2003
enfances & PSY
Tribune
L’autorité s’accroît toujours, lorsqu’elle parvient à faire
l’économie de la force
Thierry Baranger
Denis Vernadat
Ce manifeste a été rédigé et
signé par deux associations de professionnels, l’afmjf – association française des magistrats de
la jeunesse et de la famille – et le cnaemo – Carrefour national de l’action
éducative en milieu ouvert. enfances &
psy le
publie en invitant ses lecteurs à poursuivre avec ses auteurs le débat qu’ils
ont ouvert sur ce sujet, opportunément en lien avec le dossier de ce
numéro.
Le 28 février 2003, à l’occasion de la clôture des Assises des
libertés locales à Rouen, le Premier Ministre a annoncé la liste des transferts
et expérimentations dont bénéficieront les régions, les départements et les
collectivités locales.
À ce sujet, sont annoncées par le Ministère de la Justice, des
expérimentations concernant l’enfance en danger, domaine relevant
fondamentalement de l’ordre public, expérimentations qui pourront
ultérieurement conduire vers des transferts de compétence. Le contexte actuel
donne à ces propos une résonance inquiétante et légitime toutes nos craintes
quant aux projets actuels du gouvernement en matière de
décentralisation.
Doit-on considérer que la prise en compte d’une délinquance –
dite de masse – invalide à l’avenir tout effort d’individualisation de la
réponse sociale et que seuls entrent en ligne de compte, la souffrance de la
victime et l’état de dangerosité du délinquant ?
Peut-on laisser la médiatisation politique supplanter la
cohérence du travail éducatif et s’imposer au détriment du sens ?
Au-delà des propos sécuritaires convenus, existe-t-il encore
dans ce pays une perception concrète et un intérêt pour les réalités de
l’éducation ?
Tolère-t-on que chez l’adolescent « normal » des périodes
d’agressivité et d’opposition puissent se traduire par des errements qui n’ont
de la délinquance que l’apparence formelle et méritent d’autres réponses qu’une
seule condamnation « en temps réel » ?
En effet, le recentrage actuel des fonctions des Juges des
Enfants et du rôle de la Protection Judiciaire de la Jeunesse sur leurs
missions pénales entretient des rumeurs inquiétantes sur le devenir de
l’assistance éducative dans le cadre judiciaire.
Il ne serait pas exclu que :
- la Direction de la Protection Judiciaire de la Jeunesse se
voit un jour déchargée de l’enfance en danger pour mieux se consacrer à ses
nouvelles tâches notamment en milieu pénitentiaire ;
- le juge des enfants n’intervienne plus qu’en cas de
contestation par les familles d’une action éducative devenue contractuelle, ce
qui réduirait son rôle à un arbitrage après coup et forcément lointain
;
- ou encore qu’il soit privé même de cette intervention
tronquée au bénéfice du Juge aux Affaires Familiales, toutes situations qui
existent déjà chez certains de nos voisins européens.
Même si les objectifs d’harmonisation et de complémentarité
sont dignes d’intérêt, pour autant le désengagement potentiel du Ministère de
la Justice à l’égard de l’assistance éducative et l’affaiblissement de la
vigilance judiciaire feraient alors silencieusement s’évanouir une forme
originale « d’aide contrainte » qui repose sur l’exercice de l’autorité et sur
la coopération entre la justice et l’éducation.
Il est plus que jamais indispensable de rappeler que la dualité
des systèmes de protection administrative et judiciaire renvoie à deux
démarches différentes quoique complémentaires.
Si l’aemo
administrative correspond aux tendances modernes visant à redonner aux parents
une situation de partenaires à part entière de l’action éducative, elle ne
saurait avoir la prétention de maîtriser les situations où l’urgence apparente,
le climat conflictuel, mais aussi l’incompréhension culturelle, voire la
gravité du danger encouru par les enfants déterminent la saisine
judiciaire.
La peur de la sanction peut forcer au respect de la loi. Pour
autant elle ne suscitera jamais la compréhension et la capacité à intérioriser
le bien fondé de celle-ci ; conditions qui peuvent au contraire progresser au
fil du temps, sous le bénéfice d’un cadre à la fois ferme et
compréhensif.
D’où l’intérêt actuel de
l’assistance éducative dans le cadre judiciaire.
Les parents sont interpellés, suite à la constatation
judiciaire d’un danger couru par leurs enfants, sur la base d’un ensemble de
droits et de responsabilités s’imposant à tous et dont ils paraissent s’être
écartés.
La légitimité de l’action éducative ne dépend ni de leur
acceptation, qui existe parfois, ni de la reconnaissance par eux du savoir
éducatif, mais plus prosaïquement du respect des règles de compétence qui
circonscrivent le pouvoir du juge et l’autorisent à décider.
L’accompagnement mis en place est étroitement dépendant, au
moins quant à sa durée, du cadre procédural dans lequel il s’inscrit, puisqu’il
comporte l’obligation de faire rapport périodiquement à l’autorité
mandante.
L’objectif poursuivi est la cessation du danger encouru par les
enfants, le retour à la légalité, plutôt qu’à la normalité.
L’ensemble fonctionne sur un registre qui n’est ni celui –
facultatif– du contrat, ni celui de la seule contrainte, mais celui de
l’adhésion.
Cette dernière reflète l’appropriation par les protagonistes
d’un ensemble de symboles forts issus du principe généalogique, directement
opératoires dans la vie quotidienne de la famille. La loi symbolique rappelée
par le magistrat dans le cadre de sa fonction de dire le Droit, permet à
l’institution d’humaniser ceux à qui elle s’adresse en leur apprenant peu à peu
à respecter l’autre, à la fois semblable et différent de par son sexe et sa
place généalogique.
