2003
enfances & PSY
Dossier
Au secours, Platon est de retour !
Jean-Yves Le Fourn
Jean-Yves Le Fourn est pédopsychiatre.
Afin d’évoquer l’autorité, Platon nous a guidé et il apporte à la
réflexion, de nos jours, un éclairage quant aux notions de « vertus » (vérité,
beauté et bien) et à l’importance de l’autorité de la raison, mais sans tenir
compte des différences, et en omettant, ou plutôt en sacrifiant le singulier au
profit du collectif. Or, la crise de l’autorité est avant tout une loi de la
représentation qu’elle soit sociétale ou « personnelle ». D’où la question :
comment repenser Platon sans les dérives ?
Mots-clés :
Autorité, dialectique, surmoi, identifications.
En lisant ou parcourant ce petit texte, imaginez-vous
rencontrant Platon
[1] à
l’entrée de votre cabinet ou du
cmp
dans lequel vous travaillez. Le dialogue s'engage :
Le psy (peut-être vous, en tout cas moi)
[2] : « Bonjour, monsieur Platon, et sachez
que vous avez “raison”, car les enfants aujourd’hui n’écoutent plus, ils sont
arrogants, narcissiques, ils présentent des pathologies limites. Que peut-on
faire ? »
Platon : « Avant toutes choses, n’oubliez pas cet adage
:
“Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les
enfants,
Lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs
paroles,
Lorsque les Maîtres tremblent devant les élèves et
préfèrent les flatter,
Lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce
qu’ils ne voient plus au-dessus d’eux
L’autorité de rien ni de personne, alors, en toute
jeunesse et en toute beauté, c’est le début de la tyrannie.” »
À partir de cette citation empruntée à Platon, mon propos
n’aura aucune ambition exhaustive, seulement celle de poser les questions du «
besoin » d’autorité, du « désir » d’autorité ou de la « demande »
d’autorité…
Avec les enfants et les adolescents, voire les adultes,
l’enseignement de Platon, s’articulait sur deux grands axes. Le premier était
que l’âme humaine est attirée par trois « vertus » : la vérité, la beauté et le
bien. Le second axe était que seule doit compter l’autorité de la
Raison.
Disons déjà que, pour les cliniciens, penser la différence ou
les différences ne peut être qu’« obligatoire » et qu’il est inacceptable de ne
penser l’humain seulement comme des « cases à remplir ».
Or, penser l’autorité avec les différences semble déjà être plus
délicat que penser celle-ci sans les
différences, tout comme penser l’autorité sans l’apport de la psychanalyse, en
particulier avec la notion du surmoi. Pour Freud, cette formation inconsciente
est consécutive à l’identification de l’enfant aux parents idéalisés ou à leurs
substituts et exercerait une fonction d’autorité et de censure obligeant le moi
à lutter contre certaines pulsions, sous peine de voir surgir des sentiments
pénibles, essentiellement de culpabilité. À ce processus s’ajoutent, bien
entendu, l’éducation, la religion, etc. Cette instance, ne l’oublions donc pas,
exerce parfois sur les individus une contrainte bien plus forte que les
personnes investies d’autorité.
Revenons à Platon qui a mis en musique l’enseignement oral de
Socrate. Ce dernier qui « n’écrivait pas, n’enseignait pas, du moins dans des
chaires d’État, qui s’adressait à ceux qu’il rencontrait dans la rue et qui a
eu des difficultés avec l’opinion et avec le pouvoir » (Merleau-Ponty
[2]) fut, en 399 avant J.-C., condamné à mort
et dut boire un verre de ciguë devant ses disciples en pleurs. Cette mort
affecta profondément Platon.
Mais qui était Platon ? Il est né en 427 avant J.-C. Sa ville
et patrie, Athènes la démocrate, est en guerre avec Sparte l’aristocrate. Issu
d’une famille d’aristocrates, Platon a de la sympathie pour Sparte, tout en
plaidant « la cause » d’Athènes et en la défendant. Or, en 404 avant J.-C.,
Athènes perd la guerre contre Sparte. En ce temps du désarroi, Platon
s’interroge sur le pourquoi de cette défaite et y trouve trois réponses : la
démagogie, la corruption et la perte de l’autorité. Il parle de décadence, et
il va tenter d’établir un modèle d’utopie sociale qu’il rendra célèbre avec son
livre La République (1965a), œuvre construite comme un échange avec
Socrate.
