2003
enfances & PSY
Dossier
Une si douce autorité, ou l’art d’être grand-père
Jean-Louis Le Run
Jean-Louis Le Run est pédopsychiatre chef de service,
1er secteur de psychiatrie
infanto-juvénile de Paris.
À partir du poème de Victor Hugo, Jeanne au pain sec, illustrant un rapport
d’autorité grand-père/enfant/environnement particulier, sont abordés les
aspects psycho-affectifs et relationnels de l’autorité. Celle-ci ne saurait se
limiter à une donnée conditionnée par les valeurs actuelles, mais se fonde
également sur l’histoire de qui l’exerce et de qui la subit.
Mots-clés :
Autorité, grand-père, Victor Hugo, parent, idéalisation, enfance.
C’était au temps où les adultes avaient encore beaucoup
d’autorité. Au temps où ils ne passaient pas leur temps à « donner des limites
» aux enfants et à poser des interdits, puisque presque tout était interdit ;
en ce temps-là les adultes « autorisaient » : il fallait demander la permission
pour prendre la parole, pour sortir de table, pour presque tous les actes de la
vie courante. C’était le temps où les pères étaient des
pater familias craints et respectés,
d’autant que les mères, toute la famille et la société environnante
confortaient cette autorité qui allait pour ainsi dire de soi et n’était pas
contestée.
Aujourd’hui, certains regretteraient presque cette époque alors
que d’autres, à la mémoire moins courte, se réjouissent que mai 1968 soit passé
par là, renversant les statues, démocratisant la famille, libérant les mœurs et
les esprits. Certains se préoccupent tout de même des éventuels effets pervers
d’un excès de liberté qui pourrait entraîner un retour de bâton liberticide.
Jouir sans entrave, c’est chouette, mais c’est fatigant. En ce temps-là, donc,
on ne rigolait pas avec les adultes et si l’on faisait des bêtises – qui
seraient aujourd’hui considérées bien anodines – les sanctions tombaient :
privation de dessert, voire de repas, séance de martinet, séjour au placard.
Elles permettaient à l’impétrant de méditer à loisir sur la gravité de sa
faute, de maudire les adultes, d’éponger sa culpabilité en purgeant sa peine.
Souvent des sanctions disproportionnées pouvaient briser les cœurs, susciter la
rage, favoriser la constitution de névroses qui, comme chacun sait depuis
Freud, résultent d’un conflit entre le ça et le surmoi. L’éducation passait
alors par les corrections et par l’inculcation de ce qui se faisait et de ce
qui ne se faisait pas.
Toutefois, quelques mauvais esprits pouvaient ruiner ce bel
édifice, d’autant plus qu’ils faisaient eux-mêmes autorité, soit par leur place
dans la famille (par exemple, le grand-père), soit par leur prestige et leur
statut social. Aujourd’hui, il arrive souvent au cours d’une consultation que
des parents se plaignent d’un grand-parent. Si, bien souvent, il leur apporte
une aide dont ils ne peuvent se passer, il saborde leurs règles éducatives, en
préconise d’autres, lève leurs punitions, etc. Alors, pensez, quand le papy
s’appelle Victor Hugo ! Quand le frondeur est un auteur faisant à ce point
autorité !
Lorsqu’il écrit L’art d’être
grand-père, il est au faite de sa gloire. Un peu plus tard, ils
seront plus de six cent mille à défiler sous ses fenêtres pour lui souhaiter
bon anniversaire à l’occasion de ses 80 ans, et c’est en foule qu’ils suivront
ses funérailles au Panthéon. Il restera l’un des auteurs les plus lus et des
générations d’écoliers réciteront Jeanne au pain
sec à l’école.
