2003
enfances & PSY
Dossier
Respecter vraiment l’enfant
Critiques et propositions
Entretien avec
Jean-Yves Hayez
Jean-Yves Hayez est pédopsychiatre et docteur en psychologie.
Professeur à la faculté de médecine à l’ucl,il dirige l’unité de
pédopsychiatrie des cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles, et y
coordonne également l’équipe sos Enfants-Famille. Son dernier ouvrage paru est
La destructivité chez l’enfant et chez
l’adolescent, Paris, Dunod, 2001.
Jean-Louis Le Run l’a rencontré pour
enfances & psy.
enfances & psy –
Jean-Yves Hayez, voici bientôt trente ans que vous vous occupez d’enfants et
d’adolescents victimes de sévices et plus particulièrement d’abus sexuels. Quel
regard portez-vous aujourd’hui sur la façon dont ils sont écoutés et pris en
considération ?
Jean-Yves Hayez : Il
existe une sinusoïde de l’Histoire en vertu de laquelle les enfants qui se
plaignent sont de plus en plus pris au sérieux pour être ensuite considérés
comme des fabulateurs et des fauteurs de troubles, susceptibles de déstabiliser
l’ordre adulte en place.
Après que Kempe Silvermann, et tant d’autres, nous ont ouvert
les yeux, dans les années 1970, sur la réalité de la maltraitance physique,
nous recommençons à douter ferme, même si cela se passe de façon
insidieuse.
Signe des temps : les séries télévisées populaires montrent de
moins en moins d’enfants abusés qui ont peur de parler, et de plus en plus
d’enfants suggestionnés par leur mère
pour mentir.
Signe des temps : nombre d’intervenants courageux qui avaient
voulu prendre le parti de l’enfant sont maintenant poursuivis par leur ordre
des médecins, insultés dans des jugements de tribunaux, attaqués par des
associations de pères dont les membres se présentent comme des citoyens
au-dessus de tout soupçon.
Quant à la manière dont on traite l’enfant, c’est souvent pire
aujourd’hui qu’hier : on prétend publiquement qu’on l’écoute mieux, en se
référant à l’existence de techniques d’entretien contemporaines très au point…
mais sur le fond, qu’en est-il ? On est loin de toujours prendre en
considération sa parole, même si elle est mieux écoutée, formellement parlant,
par une partie des interviewers qui ont fait des efforts de formation
spécifique. Lorsque l’on n’a pour « preuve » que sa relation verbale des faits,
pour peu que les agents de la maltraitance persistent à nier et soient bien
défendus et protégés, ce que dit l’enfant n’a souvent pas plus de poids que la
maison de paille des trois petits cochons face au souffle du loup !
Cela, c’est pour le fond… Quant aux procédures ! On presse
souvent l’enfant comme un citron d’entretiens en expertises, sans coordination
; les avocats utilisent la vidéo cassette avec l’enregistrement de ses
déclarations, censée le protéger, pour le massacrer en se focalisant sur ses
quelques failles, etc.
Et si d’aventure l’enfant reste vaillant face à toutes ces
tempêtes, on finit trop souvent par déclarer, la main sur le cœur que, même si
sa parole suggère une très forte probabilité des faits, il faut d’abord se
référer à la sacro-sainte présomption d’innocence qui exige des preuves
irréfutables.
Dernier acte de cette tragédie : nous sommes tous priés, lui le
premier, de nous soumettre à la vérité judiciaire, même si celle-ci ne sait que
trop bien qu’elle n’est pas toujours celle des faits et qu’elle peut remettre
l’enfant face au danger.
En résumé, quand il n’y a pas d’aveux ni de preuves
matérielles, le match « enfant-agresseur » que les campagnes de prévention
annonçaient à celui-là gagné 6-0 en cinq secs, se termine avec le score 1-6
après trois ans d’un éprouvant parcours du combattant.
Quelles situations rencontre-t-on
dans la pratique ? Comment s’articulent chemins psychosociaux et judiciaires
?
Je distingue cinq chemins principaux de « prise en charge »,
dans l’acception large du terme. Ils existent en Belgique comme en France, avec
des répartitions proportionnelles un peu différentes en fonction des cultures
et des traditions sociales de chaque pays :
• Le premier, et probablement le plus fréquent, c’est
le silence qui persiste.
Au moment où l’abus a eu lieu, l’enfant se tait ; après, il
continue à se taire. Tout au plus certains sortent-ils occasionnellement du
silence, par exemple dans l’anonymat d’un forum Internet ; là au moins ils ont
confiance et cherchent un peu de solidarité et d’explications auprès de leurs
pairs ; ou encore, longtemps après, d’autres se confient à leur partenaire
sentimental enfin déniché. Les règlements de comptes tardifs comme on en voit
dans le film Festen (T. Vintenberg,
1996) sont beaucoup plus rares.
