de la rencontre est diffusé auprès de
tous les participants. Ainsi sont assurés le lien et la continuité qui
permettent à chacun de trouver ou de retrouver sa place même après un temps
d’absence. De fait, aucune réunion ne se déroule de la même façon. Le plus
souvent, ce sont des échanges spontanés, mais parfois le groupe de parents
choisit un thème qui est alors annoncé quelque temps à l’avance.
Quelques exemples des thèmes abordés
par les parents ?
Corinne : Les
permissions de sortie, la télévision, le retour des enfants au domicile, la
rentrée, les vacances.
Un jour, un enfant du foyer a reçu une gifle, ce qui a généré
une relation assez difficile avec son père. J’ai abordé directement cette
question avec les parents et les professionnels présents : « Peut-on considérer
la gifle comme une réponse éducative ? »
Les échanges ont été très riches, chacun se référant à sa
propre expérience. Si pour l’un, une gifle n’avait jamais fait de mal à
personne, pour un autre, elle était inconcevable : « Moi, je n’ai jamais reçu
de gifle ! » Un père a pu dire qu’il préférait ne pas toucher son enfant parce
que sinon, il le « cognerait dans le mur ». Il n’y a plus d’un côté les parents
et de l’autre les professionnels. Il faut souligner que la particularité de ces
groupes est de permettre à chacun de se positionner comme adulte dans un
objectif de coparentalité ; cela veut dire que nous, professionnels, pouvons
faire des références en tant que parents avec nos propres enfants et aussi des
références à notre propre enfance. Il faut resituer que le but de ce groupe est
de se retrouver comme adulte et qu’il n’y ait plus spécifiquement les parents
et les professionnels. Nous sommes tous des adultes, nous parlons de
l’éducation des enfants, y compris de ce qui peut nous mettre en
difficulté.
Roberto Ruglio :
L’intérêt, c’est que les parents sont amenés à se rappeler leur enfance, à voir
que la société change, que les habitudes évoluent et qu’il faut sans cesse
s’adapter à la nouvelle génération. Beaucoup nous questionnent en qualité de
professionnels sur les limites éducatives, notamment pour les sorties : «
Comment faites-vous pour que ça marche ? Pour que les règles soient respectées
? » C’est une inquiétude chez tous les parents, renforcée chez les parents
d’enfants placés. Je les sens toujours coupables de quelque chose.
Micheline, vos petits-enfants ont été
placés au Relais. Ils sont aujourd’hui avec vous. Vous participez à ces
rencontres de parents depuis leurs débuts et vous continuez à être très active
dans ce groupe. Qu’est-ce qui vous a fait venir la première fois
?
Micheline : Une
convocation, comme pour chacun de nous ! La première réunion a été
intéressante, alors pourquoi ne pas y retourner ? Il est vrai que j’avais
toujours envisagé de reprendre mes petits-enfants, donc il fallait que je
m’intéresse à tout ce qui concernait leur devenir.
Je dois dire que je me suis trouvée très bien, ici, au Relais :
je me suis sentie reconnue en tant que grand-mère ayant des responsabilités
dans l’éducation de mes petits-enfants. J’ai trouvé mes petits-enfants et les
autres enfants en général à l’aise dans ce foyer : ils voient les adultes – la
psychologue, la directrice, les parents, les éducateurs – parler ensemble et
ils se disent : tiens, ils sont là, ils discutent, ils ne se disputent pas ; ça
leur donne peut-être l’idée d’être eux-mêmes plus conciliants. Quand les
enfants voient qu’il y a une bonne communication, ils se sentent mieux. Entre
les parents aussi, cette communication est importante : on le voit dans les
regards dans les premières réunions. Chacun cherche un peu de bien-être et
d’alliance dans le regard des autres. Certains parents me téléphonent, je les
reçois, ils me raccompagnent en voiture. Sans ces rencontres, il n’y aurait
aucune convivialité, même si on se croise le dimanche soir en ramenant les
enfants.
Corinne : C’est vrai
que nos rencontres avec les parents sont conviviales. Le groupe démarre avec le
café et se termine par l’apéritif au moment où les enfants sortent de l’école
et nous rejoignent. Alors, les discussions se poursuivent à bâtons rompus, en
petits groupes… C’est un moment un peu festif.
Micheline : Dans ces
moments-là, je ressens qu’on fait tous partie de la même maison.
Corinne : C’est
peut-être cette convivialité qui nous aide à aborder autrement des problèmes
spécifiques, parfois des problèmes graves, avec les familles. L’alliance qui
s’est créée nous autorise les uns les autres à aller plus loin sans se sentir
intrusif ou accusateur. Pourtant, certains parents ne viennent pas. Ils ont,
bien sûr, le droit de ne pas venir, mais je pense que certains ne se
l’autorisent pas, ils se disent que ce n’est pas fait pour eux.