« Jeanne était au pain sec
dans le cabinet noir
Pour un crime quelconque
et, manquant au devoir
J’allai vers la proscrite,
en pleine forfaiture
Et lui glissai dans l’ombre
un pot de confiture
Contraire aux lois […] »
L’intrigue est connue : la chipie, « pour un crime quelconque
», s’est vue consignée dans le cabinet noir avec un régime au pain sec. Hugo,
grand-père fondant, lui apporte en catimini un pot de confiture, aux grands
cris de l’entourage familial, insensible à l’amende honorable de l’enfant : «
Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce, je ne me ferai plus griffer par le
minet. » Tous accusent Victor de se laisser manipuler, d’être faible et lâche,
et de ne pas conférer aux réprimandes familiales le sérieux dont elles ont
besoin pour porter leur fruit. Un discours sur les limites qui trouve
aujourd’hui des échos : « Pas de gouvernement possible. À chaque instant
l’ordre est troublé par vous ; le pouvoir se détend ; plus de règles. L’enfant
n’a plus rien qui l’arrête. Vous démolissez tout… » Ne croirait-on pas entendre
le ministre de l’Intérieur !
En vieux cabot, Hugo fait mine de reconnaître ses torts : « Je
n’ai rien à répondre à cela, j’ai tort, oui, c’est avec ces indulgences-là
qu’on a toujours conduit les peuples à leur perte. Qu’on me mette au pain sec.
– Vous le méritez certes, on vous y mettra. »
La chute est délicieuse par sa musicalité, sa force d’évocation
poétique et la grâce de la confrontation grand-père/enfant :
« Jeanne alors dans son coin noir m’a dit tout bas, levant
ses yeux si beaux à voir, pleins de l’autorité des douces créatures : eh bien
moi, je t’irai porter des confitures. »
Quelle est cette « autorité des douces créatures » évoquée par
le poète ? Contenue dans les yeux de l’enfant, elle ne passe ni par la
brutalité ni par la force ou la crainte, mais par la détermination,
l’affirmation et l’innocence. La franchise et la spontanéité, à l’inverse des
discours adultes chargés de sous-entendus, d’ambiguïté, la détermination
n’étant pas toujours si entière, le discours infra verbal contredisant
quelquefois le contenu explicite. L’autorité de la pureté supposée de l’enfance
renvoie ici à l’idéalisation dont elle est l’objet.
Le texte de Victor Hugo montre aussi comment l’autorité engage
au moins deux protagonistes : elle ne vaut que si, manifestée par l’un, elle
est reconnue par l’autre. L’autorité repose donc sur un rapport de forces, où
l’un s’incline devant le désir de l’autre : une domination qui repose soit sur
l’expression d’une force qui suffit à engendrer l’obéissance – l’intimidation
ou la persuasion –, soit sur le souhait de celui qui reconnaît cette autorité
de s’attirer les bonnes grâces de l’autre protecteur. Entre aussi en compte le
fait d’être désarmé par l’autre (car il y a dans toute relation à l’autre une
part d’agressivité) ou, de façon plus élaborée, impliquant la transitivité, le
souci de lui faire plaisir : l’obéissance est ici un don.
La séquence mise en scène dans Jeanne au pain sec insiste sur le rôle du tiers
– si important dans les rapports du couple parental avec ses enfants – qui est
plus ou moins actif par rapport au donneur d’ordre qu’il peut soutenir ou
invalider.
L’autorité ne vaut que par la place qui est accordée à l’autre,
qu’il soit estimé (surestimé) ou craint (souvent surestimé aussi), à l’instar
de la dialectique du maître et de l’esclave. L’autorité qui vient de la peur
via la soumission s’oppose à l’autorité qui vient de l’estime via l’offrande,
c’est-à-dire de la capacité de « l’auteur » à endosser la place d’idéal du moi
de celui qui reconnaît son ascendant. L’autorité chez le jeune enfant vient
surtout de la dépendance et de la promesse implicite de protection, pour autant
que l’objet ait pu se constituer comme figure d’attachement satisfaisante. Sans
oublier la dimension de séduction inhérente à cette dernière forme.
Le thème de Jeanne au pain
sec ne nous étonne pas chez l’auteur des
Misérables, roman où s’affrontent Jean
Valjean, le forçat devenu humaniste, et Javert, incarnation de la mécanique
répressive, roman où s’exprime aussi la compassion pour Cosette, l’enfant
maltraitée, plus d’une fois au pain sec chez les horribles Thénardier. Comme
toute l’œuvre d’Hugo, le poème est plein de résonances politiques. Il a été
écrit en 1876, à Paris, où Hugo revient après les vingt années d’exil
auxquelles il a été condamné pour s’être opposé au coup de force
antidémocratique de celui qu’il appelait Napoléon le petit. Il est maintenant
reconnu, siège à l’Assemblée, fait autorité comme écrivain, si ce n’est pas
toujours comme politique. Cette année-là, il dépose à l’Assemblée un projet
d’amnistie des communards emprisonnés – le pardon toujours – qui sera rejeté.