Ce silence prolongé est le fait d’enfants résilients qui se
débrouillent et cicatrisent tout seuls ; à leurs côtés, hélas, bien des enfants
traumatisés restent trop effrayés ou trop mal dans leur peau pour jamais
risquer de parler ; enfin, presque par définition, les enfants « allumés »,
c’est-à-dire ceux chez qui l’abus a accéléré et amplifié leur propre pratique
sexuelle, normale ou déviante, n’ont pas envie de dénoncer ce qu’ils
considèrent comme positif : ils ne le font que si un jour on leur fait des
reproches pour leur sexualité du moment et qu’alors ils se cherchent des
excuses.
• Il y a alors le petit groupe des familles qui règlent leurs problèmes toutes
seules, sans aide externe. Elles le font surtout lorsque l’auteur de
l’abus est un mineur, membre ou externe à la famille. Plus rarement, c’est un
adulte qu’elles remettent vertement à sa place. Saluons au passage la
résilience de ces familles, mais regrettons peut-être que les victimes ne
trouvent pas toujours toute l’aide spécialisée que leur état
nécessite.
• Il y a ensuite les situations qui, après avoir été révélées,
font l’objet
d’une prise en charge
psycho-médico-sociale exclusive. Elles sont probablement moins
fréquentes en France qu’en Belgique où environ 25 % des prises en charge
officielles
[1] se
déroulent de la sorte.
Le succès de l’entreprise est variable : certaines prises en
charge s’effritent au fil du temps et la famille disparaît dans la nature, ou
plus exactement dans l’inertie des rendez-vous manqués et le fatras des
rapports écrits inutiles. D’autres se soldent avec succès parce que, comme on
l’espérait, tout le monde s’est montré raisonnablement réceptif à l’offre
d’aide qui était faite
[2]. Dans d’autres cas enfin, la résistance au travail
proposé est telle que les intervenants psychosociaux demandent le complément
d’aide spécifique des intervenants judiciaires. On rejoint alors les deux
chemins suivants :
• Vient alors le groupe assez important des situations où l’on
signale les faits abusifs au système judiciaire
pénal, alors qu’on n’a comme « preuve » que la seule révélation
verbale faite par l’enfant… voire une suspicion plus ou moins forte.
Ce signalement est fait tout de suite et spontanément, soit par
l’entourage familial de l’enfant, soit par des intervenants
médico-psychosociaux témoins de la problématique, dans le cadre de la culture du
signalement très contraignante en France. D’autres de ces intervenants le font
à un moment donné du chemin à l’amiable, lorsque plus rien ne bouge (pratique
plutôt belge).
Que l’on soit belge ou français, et quelles que soient les
petites différences entre les portes d’entrée, ce qui s’en suit est du même
ordre :
Dans une minorité de ces
cas, des aveux sont obtenus du suspect, soit parce qu’il craque,
soit parce qu’il ne peut pas nier le poids d’autres indices matériels quand
même découverts progressivement. Alors, habituellement, les tribunaux pénaux le
condamnent et le sanctionnent ; après quoi, il arrive qu’il soit bien aidé
psychologiquement lors de son éventuel séjour carcéral (mieux en France qu’en
Belgique).
Néanmoins la prise en charge conjointe de la victime et de sa
famille est plus aléatoire ; pour peu qu’une institution d’aide psychosociale
existe – et ce n’est pas systématique – sa coopération avec le système pénal
est trop souvent faible ou nulle, personne ne sortant vraiment de sa logique
pour accorder beaucoup d’importance à l’autre. Bien qu’elles ne soient pas
indispensables, des épreuves traumatisantes attendent donc la victime
(répétition des interrogatoires ; confrontations directes des enfants, même
jeunes, avec les suspects, etc.) ; après condamnation,
on ne prend pas bien en charge les actes de
réparation destinés à la victime. En outre, la libération des
détenus est parfois rapide et faite sans précaution pour la victime. Combien de
fois celle-ci se retrouve-t-elle au foyer avec un père non repenti et qui lui
en veut, ou croise-t-elle dans la rue le pédophile qui l’a abusée et qui
l’effraie ou la nargue !
Et enfin, cerise sur le gâteau, il faudrait évoquer ces
nombreux placements, vite fait bien fait, de l’enfant voire de sa fratrie, qui
lui tombent surtout dessus s’il est d’un milieu défavorisé, si sa famille a
l’air brouillon et peu fiable, si elle n’a pas de bons avocats pour la défendre
et est entourée d’un bourdonnement d’agences sociales. Placements
erratiques, quelle que soit la qualité
humaine de nombreuses maisons d’enfants, sans grande logique ni pour
l’indication d’arrivée, ni pour celle de départ, ni pour fixer les contacts en
cours de route avec la famille. L’inverse est tout aussi
erratique : maintien de l’enfant en
famille alors que le serpent du Livre de la
jungle s’enroule autour de son corps et séduit son âme chaque
soir.
