2003
enfances & PSY
Lectures
Papa où es-tu ?
Marie Le
Fourn, Papa où es-tu ?, Préface de Philippe Gutton,L’Harmattan, mars
2003,
À partir de son expérience de psychologue, Marie Le Fourn
propose un très beau livre pour enfants mettant en scène le désarroi d’un jeune
garçon, Maurice, confronté à la mort de son père.
Les dessins, comme le texte, offrent une représentation du
désarroi dans lequel se débat son personnage, de sa solitude et de ses
interrogations face à des adultes silencieux car eux-mêmes très désemparés.
Face à cette perte, chacun mettant en œuvre les systèmes de défense qu’il peut,
comment pourra-t-il vivre ? Nécessairement autrement. Comment pourra-t-il
s’appuyer sur un père qui ne sera plus jamais présent ailleurs que dans ses
souvenirs et dans les échanges avec ceux qui l’ont connu ? Comment pourra-t-il
admettre cette singularité douloureuse ?
Dans nos pratiques professionnelles, ou dans notre vie
personnelle, il nous arrive de rencontrer des jeunes Maurice.
Aider ces enfants à mettre en mots ce qu’ils éprouvent n’est
pas une tâche facile, même pour les plus expérimentés. Le support d’une fiction
comme celle que Marie Le Fourn nous conte sera d’une grande aide dans ce
travail avec l’enfant, comme avec son entourage.
Patrice Huerre, psychiatre
Sous la
direction d’Alain Braconnier, Les parents d’aujourd’hui, Collection
« Ouvertures psy », publié chez Masson, janvier 2003
Quand ils s’occupent d’adolescents, les professionnels sont
toujours confrontés à la question des parents, qu’ils les rencontrent dans leur
pratique ou qu’ils soient présents dans leurs propos.
Ce livre collectif se penche sur les évolutions des rôles
parentaux dans notre société et les effets qu’elles ont sur nos pratiques :
pourquoi un tel désarroi chez les parents ? Pourquoi autant de difficultés à se
séparer des enfants ? Quel rôle jouent-ils pour l’adolescent ? Et quand
l’adolescent va mal ?
Telles sont quelques-unes des questions auxquelles répondent
Alain Braconnier, Marie Choquet, Colette Chiland, Philippe Jeammet et les
spécialistes qu’ils ont invités à en débattre.
Leurs points de vue représentent une très utile mise au
point.
Patrice Huerre, psychiatre
Roland
Gori, Logique des passions, Denoël, collection « L’espace analytique
», 2002
Je t’aime. Je te hais. Je n’en veux rien savoir. Telles sont
les trois passions ontologiques que Jacques Lacan énonce et que Roland Gori
développe dans cet ouvrage précieux.
Précieux parce que bien étayé par la pensée d’autres auteurs,
tant classiques que « psys », psychanalystes, psychologues expérimentaux, etc.
Il n’est que de se référer à la bibliographie. Précieux parce que, comme c’est
le cas pour ses ouvrages précédents, Roland Gori arrime sa pensée à la
clinique, ce qui rend l’ouvrage plaisant par la richesse de ses vignettes et
cas cliniques.
Enfin, et davantage de circonstance dans la présente revue, cet
ouvrage éclaire considérablement toute personne s’intéressant à la psychologie
de l’enfant. Ce n’est pas, il est vrai, le but premier de cet ouvrage qui
traite plutôt de passions d’adultes. Mais l’auteur remonte aux sources, analyse
les prémisses avec une telle minutie que cela peut être saisi par celui qui
travaille avec les enfants, cela peut servir à… la passion de comprendre de
celui qui travaille avec des enfants ou des adolescents.
Les trois passions ontologiques étudiées sont la passion
amoureuse, la haine et la passion de l’ignorance.
1. Au commencement est ce besoin inextinguible d’être aimé, de
ce qui se conçoit comme : « Je veux être tout pour toi » et qui se dit : « Tu
es tout pour moi. » Cette érotomanie principielle destinée à venir combler le
trou du manque doit être refoulée. C’est la fonction de l’interdit œdipien,
pour qu’il y est de l’amour et du transfert.