Mais, au-delà de cette dimension, s’exprime aussi une préoccupation sociale
fondée sur la monstration (Je fais un usage délibéré de ce terme car Hugo
recourt souvent au monstrueux, au grotesque – ainsi Quasimodo pour soutenir son
discours sur les ravages de la misère). Son message humaniste et politique
s’actualise, en ces temps de fracture sociale et de mondialisation. On pourrait
croire entendre les critiques faites à l’époque aux
Misérables dans les discours de ceux
qui raillent aujourd’hui le « droit de l’hommisme ».
C’est dans le discours d’Hugo sur la peine de mort qu’on
retrouve l’essence de sa philosophie sur l’éducation et l’autorité : limiter la
sanction au strict nécessaire, offrir une chance, corriger pour améliorer. «
Toute la philosophie des Misérables
est dans ces quelques lignes : trente ans plus tard Jean Valjean sera
l’illustration, la preuve, de la possible réhabilitation du criminel par la
rédemption. »
« … Qu’avez-vous à alléguer pour la peine de mort ? […] Il
importe de retrancher de la communauté sociale un membre qui lui a déjà nui et
qui pourrait lui nuire encore.
– S’il ne s’agissait que de cela la prison perpétuelle
suffirait… Pas de bourreau où le geôlier suffit.
– Mais, reprend-on, il faut que la société se venge, que la
société punisse.
– Ni l’un, ni l’autre. Se venger est de l’individu, punir est
de Dieu. La société est entre les deux. Le châtiment est au-dessus d’elle, la
vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui sied. Elle ne doit
pas « punir pour se venger » ; elle doit corriger pour améliorer…
Victor Hugo, Préface du Dernier
jour du condamné, 1832
« Dans ce néant qui mord, dans ce chaos qui ment, /ce que
l’homme finit par voire distinctement, /c’est par-dessus nos deuils, nos
chutes, nos descentes,/
la souveraineté des choses innocentes… c’est à cela que dieu
songeait quand
il a mis /les poètes auprès des berceaux endormis. »
À Guernesey II
Cependant, lorsqu’il écrit Jeanne
au pain sec, Hugo vient de connaître une terrible série de deuils :
son premier petit-fils Georges (avril 1868), sa femme Adèle (août 1868), son
fils Charles (mars 1871), son fils François-Victor (décembre 1873). Avec
Juliette Drouet, sa maîtresse enfin reconnue, il est le patriarche d’une
maisonnée qui réunit Alice, sa belle-fille autour de laquelle tourne Lockroy
qui cherchera à devenir le tuteur des enfants, au grand dam du grand-père,
Georges et Jeanne ses petits-enfants et, seule survivante de ses enfants,
Adèle, devenue folle et internée à Saint-Mandé.
Pour mieux comprendre l’attitude d’Hugo devant l’autorité des
douces créatures il faut se replonger avec délice dans
L’art d’être grand-père (qui réunit
des textes de 1855 à 1877. Toute une réthorique des rapports entre le vieil
homme et l’enfant s’y trouve déployée.
D’abord partout le même constat : Hugo ne peut rien refuser à
ses petits-enfants, il ne peut pas les gronder, pire à l’occasion il les incite
à la rébellion.
C’est que ses petits-enfants, bien sûr consolateurs de toutes
les pertes subies, le ravissent, particulièrement Jeanne.
Mais pas seulement. Comme le souligne Pierre Albouy qui, dans
son commentaire de Victor sed victu,
pose l’antithèse du livre : « l’homme le plus puissant est vaincu par l’être le
plus faible ou mieux l’extrême puissance (celle du poète, celle de dieu)
rejoint l’extrême faiblesse (celle de l’enfant, qui en fait et en dépit des
apparences, est une extrême puissance) ».
J’ai devant les césars les princes, les géants…
Devant les Jupiters de la toute-puissance
Eté quarante ans fier, indompté, triomphant ;
Et me voilà vaincu par un petit enfant.