Mais dans la majorité des
cas, on en restera définitivement avec la seule parole de l’enfant
dans le bagage des « preuves ».
Alors, ce qui s’en suit est souvent encore pire : en face de
celui-ci et de ceux qui le soutiennent, il y a un suspect dont la personnalité
est souvent bien affirmée, qui sait qu’il joue sa peau (perte d’image sociale
et incarcération), et qui a eu tout le temps de redonner une virginité à son
ordinateur. Donc, il n’avoue pas ; et ses avocats, bien plus entraînés à ces
problèmes en 2003 qu’en 1990, savent comment semer le doute.
Dans ce contexte, la traumatisation secondaire à bas ou à haut
bruit peut vraiment devenir effrayante. Par exemple :
- Inertie du déroulement du processus judiciaire ; c’est ici
la routine habituelle, pas vraiment la recherche du « flag » !
- Interrogatoires, examens physiques, expertises et
contre-expertises multiples, dans une ambiance émotionnelle et avec une
compétence technique des plus variables ; confrontations directes éprouvantes
entre l’enfant et le suspect
[3].
- Absence de mesures de protection pendant l’instruction
judiciaire et persistance des contacts enfant-abuseur
[4] ; non mise
en action parallèle du tribunal pour mineurs, pourtant apte à
veiller spécifiquement sur les dangers toujours présents.
- Absence d’aide médico-psychosociale ou non-coordination
entre celle-ci et le système judiciaire.
Si nous voulons être honnêtes, n’est-ce pas le pain quotidien
des enfants de ce vaste sous-groupe ?
Notons que l’on peut faire les mêmes observations lorsque le
signalement judiciaire est fait par un parent dans le cadre d’une séparation
parentale ; le suspect est, selon les cas, l’autre parent, son compagnon ou sa
compagne ou un membre majeur ou mineur de la famille de « l’ex ».
Il n’est pas inutile de rappeler que dans ces contextes où,
souvent, ce sont des enfants très jeunes qui sont concernés, les études
réalisées montrent que les faits sont avérés entre 30 et 70 % des cas.
Pourtant, l’inertie pour investiguer est souvent plus importante que jamais :
pense-t-on, sans rire, qu’un enfant de 4 ans pourra encore dire quelque chose
de crédible à un expert ou à un policier huit mois après le dépôt de la
première plainte ?
Par ailleurs, les autorités pénales ne veillent pas toujours à
faire suspendre les contacts entre les enfants et leur possible abuseur pendant
la durée de l’investigation judiciaire, ni même à demander l’aide du tribunal
pour mineurs. L’on touche même parfois au surréalisme : chaque catégorie
d’institution y allant superbement de sa logique propre, on voit des parents
condamnés pour non présentation d’enfants au suspect pendant le temps de
l’instruction !
Reste alors le dernier groupe, pas très nombreux,
où existent tout de suite des preuves
matérielles aux côtés de la parole de l’enfant (par exemple,
lorsqu’une adolescente arrive aux urgences après un viol). Ce qui s’en suit
correspond à ce qui a été décrit dans le cas où les aveux ont été
obtenus.
Vous semblez assez pessimiste… Après
abus grave, quels vous paraissent être les besoins de l’enfant victime
?
Je ne pense pas, hélas, être pessimiste, mais plutôt réaliste…
disons que j’ose parler de réalités que les discours d’État, par définition
politically correct, ignorent ou
occultent. Bien sûr, je ne peux pas démontrer ce que j’avance au dernier
chiffre près, mais je propose que l’on fasse faire des études sérieuses,
interuniversitaires et interdisciplinaires, sur le devenir des enfants et des
adolescents, sans sélection ni quelque autre biais… le résultat pourrait être
édifiant.
Je ne suis pas pessimiste non plus, parce que je ne recommande
pas de baisser les bras et de ne plus rien faire : j’ai des idées positives sur
les besoins des enfants et sur des actions concrètes à mener ! En voici le
résumé :
-
Primum non nocere
: il est impératif que la mise en place de l’appareil institutionnel de prise
en charge ne soit pas plus traumatisante que l’abus. L’enfant ne fait pas la
part des choses entre les bons et les mauvais agresseurs. Il veut moins
souffrir, un point c’est tout ! Que l’on ne tue donc pas l’espérance qui l’a
habité au moment où il s’est décidé à parler !
