Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-7492-0162-4
160 pages

p. 81 à 85
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier

no22 2003/2

2003 enfances & PSY Dossier

Au secours, Platon est de retour !

Jean-Yves Le Fourn Jean-Yves Le Fourn est pédopsychiatre.
Afin d’évoquer l’autorité, Platon nous a guidé et il apporte à la réflexion, de nos jours, un éclairage quant aux notions de « vertus » (vérité, beauté et bien) et à l’importance de l’autorité de la raison, mais sans tenir compte des différences, et en omettant, ou plutôt en sacrifiant le singulier au profit du collectif. Or, la crise de l’autorité est avant tout une loi de la représentation qu’elle soit sociétale ou « personnelle ». D’où la question : comment repenser Platon sans les dérives ? Mots-clés : Autorité, dialectique, surmoi, identifications.
En lisant ou parcourant ce petit texte, imaginez-vous rencontrant Platon [1] à l’entrée de votre cabinet ou du cmp dans lequel vous travaillez. Le dialogue s'engage :
Le psy (peut-être vous, en tout cas moi) [2] : « Bonjour, monsieur Platon, et sachez que vous avez “raison”, car les enfants aujourd’hui n’écoutent plus, ils sont arrogants, narcissiques, ils présentent des pathologies limites. Que peut-on faire ? »
Platon : « Avant toutes choses, n’oubliez pas cet adage :
“Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants,
Lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles,
Lorsque les Maîtres tremblent devant les élèves et préfèrent les flatter,
Lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne voient plus au-dessus d’eux
L’autorité de rien ni de personne, alors, en toute jeunesse et en toute beauté, c’est le début de la tyrannie.” »
À partir de cette citation empruntée à Platon, mon propos n’aura aucune ambition exhaustive, seulement celle de poser les questions du « besoin » d’autorité, du « désir » d’autorité ou de la « demande » d’autorité…
Avec les enfants et les adolescents, voire les adultes, l’enseignement de Platon, s’articulait sur deux grands axes. Le premier était que l’âme humaine est attirée par trois « vertus » : la vérité, la beauté et le bien. Le second axe était que seule doit compter l’autorité de la Raison.
Disons déjà que, pour les cliniciens, penser la différence ou les différences ne peut être qu’« obligatoire » et qu’il est inacceptable de ne penser l’humain seulement comme des « cases à remplir ».
Or, penser l’autorité avec les différences semble déjà être plus délicat que penser celle-ci sans les différences, tout comme penser l’autorité sans l’apport de la psychanalyse, en particulier avec la notion du surmoi. Pour Freud, cette formation inconsciente est consécutive à l’identification de l’enfant aux parents idéalisés ou à leurs substituts et exercerait une fonction d’autorité et de censure obligeant le moi à lutter contre certaines pulsions, sous peine de voir surgir des sentiments pénibles, essentiellement de culpabilité. À ce processus s’ajoutent, bien entendu, l’éducation, la religion, etc. Cette instance, ne l’oublions donc pas, exerce parfois sur les individus une contrainte bien plus forte que les personnes investies d’autorité.
Revenons à Platon qui a mis en musique l’enseignement oral de Socrate. Ce dernier qui « n’écrivait pas, n’enseignait pas, du moins dans des chaires d’État, qui s’adressait à ceux qu’il rencontrait dans la rue et qui a eu des difficultés avec l’opinion et avec le pouvoir » (Merleau-Ponty [2]) fut, en 399 avant J.-C., condamné à mort et dut boire un verre de ciguë devant ses disciples en pleurs. Cette mort affecta profondément Platon.
Mais qui était Platon ? Il est né en 427 avant J.-C. Sa ville et patrie, Athènes la démocrate, est en guerre avec Sparte l’aristocrate. Issu d’une famille d’aristocrates, Platon a de la sympathie pour Sparte, tout en plaidant « la cause » d’Athènes et en la défendant. Or, en 404 avant J.-C., Athènes perd la guerre contre Sparte. En ce temps du désarroi, Platon s’interroge sur le pourquoi de cette défaite et y trouve trois réponses : la démagogie, la corruption et la perte de l’autorité. Il parle de décadence, et il va tenter d’établir un modèle d’utopie sociale qu’il rendra célèbre avec son livre La République (1965a), œuvre construite comme un échange avec Socrate.