Cet objet perdu est un passé conjugué au futur. L’être cherche
à se prémunir d’un abandon qui a déjà eu lieu. Comme le dit Roland Gori, le
passionné cherche à donner un nom et un visage à une passion originaire dont il
n’a plus le souvenir.
Et lorsqu’il n’y a plus de place pour le doute, lorsque la
certitude d’être aimé s’installe, alors le syndrome érotomaniaque obture tout.
L’objet est placé en « position de sujet divin ».
Mais l’auteur nous montre que l’amour, la passion, le transfert
sont tous constitués d’une érotomanie principielle fondamentale. Bien plus,
cette érotomanie principielle se déploie par le féminin. Le masculin lui se
déploierait plutôt du côté du fétiche.
2. Au commencement des commencements était la haine. Cette
haine, chez Sigmund Freud, est nécessaire pour que soit créée la réalité
extérieure, l’altérité. Alors que Lacan, comme l’explique Roland Gori, situe
l’altérité dans le psychisme même et cela du fait du langage. Et la haine,
alors, naît de cette part de lui-même qui échappe à l’homme, c’est le prix
qu’il paye pour accéder au langage.
La haine se retrouve aussi du côté du père mort, du père que
l’on rêve mort pour satisfaire hallucinatoirement son désir.
La haine se retrouve enfin dans le matricide et le réel, car il
faut bien haïr l’Autre maternel pour ne pas être avalé par lui.
Et puis l’enfant mort, cet enfant imaginaire qui doit mourir
pour que vive l’autre, mais dont l’enfant du réel lit le deuil dans le regard
maternel.
3. Et pour toujours la passion de l’ignorance. Pour toujours,
car comme le dit l’auteur : « Tu ignores ce qui te fait souffrir parce que ce
dont tu souffres, c’est de cette ignorance même. » Passion de l’ignorance qui
se trouve au cœur même de nos passions ordinaires.
Cette ignorance est non seulement partagée mais, de plus, fait
lien entre les hommes. « Elle nous permet de croire que nous partageons avec
nos semblables les mêmes expériences en donnant aux mots les mêmes
significations. »
Cette dernière partie entraîne le lecteur vers la « docte
ignorance », c’est-à-dire l’ignorance avertie de l’analyste, celle qui répond à
l’ignorance de l’analysant et à sa souffrance. Souffrance de l’être que
l’analysant va transformer en souffrance de situation psychanalytique,
c’est-à-dire par la névrose de transfert, dans la parole et par la
parole.
Cette parole et ce langage dont Roland Gori rappelle
inlassablement l’importance comme un fil rouge à travers ses ouvrages. Dût-il
en donner la preuve.
Gilbert Levet, psychologue
Claudine
Blanchard-Laville, Les enseignants entre plaisir et souffrance,
puf, Collection « Éducation et
formation », 2001
Claudine Blanchard-Laville est professeur de sciences de
l’éducation à l’université Paris X-Nanterre. Enseignante en mathématiques par
vocation, elle interroge depuis de nombreuses années la relation et la
transmission enseignant-enseigné au sein d’une équipe multidisciplinaire de
recherche en pédagogie. Elle y représente le pôle de la psychologie clinique.
Elle utilise les outils de la psychanalyse pour éclairer les processus
inconscients à l’œuvre dans toute relation d’enseignement ou dite
didactique.
Claudine Blanchard-Laville retrace son parcours, d’élève à
enseignante, puis d’universitaire et d’animatrice de groupes de réflexion sur
la pratique pour enseignants. Elle offre ainsi une analyse de plus en plus fine
des problématiques et des enjeux inconscients liés au savoir et à son
acquisition, du côté des élèves comme des professeurs. Trois thèses sont
soutenues : tout d’abord, l’apprentissage scolaire peut être le lieu
d’expression de conflits inconscients. Deuxièmement, vouloir séparer la part
professionnelle de la part purement personnelle est une véritable gageure et
une source de souffrance pour les enseignants. Enfin, les processus psychiques
dans la classe sont directement liés à ceux qui inaugurent et régissent le tout
début de la vie psychique.