- L’enfant, a d’abord et avant tout, besoin d’une personne
bienveillante à ses côtés… Une personne qui puisse écouter et qui compatit
:
- Écouter, laisser parler, encourager à se déployer… sans
vouloir tout de suite reprendre et critiquer, au nom des meilleures intentions
du monde (« Mais non, petit, tu n’es coupable de
rien »).
- Prendre au sérieux, avec gravité, ce que l’enfant
raconte et vit.
- Partager avec lui des émotions et des idées ; lui
donner, qualitativement parlant, de l’amitié bienveillante ; pouvoir s’indigner
à haute voix de ce qui est inacceptable.
- Chercher à consoler l’enfant, à le réassurer sur sa
propre valeur.
- S’engager à ses côtés et aux côtés de sa famille pour
améliorer leur sort.
- Parler d’autre chose : ne pas réduire l’enfant à sa
dimension d’ « abusé ».
- Simultanément, il est souhaitable qu’une protection de
meilleure qualité mette l’enfant à l’abri des récidives d’agression…Protection
concrète, qui ne relève pas d’une sorte d’utopie bureaucratisée. Comment
?
- L’activisme, le manque de discrétion et la
précipitation sont très mauvais conseillers ; ils aboutissent surtout à rendre
impossible la tâche des professionnels à venir et à permettre au suspect de
bien organiser sa défense.
- L’enfant gagne à participer à sa propre protection, à
la mesure de ses forces et ce peut être plus efficace qu’on ne le croit (« Non
» plus fermes, mises à distance plus efficaces, etc.).
- La vigilance et la solidarité de l’entourage informel
et sain de l’enfant peuvent également être des adjuvants précieux.
- Enfin, s’avère le plus souvent positif ce que l’on peut
appeler un sentiment de sollicitude et de responsabilité de longue durée à
l’œuvre chez les professionnels. Certes, il est normal et structurant
qu’existent des compétences complémentaires, que des tâches soient réparties et
des relais pris. Mais l’ambiance de protection s’améliore si chaque
professionnel présent lors d’une étape ne se sent pas quitte de sa
responsabilité une fois que l’enfant quitte son territoire, continue à éprouver
de la sollicitude à propos de ce qu’il devient et exprime concrètement la
permanence de sa vigilance en fonction des circonstances.
- Les fois rares mais réelles où l’on ne peut pas gagner
en protection matérielle, on peut s’efforcer de rester en contact avec l’enfant
pour discuter avec lui de ce qu’est l’intégrité
spirituelle : un adulte a peut-être le pouvoir d’abîmer son corps
d’enfant, mais jamais celui de s’emparer, ipso
facto, de son âme. Si l’enfant le veut de toutes ses forces, son
psychisme et ses valeurs resteront hors d’atteinte.
- Tous les enfants n’aiment pas que leurs malheurs soient
étalés sur la voie publique et nous avons donc un devoir de discrétion à leur
égard. Beaucoup apprécieront néanmoins que, dans le cadre de cette discrétion,
il existe une reconnaissance sociale du préjudice qu’ils ont subi, une sanction
de l’abuseur et si possible une réparation concrète de sa faute.
- Le cas échéant, ils apprécient aussi que l’on « rebondisse
» sur leurs malheurs pour améliorer leur sort général : prise en compte
d’éventuels besoins sociaux de leur famille ; prise en charge de leur
problématique psychique, etc.
Ce que veulent fondamentalement les enfants, c’est que l’on
respecte leur liberté de dire « Oui » ou « Non » et donc qu’on ne leur impose
ni traitement ni autres réaménagements contre leur gré.
Que peut-on souhaiter pour l’avenir ?
Que recommanderiez-vous aux professionnels confrontés à ces situations
difficiles ?
Il nous faut faire d’abord acte de réalisme et d’humilité en
arrêtant le tapage verbal socio-politique autour de notre soi-disant efficacité
!
Nous avons mis au point des types d’intervention qui se
centrent trop sur la mise en place d’institutions officielles spécialisées. Or,
celles-ci exigent des moyens financiers que nous n’avons pas. Nous faisons la
politique de l’autruche, faisant semblant de croire que quelques expériences
psychosociales pilotes suffisent à la tâche (Belgique) ; nous montons en
épingle dans les statistiques la minorité de cas traités ou sanctionnés
(Belgique, France) en nous gardant bien d’évoquer la majorité silencieuse de
ceux qui stagnent ou se retournent
contre les victimes.