À propos de l’éducation des « jeunes », Platon va réfuter
plusieurs thèses, dont celles de Calliclès ou de Glaucon, et définir une
Justice, dans l’utopie d’une société parfaite où il établit des « classes
sociales », trois en l’occurrence : les producteurs, les guerriers et les
magistrats… Curieux hasard, quand en 2003, ces trois signifiants sont devenus
quasiment « maîtres », sans dialectisation possible : l’Argent, la « Mort » de
l’autre et le Droit sont des « signifiants » devenus « vérité » !
Pour le maître à penser qu’était Platon, les vertus étaient
engendrées par la notion de Mérite et l’appartenance aux « classes » n’était
pas héréditaire. À cet égard, il conseille que l’enfant soit fort tôt détaché
de la mère (1965a, p. 299-300), et
qu’il soit éduqué aux sciences, à la gymnastique, à la musique, mais en évitant
la poésie d’Homère car trop licencieuse et prônant la lascivité comme modèle
(sic).
En référence à Socrate, il écrit : « Tous ceux qui dans la cité
auront dépassé l’âge de 10 ans, ils (les Athéniens) les relégueront aux champs
et, ayant soustrait les enfants à l’influence des mœurs actuelles, qui sont
celles des parents, ils les élèveront selon leurs propres mœurs et leurs
propres principes. »
Le modèle platonicien reposait sur trois vertus cardinales, ou
plus exactement quatre : la sagesse, le courage, la tempérance et la justice,
cette dernière étant à entendre comme l’harmonie du tout. Chez Platon déjà, on
entrevoyait que la justice, cette autorité, était une harmonie entre la raison,
le courage et l’appétit sensuel.
Autorité de la raison… De nos jours, Platon irait peut-être
vanter son modèle chez Jean-Claude Delarue ou Thierry Ardisson, à l’heure de la
perte des valeurs – dit-on –, de l’effondrement de la fonction paternelle… et
de la prévalence de l’économique.
Pour Platon, c’est la tête qui est le siège de la raison, le
cœur celui du courage et le ventre celui de l’appétit sensuel. D’un point de
vue moral (au sens philosophique), Platon avait un mépris prononcé pour le
corps, véritable fossoyeur de l’âme, entrave majeure à la Raison. Mais la
dialectique, disait-il, permet à l’individu de se libérer du corps.
« Pourquoi donc ? Parce que l’homme libre ne doit pas
apprendre en esclave ; en effet, que les exercices corporels soient pratiqués
par contrainte, le corps ne s’en trouve pas plus mal, mais les leçons qu’on
fait entrer de force dans l’âme n’y demeurent point. C’est vrai. Ainsi donc,
excellent homme, n’use pas de violence dans l’éducation des enfants, mais fait
en sorte qu’ils s’instruisent en jouant, tu pourras par là mieux discerner les
dispositions naturelles de chacun… (1965, p. 295). »
Apprendre, surtout la dialectique, permet pour Platon d’asseoir
son écoute et son autorité, à condition de respecter les âges de la
vie.
À propos des adolescents, ne disait-il pas : « Qu’une fois
qu’ils ont goûté à la dialectique, en abusent et en font un jeu, qu’ils s’en
servent pour contredire sans cesse, et qu’imitant ceux qui les réfutent, ils
réfutent les autres à leur tour, et prennent plaisir, comme de jeunes chiens à
tirailler et à déchirer par les raisonnements tous ceux qui les approchent.
»
Loin, me semble-t-il, de celui qui est « vu » par les médias de
nos jours, il définit ainsi l’adulte : « Un homme plus âgé ne voudra point
tomber dans une pareille manie ; il imitera celui qui veut discuter et
rechercher la vérité plutôt que celui qui s’amuse et contredit pour le plaisir
; il sera lui-même plus mesuré et rendra la profession philosophique plus
honorable au lieu de la rabaisser. »
Que de sagesse dans ces propos, pour nous autres cliniciens de
l’enfance et de l’adolescence ! Ne devrions-nous pas, dès lors, remplacer
analogiquement philosophie par clinique ? Mais attention de ne pas omettre
l’importance qu’avaient la Cité et les lois chez Platon, et son inhérente
dérive. On perçoit que, dans l’approche platonicienne, on sacrifie le singulier
au profit du collectif, le changement et la surprise du nouveau par la
permanence… et se profile en anamorphose un risque totalitaire, l’eugénisme de
Platon étant là pour nous le rappeler.
