2003
enfances & PSY
Dossier
Au-delà des déceptions,quelles perspectives d’amélioration
?
Entretien avec
Bertrand Lory
Bertrand Lory a été inspecteur de l’ase pendant une dizaine d’années en région
parisienne, puis responsable de la cellule de traitement des signalements et de
l’accueil urgence à l’Aide sociale à l’enfance de Paris. Il est actuellement
responsable des actions contre les mauvais traitements envers les mineurs au
ministère délégué à la Famille. Isabelle Cluet et Jean-Louis Le Run l’ont
rencontré pour enfances &
psy.
enfances & psy –
Compte tenu de votre expérience, quel est votre avis et quelles sont vos idées
sur la façon dont les choses se passent une fois qu’un signalement a été envoyé
?
Bertrand Lory – Après
réception du signalement par le procureur de la République et saisine du juge
des enfants, le magistrat convoque la famille en audience. Après échanges et
débats il peut décider de confier l’enfant à l’ase, ou à un tiers pour les situations les plus
graves ; soit ordonner une action éducative en milieu ouvert, ou un complément
d’enquête, ce qui est plus rare.
La situation la plus difficile c’est, effectivement, lorsqu’à
la suite de mauvais traitements graves et avérés, le magistrat ordonne la
séparation – bien entendu, toujours provisoire –, de l’enfant et de sa famille.
Dans la majorité des cas, il confie l’enfant à l’ase, mais il peut aussi le confier directement
à un foyer ou à ce qu’on appelle un tiers digne de confiance, un membre de la
famille, ou une personne du voisinage. Le plus fréquemment, le magistrat confie
l’enfant au service de l’ase (Aide
sociale à l’enfance) qui est représenté à l’audience, qui a eu connaissance du
signalement ou en est à l’origine. Après cette audience, ce service devra
exécuter la décision du magistrat en protégeant l’enfant et, en même temps,
aider sa famille.
Alors commence une période extrêmement importante, forcément
douloureuse pour les parents et pour l’enfant qui est, certes protégé – c’est
le plus important – mais déstabilisé, puisqu’il va perdre ses relations
habituelles (même si c’est provisoire). Il s’agit de mettre à profit cette
période riche au niveau émotionnel pour faire avancer les choses c’est-à-dire
élaborer un projet pour redonner toutes ses possibilités éducatives et sociales
à la famille afin que l’enfant puisse y retourner dans de bonnes
conditions.
Concrètement, cela va passer par un premier bilan d’observation
: un bilan médical physique et psychologique complet pour voir si l’enfant ne
présente ni traces ni séquelles de coups ou traumatismes anciens et une mise en
place des soins nécessaires, enfin un bilan scolaire. Il va falloir
rescolariser – dans les meilleures conditions possibles – un enfant qui sera,
en général, loin de son école ou de son collège habituel.
Ce bilan est fait lorsque l’enfant est au foyer d’accueil
d’urgence où un éducateur référent sera désigné et devra organiser rapidement
une réunion de synthèse avec l’ensemble des travailleurs sociaux et
médico-sociaux qui connaissent l’enfant et la famille pour justement construire
avec eux un projet à court et moyen terme.
Le référent de l’enfant commencera par informer les
partenaires, s’ils ne l’ont pas encore été, de la décision du magistrat. C’est
très important qu’il y ait un retour auprès des professionnels qui ont
participé à l’élaboration du signalement.
Dans un deuxième temps, les différents professionnels
élaboreront un projet pour assurer à la fois le suivi de la famille et de
l’enfant en prévision de son retour à domicile, à court, moyen ou long terme
suivant les difficultés de la situation.
Le séjour d’un enfant en foyer d’accueil d’urgence dure en
général de deux à trois mois. Il peut être plus court s’il s’agit de violences
légères, d’une crise familiale sans antécédent. S’il s’agit de maltraitances
graves inscrites depuis longtemps dans la famille, les professionnels bâtiront
un projet à moyen ou long terme. Si la famille est toujours en difficulté,
l’enfant pourra être orienté, s’il est petit vers une assistante maternelle,
s’il est plus âgé vers un foyer ou un internat scolaire.
À quelles difficultés se heurtent les
personnes qui travaillent dans un foyer d’urgences ou qui mènent l’évaluation
?