Mais cette « défaite » repose sur une série de points communs,
signes d’identification.
Des anges si près des morts
Le vieillard et l’enfant sont dans une égale proximité avec
l’au-delà, les uns parce qu’ils en sortent et l’autre parce qu’il va y
retourner.
Cette proximité en implique une autre, celle avec les morts.
L’enfant issu des limbes, comme un ange venu du ciel, se rapproche du vieillard
qui va partir dans l’au-delà retrouver les chers disparus, Léopold, Léopoldine,
Adèle, Charles, Victor-Louis… Dans le salon de Hauteville House, Hugo faisait
tourner les tables pour communiquer avec les morts.
Oui devenir aïeul, c’est rentrer dans l’aurore…
Nous nous rapetissons dans les petits enfants,
et calmés, nous voyons s’envoler dans les branches notre âme
sombre avec toutes ces âmes blanches. »
« Moi qu’un petit enfant rend tout à fait stupide,
j’en ai deux Georges et Jeanne…
Et moi qui suis le soir,
et moi qui suis la nuit,
moi dont le destin pale et froid se décolore,
j’ai l’attendrissement de dire : ils sont l’aurore.
»
Georges et Jeanne
Être proche des disparus, de l’au-delà, c’est être proche de
Dieu. C’est Dieu qui envoie les enfants sur terre pour notre ravissement et
c’est lui qui les rappelle. Et si Dieu c’était aussi Hugo ou l’inverse ? Dans
le poème Le jardin de plantes,
l’allusion à la démesure divine (qui crée les animaux monstrueux) se double du
thème de la ressemblance entre Dieu et Hugo, de sorte que les critiques
adressées à l’un retombent sur l’autre.
« Le thème de la complicité ressemblance entre Dieu et Hugo est
un élément structurant de L’art d’être
grand-père, souligne Pierre Albouy, Hugo écrit comme Dieu crée ; en
politique même, Hugo, accusé de démagogie ne fait que pratiquer la générosité
dont Dieu donne l’exemple dans la nature… Dieu ressemble à Hugo poète, il lui
ressemble encore comme grand-père. Le gigantisme prêté au grand-père, capable
d’aller décrocher la lune pour sa petite-fille, relève du badinage propre à ce
recueil, mais il se rattache aussi au thème de l’énormité quasi divine du
poète, dilatation de l’égo d’Hugo dont le mythe s’érige, contre et dans la
vieillesse, de l’Année terrible à
l’Art d’être grand-père. »
Moi, je n’exige pas que
Dieu toujours s’observe,
Il faut bien tolérer
quelques excès de verve
Chez un si grand poète,
et ne point se fâcher….
C’est Dieu moi je l’accepte. Et quant aux nouveau-nés,
De même. Les enfants
ne nous sont pas donnés
Pour avoir en naissant les façons du grand monde ;
« Mon petit Georges ne m’appelle ni Bon Papa, ni Grand Papa ;
il a trouvé pour moi ce nom : Papapa. »
Plus tard Georges écrira :
« Le bégaiement de Georges faisait de lui (Hugo) deux fois
son père, beaucoup plus qu’un grand-père. Il descendit auprès des siens pour le
repas commun. Et dans cette belle salle d’Hauteville House aux blanches et
bleues faïences de Delft, où courent sur le chêne des murs les paroles
mélancoliques qu’il y grava au couteau, il consacra le babillement de Georges
:
“maintenant, je m’appelle Papapa”, dit-il doucement
;
et jusqu’à sa mort nous
lui donnâmes, ma sœur et moi, ce nom doublement tendre et
que toujours
il chérit. »
Carnet, 31 juillet 1870
Cette idéalisation du rapport enfant/grand-père court-circuite
les parents. Elle opère une inversion de la séquence généalogique
grand-parent/parent/enfant, la remplaçant par un face-à-face grand-père/enfant,
dans lequel la proximité de la mort et de dieu permet l’identification et
l’accès aux chers disparus. Ce rapport qui peut paraître un peu choquant,
reflète une grande intuition de ce qui se passe entre grand-parent et enfant au
niveau inconscient. Ce qu’a bien repéré Michel Butor : « Laissant à son fils
nouveau père l’autorité répressive qu’il pourra d’autant mieux exercer en
dehors de la cellule familiale, devenant le grand bourreau des méchants, il
(Hugo) devient l’incarnation d’une autre qui déborde l’apparente. Cessant