Mais le problème n’est pas seulement quantitatif ; au risque de
choquer, et en demandant l’indulgence de celles des institutions qui
fonctionnent bien et ne sont pas visées ici, nous devrions pouvoir reconnaître
que :
- nous sommes souvent bureaucratiques et sans générosité
(chacun son petit rôle et l’on passe la patate chaude au suivant et encore,
lentement, dans l’enlisement des lettres et des rapports écrits) ;
- nos institutions respectives sont souvent en rivalité
pénible les unes avec les autres sur le dos de l’enfant. (Qui sera le plus fort
? Qui aura le pouvoir et qui se soumettra ? C’est cela, entre autres, l’enjeu
historique et secret de la « tyrannie au signalement » qui s’est abattue en
France) ;
- enfin, last but not
least, des mécanismes de protection des suspects existent bel et
bien, au moins circonstanciellement
dans quasi toutes les institutions… Il ne faut
pas faire la politique de l’autruche à leur propos. Ils sont souvent
installés en référence à des vécus émotionnels irrationnels : « C’est
impossible, n’est-ce pas, que ce chef de service, homme d’œuvres par ailleurs
ou que ce neveu célibataire tellement sympa se soient laissés aller…, c’est
plutôt l’enfant qui fabule… ou sa mère qui lui a mis de mauvaises idées dans la
tête… ou sa psy qui est une féministe obsédée… Envoyons donc l’enfant en
thérapie et pendons haut et court tous ces adultes qui lui ont brouillé les
idées ! »
Face à ces limites et à ces risques, on devrait réserver la
machinerie officielle lourde aux cas les plus pathologiques, dangereux ou
scandaleux et pour tous les autres, qui sont majoritaires, on devrait trouver
davantage de solidarités locales et d’engagements citoyens aptes à écouter et à
protéger l’enfant dans son tissu social informel, et à partir de
celui-ci.
Il faut également passer par des
formations spécifiques et arrêter de penser qu’une culture psy
générale suffit dans ce champ très particulier. Il est urgent que les psys, en
fonction d’expertise et de diagnostics officiels, connaissent bien les signes
les plus fiables de la maltraitance qui ressortent de l’analyse du comportement
et du discours de l’enfant et de son entourage. Qu’ils arrêtent de se servir
des réponses données à des tests projectifs tout
comme de symboles et d’indicateurs indirects présents dans des dessins
d’enfants en leur attribuant une valeur indicative puissante qu’ils
sont loin d’avoir. En outre, si l’enfant révèle des faits d’abus, que chacun se
réfère correctement à la seule grille d’analyse actuellement validée, la
sva (statement validation analysis) mise au point par
Yuille et ses collaborateurs québécois. Que les magistrats aient, eux aussi,
une connaissance au moins générale de cette dernière et, surtout, que l’on se
mette d’accord pour admettre qu’un haut degré de probabilité de crédibilité à
la sva est équivalent à un élément de
preuve matérielle. Alors, il n’y aura plus de recours abusif à la notion de
présomption d’innocence, excellente dans son principe mais détestable dans
l’usage frileux, pour ne pas employer d’autres termes, que l’on en fait bien
trop souvent.
Pensez-vous que les professionnels de
la santé et les personnels de la justice pourraient travailler mieux ensemble
?
À propos de coopération, on ne devrait jamais parler de
judiciarisation d’un cas, mais de mise
en œuvre conjointe d’une dimension judiciaire et d’une autre –
médico-psychosociale – en charge spécifique de l’aide à la victime et à sa
famille.
Mise en œuvre conjointe et coordonnée, chaque catégorie
d’institution ayant le droit à son indépendance et le devoir d’être attentive à
l’importance et aux besoins de l’autre, ainsi qu’aux intérêts profonds de la
victime.
Il faut également coordonner les énergies pour améliorer le
sort de la famille et le fonctionnement psychique de l’abuseur.
À mon sens, quand elle est mise en action, l’institution
judiciaire pénale devrait associer précocement et quasi systématiquement le
tribunal pour mineurs dans la procédure, compte tenu du caractère souvent
délicat des enjeux. S’il estime que l’enfant reste en danger, ce dernier
devrait exercer son droit d’agir même dans le cas d’un non-lieu prononcé par la
justice pénale.
Dans tous les cas où une instruction pénale a lieu dans le
contexte d’une séparation conjugale, les contacts de l’enfant avec le suspect
devraient être suspendus immédiatement et pour toute la durée de l’instruction
; ensuite, quelque que soit la position pénale, c’est au tribunal des mineurs
que devrait revenir l’appréciation de la conduite à tenir.
Enfin, plus radicalement, je reste convaincu qu’il ne faut pas
demander l’intervention complémentaire de la justice pour tous les cas avérés
ou suspects de maltraitance physique ou sexuelle. Ce qui compte, c’est de
donner à la personne en danger la meilleure assistance qui soit. Ajouter des
institutions complique parfois les choses et fait courir de nouveaux risques à
tout le monde.