L’articulation entre les différents professionnels est le point
faible de la protection de l’enfance. Même si, souvent, cela fonctionne bien,
un certain nombre de choses doivent être améliorées. C’est au référent de
l’ase ou du service mandaté par le
magistrat de susciter un travail socio-éducatif qui devra être partagé puisque
ce ne sont pas les mêmes professionnels qui vont suivre la famille et l’enfant
au quotidien. Il faut, de mon point de vue, qu’il y ait une collaboration
étroite. Sinon, les partenaires risquent de se dire : « maintenant l’enfant est
protégé, nous on arrête » ou qu’ils pensent : « les professionnels du foyer ne
nous tiennent pas au courant, on ne peut plus rien faire pour cet enfant
».
La finalité des réunions de synthèse est de mettre en place une
collaboration étroite avec des échéances régulières pour que chacun reparte
avec un programme de travail. Les professionnels qui suivaient la famille avant
– le service social polyvalent, la protection maternelle et infantile, le
secteur psychiatrique parfois – devront continuer à la suivre. Parce que la
protection judiciaire n’empêche pas, bien au contraire, la protection
administrative qui doit toujours se poursuivre mais, parallèlement, la décision
judiciaire doit être exécutée, donc tout doit être axé sur l’enfant, sa
protection, les soins qui lui sont nécessaires, sa scolarité et son
éducation.
Cela c’est l’idéal. Dans votre
expérience, est-ce que c’est si parfait que cela ? Quelles plaintes
entendez-vous remonter?
Le risque de désengagement des partenaires extérieurs à
l’ase. Ils peuvent penser que lorsque
l’enfant réside dans un foyer, il est protégé… il y a toujours ce risque-là
puisque le magistrat a désigné un service pour appliquer sa décision. Il y a
aussi le risque que l’ase,
administration parfois assez fermée, ne s’ouvre pas suffisamment aux
partenaires extérieurs, ne partage pas suffisamment ses évaluations, son
travail. Les difficultés peuvent donc tenir aux uns comme aux autres. Il faut
faire confiance, se faire confiance et renforcer les compétences
mutuelles.
Nous avons constaté, en travaillant
sur ce dossier, qu’il y avait une assez grande méconnaissance, entre les
partenaires, des cadres, des procédures des uns et des autres… est-ce aussi
votre constat ?
Oui tout à fait, mais ces difficultés existent avant le
signalement. Si vous réalisez un travail pluri-professionnel de terrain pour
rédiger celui-ci, les choses sont simples puisque les mêmes partenaires vont se
réunir après le signalement donc les dysfonctionnements éventuels seront
traités en amont. Si le signalement est rédigé conjointement, les choses se
passent nettement mieux.
Comment la famille peut-elle se
repérer entre tous ces intervenants ? Est-ce que justement la famille n’est pas
l’enjeu des rapports difficiles entre professionnels ?
Dans certains départements, tous les signalements sont rédigés
de manière pluri-professionnelle, c’est-à-dire que jamais, sauf très rares
exceptions, un professionnel ne rédige seul un signalement. Il y a donc, en
amont des réunions pluri-professionnelles, en général pilotées par la
responsable de circonscription d’action sanitaire et sociale, mais il peut y
avoir d’autres formes d’organisation. Les professionnels, entre eux, vont
chacun apporter des informations sur les difficultés familiales qui
constitueront la base du signalement dont une partie peut être rédigée par la
pmi, une autre par le service social,
une autre encore par le cmp, une
autre enfin par l’école. Ce peut être aussi une personne qui rédige à partir de
l’ensemble de ces informations et avec l’accord de tous les professionnels qui
connaissent la famille et l’enfant. Durant tout le processus, quand la famille
est informée de ce que font les professionnels, comme la loi nous y oblige, la
rédaction du signalement bien sûr mais aussi les diverses réunions, les choses
sont à peu près simples.
Elles sont plus difficiles lorsque les professionnels n’ont pas
l’habitude de travailler ensemble. Par exemple, lorsque l’Éducation nationale
envoie, comme encore dans certains départements, ses signalements directement
au procureur de la République, sans se concerter avec les autres partenaires –
le service social, la pmi,
l’ase – le magistrat manque
d’information, et les familles ont l’impression que les signalements sont faits
dans leur dos.
Une remarque que font souvent les
enseignants, c’est qu’ils sont amenés à faire directement un signalement au
procureur, parce qu’ils ne trouvent pas de réponses assez rapides ou
consistantes auprès des circonscriptions de référence ou qu’ils ont le
sentiment de se lancer dans quelque chose de lourd qui ne répond pas à leur
attente immédiate.
Les professionnels se connaissent souvent mal. Il faudrait
faire des formations pluri-professionnelles pour qu’ils soient formés ensemble
et que chacun connaisse mieux les fonctions et les compétences de l’autre. En
s’ignorant, ils sont dans des sentiments de toute-puissance, comme on peut le
voir chez un éducateur ou un magistrat du parquet qui va vouloir recevoir tous
les signalements, tout piloter ; alors les difficultés sont accrues.