d’être le Saturne dévorant ses enfants, il doit être l’incarnation de l’âge
d’or, du paradis imaginaire perdu (je dirais qui renvoie aux Feuillantines,
avant la séparation-castration d’avec sa mère), Jupiter-Jehova rassemble toutes
les figures des rois, des pères, des prêtres, des professeurs. Saturne doit
déborder doucement tout cela. C’est seulement s’il réussit dans son rôle de
grand-père que le poète peut assurer sa croyance en un dieu grand-père qui
s’oppose à Dieu le père inévitablement jaloux. »
Dans ce rapprochement de l’enfant et du vieillard par-dessus
les générations dans la proximité de Dieu et des Limbes – séjour des âmes d’où
viennent les enfants et où vont les morts –, il y a chez Hugo, au-delà du
ravissement et de l’apaisement et de l’indulgence qui caractérise le lien entre
grand-parents et petits-enfants, quelque chose d’une clôture narcissique
excessive. Mais le génie peut-il ne pas être excessif ? Quelque chose peut-être
annonciateur du tour que tendent à prendre à notre époque les rapports
d’autorité parents-enfant. Dans notre société qui fait de l’enfant le bien
suprême, qui, au lieu de transmettre ses valeurs dans un rapport hiérarchisé et
temporalisé par les générations, tend à se clore dans le face-à-face
narcissique que devient l’autorité si ce n’est un conflit mortel ? Paradoxe de
la libération, l’essence des difficultés d’autorité actuelles ne réside-t-elle
pas dans cette inversion ? Ce qu’on peut pardonner à un grand-père-gâteau –
après tout, les grand-parents sont là aussi pour cela – et endeuillé, ne
fait-il pas problème entre père ou mère et fils ?
L’autorité n’est au fond que de l’agressivité sublimée ou
socialisée, un rapport de dominance qui naît avec l’emprise avant qu’elle ne se
divise en sadisme sexualisé d’un côté et en maîtrise conduisant à l’autorité de
l’autre. Ce rapport se construit dans l’enfance en fonction de ce qui est
transmis par l’entourage, des figures d’autorité, de la nature de
l’attachement, de la castration ; Victor enfant, dans le jardin enchanté des
Feuillantines, loin du père, faisait preuve, selon les biographes, d’une
certaine agressivité, se manifestant par une fâcheuse tendance aux manchettes
et autres petites expression sadiques en particulier adressées au trop tendre
frère d’Adèle, sa future femme, prénommé lui aussi Victor.
L’histoire des parents de Victor est une série de rencontres
manquées, de plus en plus ratées et de plus en plus violentes dans lesquelles
les enfants sont pris en otages, jusqu’à la séparation définitive de Sophie et
Léopold. Celle-ci aboutira à la séparation brutale des enfants et de leur mère,
et à l’entrée à la pension Cordier. Telle est la volonté du père, son autorité
avec laquelle on ne badinait pas à l’époque. En témoigne cet extrait de lettre
typique des rapports des fils Hugo avec leur père qu’il ne voyait pratiquement
jamais et qui les délaissait beaucoup : « Adieu mon cher papa, nous attendons
ta réponse avec impatience, tant pour avoir de tes nouvelles que pour être
soulagés dans nos besoins ; Nous t’embrassons de tout cœur. Porte-toi bien et
aime tes fils soumis et respectueux. » L’attente et l’absence seront souvent au
rendez-vous, ce qui n’empêchera pas un investissement idéalisé du père qui
trouvera enfin une matérialité dans les retrouvailles après la mort de la mère,
lorsque Victor a 20 ans ; Hugo enfant, écartelé entre une mère sèche et
hautaine, comptable et entêtée et un père sanguin et sensuel, brutal et
maladroit, gardera toujours cette double nature : il sera le fils prude et
timide, poète et romantique, le bourgeois radin bâtissant sa fortune auprès des
hommages des puissants, fidèle aux aspirations maternelles et, à mesure qu’il
se libèrera de cette influence comme laissant s’exprimer les identifications
paternelles en lui, fougueux, l’idéaliste passionné, pourfendeur d’usurpateur,
toujours en bataille, amant infidèle et trousseur de jupon, généreux et
formidable.