Roberto : Cela prouve
bien qu’il faut continuer à inviter tout le monde et insister, car il y a des
surprises ! Il arrive que des parents difficiles, qui ne participent à rien,
viennent à une réunion de manière imprévue et sont bien présents, même s’ils ne
parlent pas ; ils prennent le café, le jus d’orange… Certains n’arrivent qu’en
fin de matinée, une façon d’entrer en contact sans trop s’impliquer.
C’est difficile, pour les éducateurs, de s’engager. Ce n’est
pas mal que les parents s’habituent à nous demander ce qu’on fait comme
travail. Beaucoup d’éducateurs ont du mal à expliquer ce qu’ils font… Je ne
suis pas certain qu’on soit si à l’aise que cela pour dire ce qu’on fait et
pourquoi on le fait.
Micheline : Je n’ai
pas perçu cela : chaque fois que je me suis impliquée, j’ai toujours eu
l’impression que l’éducateur s’impliquait en même temps que moi.
Ce travail, cette approche avec les
parents aide donc à clarifier sa pratique. Il y a un partage autour de
l’éducation des enfants, mais ne partage-t-on pas aussi quelque chose de
l’ordre de son métier et de l’identité de son métier ?
Corinne : Tout le
monde n’a pas envie de s’exposer, ni de se retrouver « à égalité » avec les
familles. Il faut pouvoir le concevoir et accepter de s’interroger en tant que
professionnel, mais aussi en tant que personne avec ses propres références. Il
ne suffit pas de lancer le groupe, il faut effectivement qu’il tourne bien pour
les parents autant que pour les professionnels, qui sont parfois un peu
débordés et qui viennent même sur leur temps personnel.
Micheline : Je me suis
demandé jusqu’à quand j’allais venir à ces réunions de parents. Je crois que je
viendrai encore longtemps, parce que j’y puise ce que je ne trouve pas
ailleurs.
Mes petits-enfants sont suivis en
aemo, je suis désignée tiers digne de
confiance, cela veut dire qu’un travailleur social doit m’épauler. Quand j’ai
repris mes petits-enfants, il y a deux ans, le service d’aemo était en pénurie de postes, j’ai attendu
longtemps avant de rencontrer quelqu’un. J’avais besoin d’un coup de main, de
réponses à mes questions, car ce n’était pas évident de se retrouver avec deux
enfants dont un avec des grosses difficultés. Rien n’est venu, alors je me suis
tournée vers le Relais. Parfois, ils m’ont ramassée à la petite cuillère, je
n’en pouvais plus. Si je n’avais pas eu cette aide, je me demande si j’aurais
encore mes petits-enfants auprès de moi.
Corinne : L’aide est
parfois une simple écoute, car nous n’apportons pas forcément de réponse.
Permettre au moins de ne pas se sentir seul, pouvoir dire quelque part qu’on
n’en peut plus et que c’est difficile nous semble essentiel.
Les interlocuteurs connaissaient bien
les enfants ?
Micheline : Oui. Il y
avait la confiance, car sans confiance il n’y a plus rien.
Finalement, dans vos propos en tant
que parent, vous devenez un peu professionnelle ?
Micheline : Peut-être.
Disons que je suis à mi-chemin. Certains parents en difficulté ont le sentiment
d’être en échec avec leur enfant. C’est rassurant de s’apercevoir que l’on
n’est pas tout seul dans ce cas. Nos échanges redonnent l’espoir. Des parents
peuvent évoquer des difficultés anciennes qui, à présent, sont dépassées. Les
professionnels pourraient le dire, mais cela ne serait pas entendu. Je n’ai
jamais caché que c’était difficile de reprendre les enfants, même s’il y a la
joie à le faire. C’est aussi difficile pour l’enfant. Il avait des liens avec
les éducateurs, de bons rapports avec ses camarades et il se retrouve sans
copain, ni rien, projeté dans un univers où il se retrouve isolé de nouveau.
Parfois même, les parents ne connaissent plus trop leur enfant. Quand je
reprenais mes petits-enfants pour le week-end, c’était pour les gâter. Rien
n’était trop beau pour eux. Mais après, lorsqu’il a fallu les cadrer, leur
donner une bonne éducation, ils se sont dit, dans leur petite tête : la
grand-mère, ce n’est plus la même. C’est alors que les échanges avec les
professionnels ont été importants.
Corinne : Dans le
groupe, il y a une maman dont le fils est placé alors que sa fille, qui avait
été placée, est rentrée à la maison. À l’époque du placement de sa fille, le
groupe n’existait pas, elle a pu dire ensuite lors d’une réunion de parents
combien elle avait mal vécu le retour de sa fille : elle avait eu l’impression
qu’on la lui balançait comme un paquet. Elle dit que si la situation se
représentait aujourd’hui, elle oserait nous appeler pour nous dire : « J’ai des
problèmes. » Cela nous a fait réfléchir. Ce n’est pas parce qu’un enfant rentre
chez lui que tout s’arrête. Nous allons donc proposer aux familles, si elles le
souhaitent, d’organiser une réunion pour refaire le point dans le premier
trimestre du retour.