L’adhésion s’établit à la faveur d’un moratoire, poursuivi tout
au long du dossier, pendant lequel le juge peut s’abstenir de recourir à une
décision tranchante, généralement redoutée, dans l’attente des progrès
escomptés.
Elle entraîne de surcroît sur la relation éducative un effet de
légitimation tout à fait appréciable en terme d’efficacité.
Devant la juridiction des mineurs, l’application du droit n’a
donc pas seulement une fonction normative, mais aussi une fonction
anthropologique de structuration de l’individu, laquelle bénéficie aux parents,
et surtout à l’enfant qui dispose ainsi d’une place à part entière qui lui
serait ailleurs refusée.
Il convient de souligner :
La protection de l’enfance mobilise considérablement les
énergies et les finances des Conseils Généraux.
En la matière, l’État et les départements sont à la recherche
d’un improbable équilibre.
S’agissant de l’assistance éducative et notamment de
l’aemo, la situation est critiquée
depuis quelques années par les intégristes de la gestion pour qui les
magistrats ne sauraient rester les ordonnateurs incontrôlables de dépenses
mises par la loi à la charge des Conseils Généraux.
Nous appelons à la vigilance concernant l’importance des enjeux
en question : en remettant en cause la pertinence et l’efficience du champ de
la protection de l’enfance, on s’attaque à la pérennité de la juridiction
spécialisée… du moins celle qui refuse encore de séparer mineurs en danger et
mineurs délinquants…
Professionnels de l’enfance et de l’adolescence, nous savons
que cette distinction de traitement ne correspond à rien dans la réalité
quotidienne – et que bien au contraire – elle peut avoir des effets
d’assignation à un avenir catastrophique.
L’approche civiliste, d’où procède l’assistance éducative
permet de régir les statuts et constitue un socle d’interdits
fondamentaux…Quelle meilleure prévention de la délinquance.?… Quant à la
référence à la symbolique judiciaire, elle demeure plus que jamais nécessaire,
notamment lorsque c’est la transmission entre générations qui est en cause.
D’où l’importance de la double compétence de la
justice des mineurs : pénale et civile.
Les associations habilitées qui interviennent dans le champ de
la protection de l’enfance sont directement concernées par un double mouvement
de renforcement des droits de l’enfant, et d’aggravation pénale des réponses à
son comportement désormais perçu comme délibérément antisocial.
De l’autorité à la menace, on a franchi un pas qui ne peut que
s’expliquer par la peur…
Il est plus que temps d’inverser un courant de pensée mortifère
qui nous ramène à une situation bien antérieure à 1945.
Le raidissement des positions idéologiques et du discours, les
appels à la moralisation, voire à la sanction des parents défaillants viennent
alimenter une demande fantasmatique d’un risque zéro.
La fallacieuse promesse d’une sécurité totale, notamment par la
programmation de centres fermés au détriment d’autres dispositifs qu’il
faudrait renforcer, provoque un unanimisme troublant de nos concitoyens. Elle
s’accompagne en fait, du déclin des politiques publiques et du désengagement
progressif de l’État dans l’éducatif.
La crise actuelle du monde du travail, de ses organisations, la
précarité de l’emploi, des conditions d’habitat et d’éducation font obligation
à l’Etat d’organiser les solidarités nécessaires pour faire face au délitement
du lien social…
L’aemo n’apporte pas
de réponses éducatives idéales, mais propose un travail de reconstruction
concrétisé par une mosaïque de pratiques professionnelles.
L’évolution actuelle conduit l’afmjf et le cnaemo à affirmer une nécessaire articulation
entre champ politique et pratiques sociales.
Elle suscite de leur part des interrogations fortes sur le rôle
et la place des pratiques des secteurs publics et associatifs habilités et
conventionnés du point de vue : de la définition des besoins, de l’offre de
service et de sa mise en œuvre, de leur particularités régionales, et plus
généralement, du rapport entre pratiques sociales, orientations idéologiques,
et politiques publiques.
C’est pourquoi nous préconisons une réflexion et une action
orientées dans six directions :
- exiger que s’instaure un véritable débat sur la Protection
de l’Enfance ce qui nécessite la participation des organismes représentatifs
des acteurs concernés ;
- que ceux-ci soient également traités en partenaires dans le
cadre du projet de loi définissant le droit à l’expérimentation ainsi que son
champ d’application prévu dans la deuxième étape de la décentralisation avant
l’été 2003 ;
- rappeler en permanence que le travail éducatif est affaire
de longue haleine qui demande du temps, laisse subsister un minimum de risque,
et requiert tout à la fois pérennité d’action et soutien permanent des pouvoirs
publics ;
- refuser toute dénaturation et tout dévoiement de la
pjj rejetant cette administration
hors du monde de l’éducation « normale », en rendant encore plus difficile la
réinsertion des jeunes dont elle s’occupe ;
- préserver la dualité nécessaire des systèmes de protection
administrative et judiciaire, en maintenant intégralement la compétence
actuelle des juges des enfants ;
- promouvoir des formations favorisant des synergies entre
magistrats et travailleurs sociaux.
Dans un contexte de mutation sociétale, où les modèles proposés
à l’individu se dissocient sans cesse, le défi
doit être relevé : nous vous proposons de vous associer à notre
démarche.
Pour l’afmjf
:
Thierry Baranger, président
afmjf
Tribunal pour Enfants de Paris
4, bd du Palais, 75001 Paris
Tél. 01 44 32 65 43 (sauf mercredi)
afmjf@ club-internet.
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Pour le cnaemo
:
Denis Verdanat, président
Cnaemo
172, rue Laurendeau, 80000 Amiens
Tél. 03 22 89 62 39
denis. vernadat@ wanadoo.
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secretariat@ cnaemo.
com