À propos de l’éducation des « jeunes », Platon va réfuter plusieurs thèses, dont celles de Calliclès ou de Glaucon, et définir une Justice, dans l’utopie d’une société parfaite où il établit des « classes sociales », trois en l’occurrence : les producteurs, les guerriers et les magistrats… Curieux hasard, quand en 2003, ces trois signifiants sont devenus quasiment « maîtres », sans dialectisation possible : l’Argent, la « Mort » de l’autre et le Droit sont des « signifiants » devenus « vérité » !
Pour le maître à penser qu’était Platon, les vertus étaient engendrées par la notion de Mérite et l’appartenance aux « classes » n’était pas héréditaire. À cet égard, il conseille que l’enfant soit fort tôt détaché de la mère (1965a, p. 299-300), et qu’il soit éduqué aux sciences, à la gymnastique, à la musique, mais en évitant la poésie d’Homère car trop licencieuse et prônant la lascivité comme modèle (sic).
En référence à Socrate, il écrit : « Tous ceux qui dans la cité auront dépassé l’âge de 10 ans, ils (les Athéniens) les relégueront aux champs et, ayant soustrait les enfants à l’influence des mœurs actuelles, qui sont celles des parents, ils les élèveront selon leurs propres mœurs et leurs propres principes. »
Le modèle platonicien reposait sur trois vertus cardinales, ou plus exactement quatre : la sagesse, le courage, la tempérance et la justice, cette dernière étant à entendre comme l’harmonie du tout. Chez Platon déjà, on entrevoyait que la justice, cette autorité, était une harmonie entre la raison, le courage et l’appétit sensuel.
Autorité de la raison… De nos jours, Platon irait peut-être vanter son modèle chez Jean-Claude Delarue ou Thierry Ardisson, à l’heure de la perte des valeurs – dit-on –, de l’effondrement de la fonction paternelle… et de la prévalence de l’économique.
Pour Platon, c’est la tête qui est le siège de la raison, le cœur celui du courage et le ventre celui de l’appétit sensuel. D’un point de vue moral (au sens philosophique), Platon avait un mépris prononcé pour le corps, véritable fossoyeur de l’âme, entrave majeure à la Raison. Mais la dialectique, disait-il, permet à l’individu de se libérer du corps.
« Pourquoi donc ? Parce que l’homme libre ne doit pas apprendre en esclave ; en effet, que les exercices corporels soient pratiqués par contrainte, le corps ne s’en trouve pas plus mal, mais les leçons qu’on fait entrer de force dans l’âme n’y demeurent point. C’est vrai. Ainsi donc, excellent homme, n’use pas de violence dans l’éducation des enfants, mais fait en sorte qu’ils s’instruisent en jouant, tu pourras par là mieux discerner les dispositions naturelles de chacun… (1965, p. 295). »
Apprendre, surtout la dialectique, permet pour Platon d’asseoir son écoute et son autorité, à condition de respecter les âges de la vie.
À propos des adolescents, ne disait-il pas : « Qu’une fois qu’ils ont goûté à la dialectique, en abusent et en font un jeu, qu’ils s’en servent pour contredire sans cesse, et qu’imitant ceux qui les réfutent, ils réfutent les autres à leur tour, et prennent plaisir, comme de jeunes chiens à tirailler et à déchirer par les raisonnements tous ceux qui les approchent. »
Loin, me semble-t-il, de celui qui est « vu » par les médias de nos jours, il définit ainsi l’adulte : « Un homme plus âgé ne voudra point tomber dans une pareille manie ; il imitera celui qui veut discuter et rechercher la vérité plutôt que celui qui s’amuse et contredit pour le plaisir ; il sera lui-même plus mesuré et rendra la profession philosophique plus honorable au lieu de la rabaisser. »
Que de sagesse dans ces propos, pour nous autres cliniciens de l’enfance et de l’adolescence ! Ne devrions-nous pas, dès lors, remplacer analogiquement philosophie par clinique ? Mais attention de ne pas omettre l’importance qu’avaient la Cité et les lois chez Platon, et son inhérente dérive. On perçoit que, dans l’approche platonicienne, on sacrifie le singulier au profit du collectif, le changement et la surprise du nouveau par la permanence… et se profile en anamorphose un risque totalitaire, l’eugénisme de Platon étant là pour nous le rappeler.