C’est le moment de signaler combien me heurte un slogan à la
mode « La sanction pénale est thérapeutique
[5] » (Pour qui ? L’auteur ? La victime ? Les deux ?)
Pseudo-vérité scientifique, c’est une belle confusion de genres !
Une sanction méritée est juste pour l’abuseur ; elle l’aide
éventuellement à réfléchir autrement sa vie et à réadapter ses comportements ;
elle est une condition intéressante pour qu’il renonce à l’idée de sa
toute-puissance et accepte de faire soigner la partie malade de son
être.
Une sanction significative gagne donc à exister, mais ne doit
pas nécessairement être pénale ! Elle peut émaner du groupe social qui
inviterait fermement l’abuseur à mettre en œuvre des réparations concrètes
valables, tout en n’ayant pas le droit de l’y contraindre.
La sanction de l’auteur n’est pas non plus
ipso facto thérapeutique pour la
victime. C’est moins simple que cela ! Pour beaucoup d’enfants, elle aura un
effet positif dans leur vie – comme la réparation d’une injustice subie – et
les aidera à reprendre confiance dans les forces protectrices du monde.
Néanmoins, elle ne remplace pas ce que la rencontre de soi grâce à la parole
peut leur apporter comme libération. Pour d’autres, la sanction de l’abuseur
sera d’abord vécue comme triste, effrayante, culpabilisante et il faudra les
aider à faire face à ces sentiments et à ces idées pénibles.
Pour vous convaincre que je ne dramatise pas et que mes
considérations sont valides, je vous invite à lire en annexe des extraits du
rapport de M. Juan-Miguel Petit, commissaire des Nations unies pour les droits
de l’homme, suite à sa visite d’inspection en France en 2002.
Et en matière de prévention, que peut-on souhaiter ?
Je voudrais que l’on encourage les enfants à comprendre leur
propre sexualité et celle des autres et à en avoir globalement une image
positive. Certes, il existe quelques zones noires qu’ils doivent repérer et
éviter, mais la sexualité est d’abord et avant tout une richesse de leur vie et
de la vie sociale.
Qu’on accroisse leur lucidité pour repérer quand ils sont
menacés ; qu’on les encourage à se protéger eux-mêmes dans la mesure de leurs
moyens et qu’on améliore leur compétence pour y réussir. Intention à propos de
laquelle il faut « partir de loin » : c’est en acceptant les « Non » des
enfants dans la vie de tous les jours, face à nos injustices, que nous
stimulerons leur confiance dans leur capacité à se défendre.
Qu’on informe authentiquement les enfants sur l’aide qu’ils
peuvent attendre des adultes, en ce inclus ses
limites, en les éclairant correctement ; et puis qu’on les laisse
davantage choisir à quelles portes ils iront frapper, plutôt que de les
gargariser de promesses de politiciens en période électorale.
Je voudrais aussi que l’on sensibilise l’entourage immédiat et
« sain » de l’enfant à l’importance que revêt son engagement aux côtés de
l’enfant. La solidarité de cet entourage, sa fermeté pour dire « Non » lui
aussi, sa vigilance continuée, ainsi que son attitude juste par rapport à celui
qui a maltraité sont des éléments très intéressants mais malheureusement
sous-employés dans les processus d’aide contemporains.
Je voudrais enfin que l’on arrête de regarder, comme des
monstres irrécupérables, celles et ceux qui ont dérapé, voire commis des
maltraitances habituelles. Ce sont des
êtres de la même chair et du même esprit humain que nous. Si l’on veut qu’ils
changent, il faut aller vers eux, les accueillir, les écouter, désapprouver
leurs actes certes mauvais – sans l’alibi facile de la pathologie –, leur
rappeler quelles sont les lois de la vie et l’obligation de les respecter,
travailler leur mental pour que
changent leurs idées toxiques et les accompagner ensuite dans le même état
d’esprit que celui avec lequel on encadre un ancien alcoolique. Ils doivent
arriver à demander pardon pour ce qu’ils ont fait et à réparer leur faute, et
tout ceci n’exige pas chaque fois la sortie d’une confidentialité partagée
(avec les éléments sains de la famille ou/et de la famille élargie, avec l’un
ou l’autre voisin ou intervenant de première ligne prêt à l’engager).
Un document vidéoà
regarder et à utiliser pour votre pratique et/ou vos activités de
formation.
Le traitement pluridisciplinaire
de l’enfant maltraité et de sa famille
Ce document scientifique et clinique a été réalisé sous la
responsabilité de l’asbl anthea par
un groupe de professionnels de l’enfance – belges, français et luxembourgeois
–, pédopsychiatres, psychologues, pédiatres et éducateurs appartenant à des
écoles de pensées variées (psychanalyse, pensée systémique, orthopédagogie,
etc.).