Il y a autre chose qui rend les choses complexes, c’est que,
pour ce que j’ai pu observer, le temps des professionnels n’est pas le même. Je
comprends qu’un instituteur supporte difficilement de voir tous les jours dans
sa classe un enfant en souffrance, mais je comprends aussi qu’une assistante
sociale ou un éducateur prennent le temps de rencontrer la famille, de bâtir un
projet avant d’adresser, en cas de refus d’être aidé, un signalement au
tribunal.
Il faut donc constamment réajuster, faire patienter certains,
en disant à d’autres « allez un peu plus vite » ; mais il faut déjà, dans un
premier temps, savoir si l’autre intervient ; d’où l’intérêt, par exemple, du
fichier de coordination qui existe sur Paris. Un fichier par arrondissement que
tout professionnel en charge de la protection de l’enfance renseigne.
Il semble que ce ne soit pas toujours
fait, les initiatives ne sont pas toujours coordonnées malgré la cellule de
traitement des signalements et de l’accueil d’urgence. Comment les choses
pourraient-elles être améliorées?
Quand la cellule de traitement reçoit un signalement, la
première réaction c’est d’appeler le professionnel pour lui demander s’il a
pris contact avec d’autres services. C’est déjà un premier garde-fou qui,
malheureusement, est court-circuité, si des partenaires envoient directement
leur rapport au procureur. Il faut régulièrement renforcer les liens entre les
professionnels, notamment avec le milieu médical qui reçoit un nombre important
d’enfants mais signalent encore assez peu. De plus en plus, les professionnels
respectent la règle minimale de toujours prévenir les autres partenaires avant
de faire le signalement et de rassembler ainsi le maximum
d’informations.
De même, la famille doit être informée, sauf gravité
exceptionnelle, de l’envoi d’un rapport à l’autorité judiciaire.
Sinon, on multiplie les risques de classements sans suite et
les professionnels disent : « Les magistrats ne font rien, la justice ne fait
rien. » Effectivement, si on ne donne pas les informations suffisantes au
magistrat, il est obligé d’ordonner une enquête complémentaire ou de classer
sans suite.
Les tentatives d’améliorer les choses
conduisent dans le même temps à une organisation de plus en plus complexe et
échelonnée. Cela ne risque-t-il pas d’avoir l’effet inverse à celui recherché,
c’est-à-dire de retarder les mesures qui doivent être prises rapidement et de
déresponsabiliser les acteurs de terrain qui ne prendront pas d’initiative tant
qu’ils n’auront pas l’aval du service supérieur. C’est peut-être dans cette
crainte que certains services s’adressent directement au procureur, croyant
peut-être à tort gagner du temps ou de l’efficacité…
Vous avez raison, il y a toujours un risque que des
professionnels se croient au-dessus des autres. La première règle est quil n’y
a pas de service au-dessus d’un autre ; il n’y a pas de professionnels plus
compétents les uns que les autres. Les services sont à égalité et concourent
ensemble à la protection de l’enfance. Je crois qu’il faut, au moins, faire en
sorte que chaque service sache si d’autres services interviennent. On peut dire
que cela se fait sur Paris relativement bien, même si on peut toujours
améliorer les choses. Il y a parfois d’autres réseaux sur d’autres départements
mais c’est très rare. Le ministère va soutenir une association, qui va
introduire ce type de logiciel, à titre expérimental, dans la région
paca.
Ce logiciel ressemble au fichier de coordination parisien pour
qu’on évite des drames comme on a connu récemment, lorsqu’une mère, suivie par
la psychiatrie, est retourné au domicile après une hospitalisation sans que le
service social ait été informé.
Le minimum, c’est que les professionnels sachent qui fait quoi.
Après il faut introduire des règles de respect mutuel, des procédures de
travail. Quand il n’y a pas de procédure, il y a conflit. Quand il y a des
procédures bien faites, comme c’est le cas dans plusieurs départements, il y a
une meilleure protection.
Comment expliquez-vous toutes ces
différences entre les départements ?