En effet, faire référence à Platon sans l’histoire, c’est oublier l’apport de S. Freud et de la psychanalyse. L’ignorance de l’histoire conduit à une répétition mortifère et à une clinique « psy » inexistante, laissant le champ libre à celle d’un dsm aveugle, qui ferait illusion. Seule la connaissance de l’histoire permet de s’en libérer partiellement, et donc de progresser par la transgression.
La crise de l’autorité, Platon nous l’enseigne, c’est avant tout une crise de confiance et de croyance. Comment croire en des consensus ? Comment croire à l’heure où la dialectique critique s’estompe ? La crise de l’autorité est avant tout une loi de la représentation, qu’elle soit sociétale ou « personnelle ».
La question de l’autorité interroge, interpelle le clinicien. Elle doit permettre une « rencontre » et non un « évitement », et nous tenir en éveil par une énigme… Elle doit, avant tout jugement « à la Platon », être une question travaillée par la clinique (rôle du père, surmoi, etc.). Comme l’écrivait déjà A. Aichorn en 1925 dans Jeunesse à l’abandon, pour « passer de la maison de correction à la maison d’éducation spécialisée […] il faut disposer d’autres moyens de comprendre et d’autres outils d’action que ceux de la contention, de la correction et du dressage […] l’esprit qui emplit la maison de redressement doit naître du personnel ».
Contrairement à celle d’Héraclite, d’Empédocle et d’Aristote, la tradition platonicienne a de la notion d’autorité une approche hiérarchique, sous la domination de l’un, en l’occurrence les dieux, elle lui imprime une idéologie, celle d’une non-différence des êtres, y compris sexuelle. À l’inverse, penser l’humain en opposition avec le divin, le un, c’est l’envisager comme mortel, et y inscrire la différence des sexes.
Or, à ne pas écouter le passé et l’histoire, que fait-on de nos jours, si ce n’est répéter de manière mortifère des imprécations idéologiques. Par exemple : centre éducatif renforcé ou fermé.
Alors, si Platon est de retour, réjouissons-nous, car s’y « greffera » la dialectique, et nous, cliniciens, ouvrons également les portes à Aristote, Hegel, Freud, Lacan, et aux cliniciens de terrain(s) !
En clinique, la question de l’autorité s’articule sur une double nécessité : celle d’être inscrite dans une tradition familiale, culturelle, religieuse mais également d’être indéfiniment interpellée et donc réinterprétée, car c’est à ce moment-là que peut s’accomplir, au sens de E. Levinas, la « causalité éthique du vrai » et donc du respect.
À mes yeux, la question de l’autorité pose une vraie expérience de l’existence de l’Autre et de la responsabilité que l’on a envers lui… Alors, si de nos jours, nous nous alarmons parce qu’un jeune est irrespectueux – et pourquoi pas –, s’interroge-t-on suffisamment sur cet irrespect grandissant des adultes à l’égard des jeunes ?
Je finirai avec E. Levinas qui écrit dans Éthique et Infini que « le visage parle, il dit l’interdit du meurtre et le devoir de responsabilité ». J’ajouterai d’autorité : le regard de l’amour ne serait-il pas alors cette marque majeure de « l’efficacité » de l’autorité ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  « L'autorité. De la hiérarchie à la négociation », dossier du n° 117 de la revue Sciences humaines, juin 2001.
·  Platon. 1965a. La République, Paris, Flammarion.
·  Platon. 1965b. Apologie de Socrate-Criton-Phédon, Paris, Flammarion.
·  Levinas, E. 1981. Éthique et Infini, Paris, Le Seuil.
 
NOTES
 
[1] Platon, 427-347 avant J.-C.
[2] Psychologue actif en 2003 après J.-C.
[2] Merleau-Ponty, texte de quatrième de couverture de la République de Platon, Flammarion, 1965.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Platon, 427-347 avant J.-C. Suite de la note...
[2]
Psychologue actif en 2003 après J.-C. Suite de la note...
[2]
Merleau-Ponty, texte de quatrième de couverture de la R...
[suite] Suite de la note...