Quelle élève ai-je été ? À travers cette reconstruction,
l’auteur nous montre combien notre place d’élève est surdéterminée. Bien sûr,
aucune prédictibilité linéaire et à long terme n’est possible. Cependant, notre
trajet identificatoire et la place que nous nous attribuons par rapport au
savoir nous offrent diverses possibilités d’expression de notre problématique
psychique : réussite sans faille ou échec localisé à une matière scolaire ;
apprentissage vivant, réflexif ou subi, répété sans faire sens ; remémoration
de la figure emblématique d’un ou plusieurs professeurs aimés ou redoutés…
Selon l’auteur, ce retour sur son propre passé permettrait à chaque enseignant
de prendre conscience des parts inconscientes qui peuvent mobiliser les élèves
par rapport à sa personne et à la matière qu’il ou elle enseigne.
Les comportements et les attitudes des élèves sont autant de
façons d’exprimer ce qu’ils sont face au savoir. Il ne doit surtout pas s’agir
alors d’analyser, de comprendre ou de soigner ses élèves, mais d’accepter
chacun dans son identité. Enseigner à un enfant signifie abandonner l’idée de
vouloir le changer. Il faudra également renoncer, insiste l’auteur, à connaître
la dimension inconsciente de ces comportements, il faut juste en reconnaître la
nature et accepter que le sens nous échappe. Ces conditions de respect et
d’acceptation de la relation par l’enseignant favoriseront l’évolution de ses
élèves.
Être professeur est être ancien élève : c’est avoir été dans
une position particulière par rapport au savoir pour se mettre en place de le
transmettre à son tour. L’option proposée ici est d’aller à la rencontre de ses
élèves avec la mémoire de l’élève que l’on fut. En effet, faute de ce retour
sur soi et de prise de conscience que l’on ne peut enseigner que d’une place
singulière à des êtres singuliers, les enseignants sont pris dans des
recherches de techniques, de savoir-faire. Les ressentis et les implications
personnelles sont alors bannis. Or ce souci de professionnalisation, bien que
légitime, ajoute de la souffrance et renvoie le corps professoral à la plainte.
L’auteur plaide ainsi pour une refonte de la formation pédagogique, où le
savoir-être acquiert enfin une valorisation et où souffrances personnelle et
professionnelle ne sont plus clivées. Elle propose un dispositif de groupes de
parole et d’analyse des pratiques en formation continue. En effet, certaines
difficultés proviennent de la position que chacun prend face au savoir :
certains élèves cherchent à savoir, mais refusent d’apprendre et de penser. La
position des enseignants eux-mêmes peut poser question : se comportent-ils
comme « des sujets supposés savoir » ? Les questions de savoir et leurs enjeux
inconscients taraudent professeurs et élèves. Mais ni les uns ni les autres ne
se reconnaissent dans ce possible questionnement angoissant : ce que l’auteur
appelle « le double malentendu ».
Les recherches actuelles tendent à montrer que le climat
transférentiel est à chercher du côté de l’enseignant. Sa position inconsciente
à l’égard du savoir et de l’objet de ce savoir va indiquer quelque chose de son
scénario personnel. Cette empreinte personnelle se révèle à travers sa manière
de transmettre son savoir, la place qu’il attribue à ses élèves dans son
discours et ses gestes. Ces différents éléments personnels vont déterminer une
certaine qualité d’espace psychique, en y incluant les réactions
contre-transférentielles des élèves. Claudine Blanchard-Laville étudie le
fonctionnement d’un cours, d’une classe sur le modèle du fonctionnement d’un
groupe en psychanalyse. Elle propose aux enseignants de travailler sur leurs
attitudes transférentielles et sur leurs enjeux narcissiques pour ouvrir leurs
relations avec les élèves à une dynamique de reconnaissance mutuelle. Pour
elle, enseigner engage aussi une part de transmission psychique sur le modèle
du lien précoce mère-enfant. Pour conclure, cette enseignante pose un objectif
à la formation : « Aller des certitudes au doute, un processus qui ouvre et qui
pousse au changement. »
Claudine Blanchard-Laville propose un ouvrage fouillé, étayé
sur de nombreuses références théoriques. L’auteur a le mérite d’expliquer les
concepts psychanalytiques les plus centraux ainsi que d’autres beaucoup plus
complexes. Du coup, la volonté d’explication prend, par moments, un peu le pas
sur la fluidité de la lecture. Cependant, ce livre en appelle aussi à
l’expérience personnelle de son lecteur. Il vient en forte résonance avec des
expériences, des ressentis. La réflexion n’est jamais plaquée, elle progresse
en ouverture sans volonté de prosélytisme, mais sollicite quelque chose de
l’intime conviction. C’est aussi un modèle de rigueur et de méthodologie dans
le domaine de la recherche en sciences humaines.