Ces différences existaient avant la décentralisation. Certains
pensent qu’elles se sont accentuées puisque chaque collectivité territoriale
est maintenant libre de son organisation. C’est le conseil général qui a une
mission essentielle de protection de l’enfance et qui est libre de s’organiser
comme il l’entend. Ceci étant dit, l’État a conservé ses prérogatives
judiciaires et d’ordre public : ses services préparent les lois dont une très
récente relative à l’accueil et à la protection de l’enfance, adoptée par le
Sénat le 16 octobre dernier et qui sera examinée par l’Assemblée nationale au
mois de décembre. L’État a aussi un rôle d’inspection, de contrôle à travers
l’inspection générale des affaires sociales et des services judiciaires, à
travers les inspecteurs des ddass qui
interviennent dans les établissements sociaux et médico-sociaux et avec les
remontées statistiques nationales. Quant à l’observatoire de l’enfance en
danger qui sera créé au début de l’année 2004, sa mission essentielle sera
d’apporter un appui technique aux départements et aux administrations dans leur
activité de recueil d’information, de recherches et d’évaluation relevant de
leur compétence afin d’aboutir progressivement à une connaissance statistique
partagée et fiable du nombre d’enfants concernés, des mesures mises en œuvre,
puis du devenir de ces enfants et de leurs familles.
Il valorisera les observatoires locaux départementaux qui
existent, grâce au travail effectué par l’odas (Observatoire national de l’action sociale
décentralisée) et au travail inter-administrations.
Il ne s’agit pas que tout le monde fasse pareil ; il s’agit
d’avoir un langage minimum commun. Quand l’observation est partagée, on peut
dresser des bilans et se projeter dans l’avenir.
L’observation, ce n’est pas l’observation pour le plaisir de
produire des chiffres, c’est pour mieux travailler ensemble et mieux protéger
les enfants.
Comment cet observatoire est-il relié
au terrain ? Comment envisager des passerelles ? comment le ministère voit-il
les choses ?
Des observatoires locaux existent, il s’agit de les valoriser,
de leur donner à la fois une base statistique nationale minimale commune mais
aussi d’assurer leur pérennité. Vous le savez, il suffit qu’un professionnel –
qu’il soit magistrat, inspecteur de l’enfance, responsable de circonscription –
soit muté pour que ce qui fonctionnait très bien dans un département s’effondre
l’année suivante.
L’État, avec les départements, doit assurer une pérennité, tant
au niveau de l’observation et de l’évaluation que de la gestion.
Il existe aujourd’hui de nombreux logiciels de protection de
l’enfance, tant au niveau des départements que de la justice qui n’utilisent
pas les mêmes définitions et les mêmes critères. Cette multiplicité,
extrêmement coûteuse et peu efficace, contribue largement à l’opacité du
système lorsque, par exemple, les uns comptent des enfants et les autres des
actes judiciaires.
L’observatoire national c’est déjà
une première piste pour améliorer les choses, mais y en a-t-il d’autres
?
Il y a plusieurs possibilités d’amélioration. La loi du 10
juillet 1989 avait prévu une formation commune aux différents professionnels.
Elles ont lieu dans certains départements mais doivent être
développées.
Par exemple, nous avons aidé, en collaboration avec le
ministère de l’Éducation nationale, une association qui a créé un
dvd
[*] de formation des enseignants et des travailleurs
sociaux concernant le repérage, l’évaluation et le signalement des enfants en
danger.
Si les professionnels bénéficient de formations communes, ils
travailleront mieux ensemble, seront moins dans la suspicion et plus dans la
collaboration.
De manière générale, il faudrait intégrer ou faire mieux
connaître la notion de maltraitance dans les formations initiales de tous les
professionnels qui sont au contact des enfants. Le temps qui y est consacré
est, encore aujourd’hui, souvent dérisoire ou optionnel. Je pense notamment aux
études médicales mais d’autres professions sont concernées.
Il existe d’autres pistes préconisées notamment par le groupe
de travail piloté par l’inspecteur général des affaires sociales, Pierre Naves.
Développer, comme dans le département du Gard, des réponses modulables –
associant prise en charge en établissement et action de milieu ouvert en
fonction de l’évolution de la situation familiale – ou encore développer les
capacités d’intervention des services de psychiatrie car les études faites sur
les signalements montrent la part importante des facteurs liés aux troubles
psychiques des parents comme des enfants.
Pierre Naves propose aussi de formaliser une nouvelle
prestation d’accompagnement budgétaire dans le Code de l’action sociale et des
familles pour soutenir les parents dans leur fonction parentale, éducative, en
préservant leur responsabilité dans la gestion de leur budget.
Du côté des partenaires, qu’est-ce
qui vous paraît devoir être amélioré
?
C’est d’une part une meilleure collaboration entre eux et un
plus grand respect des usagers. Il est parfois difficile de séparer ce qui
relève d’un acte délictueux réalisé par un parent et la nécessité de respecter
la personne quels que soient les actes qu’elle a commis.