Il constitue une synthèse des idées contemporaines sur la
question de la maltraitance physique, morale et sexuelle. Dans les limites du
temps de trois cassettes, les auteurs ont pu faire passer de nombreux messages,
valeurs et éléments de méthodes centrées sur le traitement et son
contexte.
Disponibles sur commande par e-mail : jean-yves.
hayez@ pscl. ucl. ac. be
Ou : aanthea@ club-internet.
fren mentionnant votre adresse postale complète.
Vidéocassettes France : 152 € Belgique, Luxembourg, Suisse :
158 €
DVD : France : 180 € Belgique, Luxembourg, Suisse : 186
€
EXTRAITS DU RAPPORT DU COMMISSAIRE DE L’ONU COMMISSION DES
DROITS DE L’HOMME
Cinquante-neuvième session
Point 13 de l’ordre du jour provisoire
DROITS DE L’ENFANT
Note présentée par M. Juan Miguel
Petit, Rapporteur spécial sur la vente d’enfants, la prostitution des enfants
et la pornographie impliquant des enfants, conformément à la résolution 2002/92
de la Commission des droits de l’homme
Additif
Note préliminaire sur la mission
en France (25-29 novembre 2002)
13. Le Rapporteur spécial ne considère pas que les sévices
sexuels contre des enfants constituent un phénomène plus courant en France que
dans d’autres pays européens. On constate toutefois que de nombreuses personnes
ayant une responsabilité dans la protection des droits de l’enfant, en
particulier dans le système judiciaire, continuent de nier l’existence et
l’ampleur de ce phénomène.
14. Les personnes qui soupçonnent et signalent des cas de
sévices à enfant peuvent se voir accuser de mentir ou de manipuler les enfants
concernés et risquent des poursuites ou des sanctions administratives pour
diffamation si leurs allégations n’aboutissent pas à des poursuites suivies de
la condamnation de l’auteur présumé des sévices. En particulier, les
professionnels de la santé encourent des risques dans ce domaine et rien
n’indique que les médecins bénéficient de l’aide et du soutien du Conseil de
l’ordre des médecins français.
15. Dans un nombre croissant de cas, un parent séparé,
habituellement la mère, choisit d’amener l’enfant ou les enfants à l’étranger
plutôt que de se conformer aux décisions d’un tribunal accordant des droits de
visite ou attribuant la garde à l’auteur présumé des sévices, ce qui, à son
tour, pourrait exposer l’enfant à de nouveaux sévices sexuels. Il est même
arrivé que des juges et des avocats au courant des faiblesses du système
judiciaire conseillent, officieusement, à certains parents d’agir de la sorte.
Ces parents se trouvent donc sous la menace de poursuites criminelles pour
leurs actes aussi bien en France que dans le pays où ils se rendent.
16. Le manque de ressources, de formation et de spécialisation
dont souffrent les juges et les avocats s’occupant d’affaires de sévices
sexuels contre des enfants fait que les droits de l’enfant impliqué dans des
poursuites judiciaires ne sont parfois pas suffisamment protégés. Il s’ensuit
que les enfants concernés risquent souvent de continuer à subir des
sévices.
17. Il est certes possible que de fausses allégations de
sévices sexuels contre des enfants aient été faites dans le cadre de procédures
visant à attribuer la garde de l’enfant. Toutefois, le Rapporteur spécial,
après avoir examiné les preuves concernant les affaires portées à son
attention, a pu conclure que ces allégations étaient sérieuses et fondées et
que la suite qui leur avait été donnée ne correspondait pas à l’intérêt
supérieur de l’enfant.
18. Dans les affaires civiles visant à attribuer la garde de
l’enfant, celui-ci ne bénéficie pas d’un droit automatique d’être entendu. Bien
que les tribunaux civils puissent entendre l’enfant à la discrétion du
président du tribunal, l’enfant n’est quasiment jamais entendu.
19. Lorsque des poursuites pénales sont engagées contre les
auteurs présumés de sévices, les tribunaux civils ne sont pas supposés prendre
de décisions quant à la garde ou aux droits de visite jusqu’à ce que la
procédure pénale soit menée à son terme. Dans la pratique, toutefois, cette
disposition n’est pas respectée, ce qui donne lieu à une situation où l’enfant
est obligé de rester, souvent sans surveillance, avec une personne faisant
l’objet d’une enquête pénale pour des sévices infligés à ce même
enfant.