Une autre influence comptera : son parrain, Lahorie, amant de
sa mère, père de substitution pendant quelque temps aux Feuillantines, avant
d’être arrêté puis fusillé. Ses derniers mots à Victor, lors de son
arrestation, marquèrent profondément l’enfant de dix ans : « Enfant
souviens-toi de ceci : avant tout la liberté. » Il pose sa main sur (ma) petite
épaule, tressaillement que je garde encore » et il répète : « avant tout la
liberté », « tel est le fantôme que j’aperçois dans les profondeurs de mon
enfance. Cette figure est une de celles qui n’ont jamais disparu de mon
horizon. Le temps, loin de la diminuer, l’a accrue. En s’éloignant, elle s’est
augmentée, d’autant plus haute qu’elle est lointaine, ce qui n’est propre
qu’aux grandes valeurs morales. L’influence sur moi était ineffaçable ; ce
n’est pas vainement que j’ai eu, tout petit, de l’ombre de proscrit sur ma
tête, et j’ai entendu la voix de celui qui devait mourir dire ce mot du droit
et du devoir : Liberté. Un mot a été le contrepoids de toute une éducation.
»
Sa liberté, Hugo la devra à ses talents poétiques puisque c’est
le prix de l’Académie à 15 ans qui assouplira le régime de la pension Cordier
lui permettant enfin d’aller et venir à sa guise et de retrouver comme bon lui
semble sa chère maman.
L’autorité se manifeste sous la forme répétitive de la
séparation d’avec sa mère (il est mis en pension), d’avec son père (sa mère
l’enlève). L’agent de l’autorité est fugace mais redoutable c’est souvent le
père manquant, évanescent, mais aussi les autorités venant arrêter Lahorie,
saisir les meubles ou mettre les scellés à la demande du père.
Dans L’art d’être
grand-père, la fable du lion condense un certain nombre de
représentations autour de la paternité défaillante, de la force (l’autorité),
de l’enfant disputé.
Un lion a enlevé dans sa gueule le fils du roi. On lui envoie
des messagers (héros, prêtre, troupe) plus ou moins belliqueux pour récupérer
l’enfant, sans succès. Lassé et irrité, le lion décide de se rendre lui-même au
palais et de dévorer l’enfant devant le roi. Quand il arrive, ce dernier,
effrayé, a fui. Alors que le lion s’apprête à dévorer l’enfant, il tombe en
arrêt devant une créature : la petite sœur du prince qui lui commande de lâcher
son frère. Et devant tant de fraîcheur, il s’incline.
Si l’on accepte l’idée que l’inconscient s’exprime toujours
dans l’imagination et ne craint pas les contradictions, on peut y lire, à mon
avis, des références personnelles. Le lion c’est en premier lieu Victor Hugo,
l’exilé indomptable, fustigeant Napoléon le petit du haut de la falaise. C’est
encore l’imago maternelle archaïque défiant le père (le roi). La visite au
palais évoque le séjour à Naples dans le palais déserté de Léopold, général
d’Empire préférant à la compagnie de son fils celle de sa maîtresse. Rencontre
ratée avec le père héroïque, ce sauvage guerrier ayant retenu Abel le frère
aîné auprès de lui en Espagne.
Aux Feuillantines, Victor enfant songeait-il à son père
lorsqu’il écrivait ses premiers vers :
Le grand Napoléon
S’est battu comme un lion !
Le rapport à l’autorité, la façon de l’exercer, de la penser
n’est pas seulement une donnée actuelle conditionnée par les valeurs
environnantes. Si cette dimension est indéniable, j’ai voulu montrer en prenant
cet exemple (une vignette clinique aurait aussi bien fait l’affaire) qu’il se
relie par mille liens aux vestiges de l’enfance, aux expérience vécues, aux
fantasmes construits, aux idéaux imposés et choisis, aux liens ambivalents
tissés avec les personnes aimées.
·
Victor Hugo, L’art d’être
grand-père, édition établie par Pierre Albouy, introduction de
Michel Butor, collection « Poésie », Gallimard.