Il y a beaucoup de perspectives d’amélioration dans le respect
du droit des usagers, créées par la loi du 2 janvier 2002 rénovant l’action
sociale et médico-sociale.
Les usagers seront désormais associés en pouvant participer au
conseil de la vie sociale obligatoire dans les établissements assurant un
hébergement ou un accueil de jour. Dès que les parents recevront une
prestation, bénéficieront d’une action éducative en milieu ouvert ou d’une
travailleuse familiale, ils seront associés, connaîtront leurs droits et la
qualité des prestations. Des enquêtes de satisfaction seront
réalisées.
Du côté des partenaires, de mon point de vue, on pourrait
connaître des améliorations, dans le secteur médical. Selon les statistiques de
l’odas et du
snatem ce sont les médecins qui
signalent le moins. Je comprends personnellement les professionnels de la santé
qui ne signalent pas car ils n’ont pas de formation spécialisée et craignent de
faire du tort à la famille. Parfois, ils ne savent pas comment rédiger un
signalement, et le secret professionnel leur pose un certain nombre de
difficultés. Le projet de loi relatif à l’accueil et à la protection de
l’enfance va encore améliorer la protection des médecins en complétant
l’article 226-14 du Code pénal.
De mon point de vue, une action doit être engagée
prioritairement en direction des professionnels qui suivent les enfants dès la
naissance, je pense notamment aux personnels des maternités. On prépare
insuffisamment les jeunes parents à devenir mère ou père. On pourrait améliorer
les choses, avec des préparations à la naissance qui ne soient pas uniquement
considérées sous l’angle médical comme dans beaucoup de maternité, mais sous
l’angle de la psychologie, de l’éducation ou de la parentalité.
Il faut déjà souligner la grande ouverture de certains hôpitaux
et surtout des maternités qui organisent des réunions pluri-professionnelles.
C’est une avancée importante que des représentants de la
pmi, du service social, de
l’ase, du secteur psychiatrique
puissent entrer dans ces lieux pour accompagner les professionnels du milieu
hospitalier et proposer des aides aux familles, le plus tôt possible.
Est-ce que l’on a des choses à
apprendre de l’étranger ?
Oui. En Belgique, les parents sont nettement plus soutenus et
aidés, non seulement à la naissance, mais tout au long de la vie familiale :
l’aide est privilégiée avant le signalement et il y a obligation d’action
plutôt que de signalement. Nous sommes l’un des pays qui sollicitons le plus le
judiciaire. Nous avons des progrès à faire pour que les parents soient plus
aidés en amont et que les tribunaux soient moins encombrés de dénonciations
calomnieuses et de signalements mal étayés ou mal argumentés. Qu’on laisse au
judiciaire ce qui revient au judiciaire ! Quand la famille refuse l’aide de la
pmi, du service social, de
l’ase, de l’Éducation nationale, et
bien entendu s’il y a maltraitance, et seulement dans ce cas-là.
Le Canada, par exemple, est très en avance sur l’observation ;
les définitions et les chiffres y sont partagés : cela ne pose aucune question
d’échanger des chiffres et d’avoir des définitions communes dans un
environnement pourtant très décentralisé. On a beaucoup à apprendre d’autres
pays comme sans doute les autres pays ont des choses à voir chez nous.
De mon point de vue, notre pays souffre d’une trop grande
complexité administrative. Dans la plupart des pays européens, il y a un seul
service de protection de l’enfance qui ne distingue pas les mineurs délinquants
des mineurs maltraités. La multiplicité des intervenants et les cloisonnements
rendent la collaboration difficile entre les professionnels et sont
préjudiciables aux enfants et à leur famille.
La récente loi de décentralisation va permettre d’élargir, à
titre expérimental, la compétence des conseils généraux qui pourront mettre
directement en œuvre l’ensemble des mesures prononcées par les juges des
enfants au titre des articles 375 à 375-8 du Code civil. Il sera intéressant de
dresser un bilan de ces expérimentations et d’en tirer les
conséquences.
[*]
Les sept histoires qui servent de base au programme
Écoutons ce que nous n’avons pas envie
d’entendre restituent des faits réels présentés sous forme de
fiction : elles s’articulent toutes autour des difficultés posées par le
repérage, l’évaluation, le signalement d’une maltraitance. Chacune des fictions
est suivie du témoignage des protagonistes (enfants, parents, enseignants,
travailleurs sociaux, policiers, magistrats) permettant d’appréhender les
différents point de vue, afin de mieux analyser ce qui les a amenés, dans ce
contexte, à agir de cette façon.