RECOMMANDATIONS
21. Il convient de respecter l’article 12 de la Convention
relative aux droits de l’enfant, qui consacre le droit de l’enfant d’exprimer
ses souhaits et son opinion et, notamment, «la possibilité d’être entendu dans
toute procédure judiciaire ou administrative l’intéressant». Le Rapporteur
spécial comprend certes qu’il importe d’éviter une situation où un enfant est
obligé de répéter plusieurs fois des allégations, mais il est encore plus
important de prendre au sérieux et de croire un enfant qui parle de
sévices.
24. Étant donné le nombre de cas
laissant apparaître un grave déni de justice pour les enfants victimes de
sévices sexuels et les personnes qui tentent de les protéger, il
serait bon qu’un organe indépendant, de préférence la Commission nationale
consultative des droits de l’homme, mène de toute urgence une enquête sur la
situation actuelle.
26. Le système judiciaire devrait se voir allouer des
ressources suffisantes pour être en mesure de dispenser une formation en
matière de droits de l’enfant et de suivre convenablement les affaires s’y
rapportant.
27. Lorsque des poursuites pénales sont engagées contre les
auteurs présumés de sévices, les tribunaux civils ne doivent pas statuer sur la
garde ou les droits de visite tant que la procédure pénale n’a pas été menée à
son terme. Dans l’intervalle, l’auteur présumé des sévices ne devrait avoir
accès à l’enfant que sous une supervision constante.
28. Le Conseil de l’ordre des médecins français doit de toute
urgence revoir ses procédures, de façon à soutenir, au lieu de les condamner,
les médecins qui font part de leurs soupçons de sévices à enfant.
Je vous recommande particulièrement une synthèse
pluridisciplinaire que nous avons réalisée à plusieurs praticiens, de Belgique,
France et Luxembourg, médecins, travailleurs sociaux, psychologues et
éducateurs, et qui s’intitule : Le traitement
pluridisciplinaire de l’enfant abusé et de sa famille ; trois
vidéo-cassettes (ou 3 dvd)
disponibles à l’adresse anthea :
Anthea@ internet-club. fr
Parmi les livres et articles que j’ai écrits, il y a notamment
:
·
Hayez, J.-Y. ;
de Becker, E. 1997.
L’enfant victime d’abus sexuel et sa famille :
évaluation et traitement, Paris, puf, coll. « Monographies de la psychiatrie de
l’enfant », 301 p.
·
Hayez, J.-Y. ;
de Becker, E. 1999. « Abus sexuel sur
mineurs d’âge », dans Encycl. Méd.
Chir. (Elsevier, Paris), Psychiatrie, 37-204-H-10, 1999, 5 p.
·
Hayez, J.-Y. «
Sexualité des enfants en âge d’école primaire », Perspectives psychiatriques, 38-4, p.
282-299.
·
Hayez, J.-Y. 2001. «
Pour battre en brèche l’idée qu’il y a des abuseurs sexuels partout, et dès la
maternelle », Enfance-Adolescence, 1,
p. 67-76.
·
Hayez, J.-Y. ;
de Becker, E. 2001. « Perspective
systémique et travail familial ou de couple dans la prise en charge des auteurs
d’agression sexuelle », dans Psychopathologie et
traitements actuels des auteurs d’agression sexuelle, Actes de la
conférence de consensus de la Fédération française de psychiatrie, p.
237-254.
·
Début 2004, je publierai aux éditions Odile Jacob un livre
portant sur la sexualité saine et pathologique des 6-13 ans et sur leur
accompagnement éducatif et thérapeutique. Le titre en sera probablement :
les 6-13 ans, leur vie sexuelle et leurs
parents.
[1]
Elles portent principalement sur des cas d’abus sexuels
intra-familial où l’on a une première intuition que les faits seront reconnus,
y inclus par celui qui abuse, et que la collaboration sera positive.
[2]
Même si les motivations de cette réceptivité et l’engagement de
chacun dans le processus restent très variables.
[3]
Quand on veut bien y réfléchir, seuls quelques adolescents –
qui pratiquement ont demandé eux-mêmes la confrontation – regarderont leur
abuseur dans les yeux et maintiendront ce qu’ils auront à dire ! Pour tous les
autres, c’est une expérience effrayante et anti-contributive à la vérité :
l’enfant se liquéfie de peur, en le montrant ou pas, et l’adulte rentre dans sa
forteresse et achève sa trahison !
[4]
À tout le moins peut-on « espérer » que, en cette période
d’incertitude, leur dimension sexuelle est mise entre parenthèses.
[5]
Les tenants de ce slogan lui donnent même une signification
implicite encore plus contraignante «
Sans
sanction pénale, pas de thérapie possible… ceux qui ne recourent pas à la
sanction pénale sont eux-mêmes des tout-puissants hors-la-loi
».