Il y a aussi l’exemple de certains adolescents qui sont en
quasi-rupture avec leur famille. Certains parents viennent au groupe parents
alors que leur enfant ne leur parle pas ou plus et refuse de les voir. Dans ces
situations, continuer à venir au groupe signifie pour l’enfant qu’il a toujours
de l’importance, puisque le parent se déplace pour lui, pour parler de lui,
même s’ils ne peuvent se rencontrer. Pour les professionnels, c’est dire à
l’enfant l’importance que l’on accorde à ses parents et que, tout en respectant
sa décision, l’équipe continue de considérer la place de ses parents. Ce
respect de la place de chacun peut être très constructeur.
Roberto : C’est
constructeur pour tout le monde. Le jeune sait que les parents viennent et
qu’on discute. Lorsque le parent s’en va, il vient toujours demander : « Vous
avez parlé de moi ? » Après ces réunions, la place de chacun est mieux
définie.
Ouvrez-vous vos réunions à la famille
élargie ?
Corinne : Oui. C’est
tout l’environnement stable de l’enfant qui est pris en compte. Cela peut être
un frère, si l’enfant a la possibilité d’être régulièrement accueilli chez lui,
une grand-mère, une assistante maternelle. Dans l’absolu, nous essayons de
trouver pour chaque enfant un représentant de sa vie.
Quel est, au fond, l’impact de ces
rencontres parents-professionnels sur la relation enfant-parents
?
Roberto : L’efficacité
se voit sur le long terme, il faut parfois le recul de plusieurs mois, voire de
l’année, pour mesurer l’amélioration d’une relation. Ponctuellement, on ne la
voit pas toujours évoluer et on peut être découragé. Mais, à long terme, on
voit que cela est rarement négatif, notamment pour les petits.
Finalement, c’est une façon pour les
professionnels d’aider les parents à rester parents. La place des enfants est
ainsi respectée. Si les parents peuvent dire leurs difficultés, c’est aussi
parce que les éducateurs peuvent évoquer à certains moments leurs difficultés.
Il y a un partage non seulement de l’éducation mais aussi des
attentes.
Micheline : Partage
est le véritable mot. Cependant, ma position est un peu particulière parce que,
en tant que grand-mère, j’étais moins directement concernée par le placement,
je n’ai pas eu toute cette crainte ni cette honte.
Corinne : D’ailleurs,
vous avez pu nous formuler des critiques. Quand vous avez récupéré vos
petits-enfants, vous avez pu nous dire que nous ne les préparions pas assez à
l’autonomie. Pour les parents, c’est important de réaliser qu’ils peuvent faire
des critiques. C’est également intéressant pour nous. Dans un groupe, les
parents qui sont un peu plus libres montrent le chemin à ceux qui n’oseraient
peut-être pas. On peut ne pas être d’accord et ce n’est pas pour cela qu’on est
en conflit.
Micheline : Par
exemple, j’aurais souhaité que les enfants rentrent seuls à la maison. À 10
ans, leur père prenait le métro seul et j’estimais qu’eux aussi pouvaient le
faire. Ici on m’a expliqué que ce n’était pas possible, mais on ne m’a pas fait
changer d’avis parce que, dès que je les ai eus à la maison, ils ont pris le
métro tout seuls.
Roberto : C’est
important de discuter là-dessus, parce que nous sommes très cadrés pour éviter
tout ce qui n’apparaît pas éducatif. Parfois, nous le sommes trop.
Micheline : J’ai été
invitée plusieurs fois à venir déjeuner ici et j’ai été effrayée par le gâchis.
À la maison, on ne peut pas se permettre qu’un enfant mange une petite bouchée
dans son assiette et dise qu’il n’en veut plus ! Dans les réunions, on peut
dire ces choses-là.
Comment avez-vous réagi
?
Corinne : L’histoire
de la nourriture est exemplaire. Chez moi, je ne jette quasiment rien, mais,
dans une collectivité, nous n’avons pas le choix pour des questions d’hygiène.
C’est pour nous, professionnels, l’occasion de parler aux parents de nos
propres limites et des exigences de notre travail, d’expliquer que nous avons
des comptes à rendre à l’extérieur, au juge, que nous avons des contraintes
d’organisation, de service, d’hygiène, bref, nous avons pu avoir un échange
aussi bien sur les difficultés à la maison avec les enfants que sur nos propres
difficultés de fonctionnement.
Cela ne veut pas dire qu’on pourra tout changer, mais la
réalité de chacun peut être entendue… Cela nous rend plus tolérants, plus
réceptifs sur ce qui se passe dans un autre contexte. Le débat peut devenir
plus général et porter sur des problèmes de société, les grandes questions de
la vie …
[*]
Nous publions cet entretien en
post-scriptum au dossier du numéro 21, Parents et
professionnels