Bettina Prud’hon Psychologue
clinicienne
Karine
Brutin, L’alchimie thérapeutique de la lecture, Des larmes au lire,
L’Harmattan, collection « Écriture & transmission »,Paris, 2000
Avec ce livre, Karine Brutin nous entraîne vers la rencontre
d’adolescents aux processus de pensée déstabilisés ou arrêtés avec des œuvres
littéraires. Une rencontre passionnante, complexe et très émouvante. Ainsi,
elle nous transmet de façon subtile son expérience de professeur de lettres à
leurs côtés et sa réflexion sur les enjeux psychiques de cette possible
rencontre entre deux subjectivités. Son analyse de l’élaboration de l’œuvre de
Marcel Proust va servir de fil conducteur.
C’est l’intérêt de ce livre que d’évoquer également la
souffrance psychique dans un sens créatif, avec des effets de surprise, des
effets de signifiants, des reprises à penser ou encore des rechutes et des
ruptures de la pensée. En quoi lire peut-il être thérapeutique pour ces
adolescents en grande souffrance, alors que leur monde interne et leur monde
externe les agressent ?
Des larmes au lire,
sous-titre du livre, exprime l’alchimie qui a permis à Marcel Proust de
composer, d’élaborer son univers littéraire. Karine Brutin, reprenant son
parcours d’écrivain, reconstitue l’élaboration psychique qui, de ses
traumatismes précoces, va le mener à la trame de ses livres et à la psychologie
de ses situations et des personnages, en fait de son monde interne à la
création de son monde littéraire et imaginaire.
Ce livre n’est pas réservé aux proustiens avertis. La finesse
et la clarté qui retracent la recherche de Proust d’un apaisement du conflit
psychique rendent captivante la première partie de
L’alchimie thérapeutique de la
lecture. On en sort éblouis et convaincus par cette analyse très
fine qui fait la part belle à Proust comme lecteur. Elle insiste sur le point
que Proust nous démontre in fine que «
les livres s’entrelacent à l’expérience vécue, tissent leurs représentations
dans la trame humaine, chair, sanglots, désir, passion, hainamoration, et
prennent sens dans notre vie de l’expérience vécue dont ils sont chargés
».
C’est donc bien de cela qu’il s’agit entre ces adolescents en
proie au chaos interne et la lecture, le théâtre ou encore l’atelier
d’écriture. Karine Brutin s’appuie sur son expérience pour mettre au jour les
enjeux internes des adolescents qu’elle accompagne, confrontés aux œuvres
qu’ils ont à lire pour la poursuite de leur scolarité.
En clinicienne attentive, elle déploie la relation subjective
qui peut se tisser entre un adolescent et une création littéraire, sans
occulter la relation transférentielle et contre-transférentielle qui la lie
également. Cette alchimie va soutenir l’adolescent dans sa démarche de
construction ou de reconstruction de son identité et de son histoire.
Enfin, ce livre appelle son lecteur à la réflexion. Car ce que
la pathologie grossit, met en exergue régit aussi « la normalité », et tout
lecteur lit aussi et surtout réagit en fonction de sa problématique psychique,
de son traumatisme enfoui. C’est pourquoi L’alchimie thérapeutique de la lecture nous
touche profondément.
Bettina Prud’hon