En effet, faire référence à Platon sans l’histoire, c’est
oublier l’apport de S. Freud et de la psychanalyse. L’ignorance de l’histoire
conduit à une répétition mortifère et à une clinique « psy » inexistante,
laissant le champ libre à celle d’un dsm aveugle, qui ferait illusion. Seule la
connaissance de l’histoire permet de s’en libérer partiellement, et donc de
progresser par la transgression.
La crise de l’autorité, Platon nous l’enseigne, c’est avant
tout une crise de confiance et de croyance. Comment croire en des consensus ?
Comment croire à l’heure où la dialectique critique s’estompe ? La crise de
l’autorité est avant tout une loi de la représentation, qu’elle soit sociétale
ou « personnelle ».
La question de l’autorité interroge, interpelle le clinicien.
Elle doit permettre une « rencontre » et non un « évitement », et nous tenir en
éveil par une énigme… Elle doit, avant tout jugement « à la Platon », être une
question travaillée par la clinique (rôle du père, surmoi, etc.). Comme
l’écrivait déjà A. Aichorn en 1925 dans Jeunesse
à l’abandon, pour « passer de la maison de correction à la maison
d’éducation spécialisée […] il faut disposer d’autres moyens de comprendre et
d’autres outils d’action que ceux de la contention, de la correction et du
dressage […] l’esprit qui emplit la maison de redressement doit naître du
personnel ».
Contrairement à celle d’Héraclite, d’Empédocle et d’Aristote,
la tradition platonicienne a de la notion d’autorité une approche hiérarchique,
sous la domination de l’un, en
l’occurrence les dieux, elle lui imprime une idéologie, celle d’une
non-différence des êtres, y compris sexuelle. À l’inverse, penser l’humain en
opposition avec le divin, le un,
c’est l’envisager comme mortel, et y inscrire la différence des sexes.
Or, à ne pas écouter le passé et l’histoire, que fait-on de nos
jours, si ce n’est répéter de manière mortifère des imprécations idéologiques.
Par exemple : centre éducatif renforcé ou fermé.
Alors, si Platon est de retour, réjouissons-nous, car s’y «
greffera » la dialectique, et nous, cliniciens, ouvrons également les portes à
Aristote, Hegel, Freud, Lacan, et aux cliniciens de terrain(s) !
En clinique, la question de l’autorité s’articule sur une
double nécessité : celle d’être inscrite dans une tradition familiale,
culturelle, religieuse mais également d’être indéfiniment interpellée et donc
réinterprétée, car c’est à ce moment-là que peut s’accomplir, au sens de E.
Levinas, la « causalité éthique du vrai » et donc du respect.
À mes yeux, la question de l’autorité pose une vraie expérience
de l’existence de l’Autre et de la responsabilité que l’on a envers lui… Alors,
si de nos jours, nous nous alarmons parce qu’un jeune est irrespectueux – et
pourquoi pas –, s’interroge-t-on suffisamment sur cet irrespect grandissant des
adultes à l’égard des jeunes ?
Je finirai avec E. Levinas qui écrit dans
Éthique et Infini que « le visage
parle, il dit l’interdit du meurtre et le devoir de responsabilité ».
J’ajouterai d’autorité : le regard de l’amour ne serait-il pas alors cette
marque majeure de « l’efficacité » de l’autorité ?
·
« L'autorité. De la hiérarchie à la négociation », dossier du
n° 117 de la revue Sciences humaines,
juin 2001.
·
Platon. 1965a. La
République, Paris, Flammarion.
·
Platon. 1965b. Apologie de
Socrate-Criton-Phédon, Paris, Flammarion.
·
Levinas, E. 1981.
Éthique et Infini, Paris, Le
Seuil.
[1]
Platon, 427-347 avant J.-C.
[2]
Psychologue actif en 2003 après J.-C.
[2]
Merleau-Ponty, texte de quatrième de couverture de
la République de Platon, Flammarion,
1965.