2003
enfances & PSY
Rencontres
Maternités ordinaires dans l’extraordinaire de la maladie
Marie-Laure Cadart
Marie-Laure Cadart est médecin de
pmi et anthropologue.
Ce texte reprend l’intervention de Marie-Laure Cadart au
Colloque Naître Parent organisé par
enfances & psy et le laboratoire de
psychopathologie de l’Université de Provence à Aix-en-Provence, le 30 novembre
2001.
J’aurais pu parler du quotidien du médecin de
pmi et des consultations fréquentées
par une population très variée, bien loin de la représentation que se font
certains d’une pmi réservée à une
catégorie paupérisée ou d’origine étrangère. En effet, les consultations de
pmi sont souvent des lieux de mixité
sociale où se côtoient « les gens du quartier », ceux qui viennent parce que
c’est gratuit, mais aussi ceux qui recherchent un certain accompagnement, une
certaine écoute voire une convivialité ou encore l’occasion de passer un moment
autour de toutes ces questions qui assaillent les parents…
Cependant, j’ai voulu parler d’une parentalité ordinaire dans
l’extraordinaire de la situation créée par le sida dont sont atteintes des
femmes qui désirent et qui ont des enfants.
J’ai beaucoup appris de ces femmes et je veux rendre hommage à
celles que j’ai rencontrées, soit dans ma pratique de
pmi, soit au cours d’une recherche
sur « Grossesse et infections à vih »
à laquelle j’ai participé, pour l’Agence nationale de recherche sur le sida
(anrs), dans le cadre d’un mémoire de
dea en anthropologie de la
santé.
En effet, leur vécu singulier à travers les témoignages
qu’elles ont donnés nous renvoit à l’invisibilité sociale dans laquelle elles
se trouvent et à leur immense isolement. Comment devenir parent dans un tel
contexte ? (on ne naît pas parent, on le devient et cet apprentissage dure une
vie…).
J’ai voulu aborder ce thème d’être parent et malade dans notre
société occidentale où la mort et la maladie ont été reléguées bien loin des
lieux de naissance, après que nous avons réussi cette immense gageure de les
repousser hors du champ de la maternité.
En effet, depuis la Deuxième Guerre mondiale, grâce aux progrès
considérables de la médecine, la mortalité maternelle et infantile a
considérablement diminué, ce qui a changé les conditions anthropologiques de la
maladie et de la mort dans le champ de la procréation, comme si elles en
étaient dorénavant exclues.
Dans cette euphorie de progrès continu, nous n’étions pas
préparés à la survenue de l’épidémie de sida et encore moins à son intrusion
dans la maternité. Est-ce pour cela que cette maternité chez des femmes
séropositives apparaît impensable, irrecevable dans le domaine de la pensée,
les confinant à l’oubli ?
Si les chiffres ne sont pas comparables à ceux que connaissent
les pays en voie de développement, en Afrique notamment, où la mort et la
maladie n’ont jamais disparu du champ de la reproduction et de la petite
enfance et où des millions de femmes et d’enfants sont victimes du sida, il ne
faut pas occulter le problème en France où environ trente mille femmes sont
porteuses du vih et où, chaque année,
six cents environ donnent naissance à des enfants.
Je voudrais partager quelques réflexions sur ces « parentalités
ordinaires » dans le contexte devenu extraordinaire de la maladie et de cette
maladie en particulier. Le sida a réveillé les vieilles peurs, les vieux
secrets et les mêmes représentations que la tuberculose ou encore la syphilis
au xixe siècle et au début du
xxe siècle. La question de la
contamination fait irruption en permanence dans les représentations populaires
ou médicales que l’on a de ces femmes…
Comment être mère dans une telle situation ? A-t-on le droit de
l’être et d’imposer cela à un enfant ? Ces questions sont là, présentes,
récurrentes. Chacun peut être concerné par la maladie, directement ou par un
proche, et beaucoup l’oublient.
Je m’appuierai sur deux témoignages : celui de Leïla,
rencontrée dans le cadre de l’Aide sociale à l’enfance et celui de Paule, avec
qui j’ai échangé au cours de ma recherche en anthropologie.
Leïla et Jean : naissance d’une famille
L’histoire de Leïla se situe quelques années avant l’apparition
des trithérapies. Toxicomane, prostituée, séropositive, Leïla refuse tout
traitement et effectue de nombreux séjours en prison. Elle a un bébé, Jean, qui
est confié au service de l’Aide sociale à l’enfance, en pouponnière dans un
premier temps puis dans une famille d’accueil. Jean est séropositif et nous
allons mettre en place un soutien pour accompagner cette mort annoncée de
l’enfant.
La famille d’accueil est au courant de la maladie de
Jean.
À cette époque, devant l’épidémie de sida et les risques de
voir un grand nombre d’enfants orphelins et séropositifs, les assistantes
maternelles employées par le service d’Aide sociale à l’enfance du département
des Bouches-du-Rhône avaient reçu une formation pour réfléchir à l’éventualité
d’accueillir un enfant séropositif et pouvoir se situer quant à leur
possibilité d’accueil dans un tel contexte. Mme D. accepte de recevoir cet enfant de
10 mois sous traitement dont le pronostic vital est mauvais (estimé aux
alentours de quatre ans).
Ayant conscience à la fois de la nécessité de trouver une
famille d’accueil pour cet enfant, mais aussi des ravages que peut faire un
accueil mal préparé, nous avons pris le temps et élaboré un réseau de soutien
autour de Jean. Chaque intervenant a eu un rôle bien défini et ceux qui étaient
en « ligne directe » ont bénéficié d’un lieu de parole. La puéricultrice de
pmi suivait l’enfant et l’assistante
maternelle ; l’éducateur d’ase
suivait Leïla. La puéricultrice et l’éducateur rencontraient régulièrement la
pédo-psychiatre du conseil général pour parler de la situation ; l’assistante
maternelle, elle, pouvait rencontrer la psychiatre de l’hôpital d’enfant où
était soigné Jean. J’assurais le suivi au titre de la
pmi et de l’ase ainsi que le relais avec le service
hospitalier.
Je m’attarde sur ce « montage » et sur l’investissement humain
très important car ce fut le gage de la réussite.
Jean est un bébé vif, nerveux, « capricieux » pourrait-on dire,
gâté par cette famille d’accueil qui, bien que très entourée par les équipes
d’ase et de
pmi, vit dans un débordement
d’angoisse permanent devant les moindres signes pouvant évoquer l’apparition de
la maladie. Et Leïla ? Est-elle mère ? Peut-elle l’être dans ce contexte ? Que
vit-elle dans les déchirements de son errance ! Que vit cette mère tellement
incapable aux yeux de tous et surtout d’elle-même ? Nous ne pouvons réellement
le savoir, mais elle s’accroche, rechute, s’accroche encore.
Le travail remarquable d’accompagnement de l’éducateur, associé
aux progrès et aux espoirs de la médecine, transforme cette femme bannie en «
mère en pointillés ». En effet, avec l’arrivée de nouveaux traitements
antirétroviraux, Jean est traité et va bien. L’espoir renaît. Il passe du
statut de « survivant » à celui de « vivant ». Alors, Leïla commence à se
traiter ; elle rencontre un compagnon. Bientôt, elle est à nouveau enceinte,
d’une petite fille qui sera séronégative.
La famille d’accueil est simple, bien loin d’un
professionnalisme éducatif ou médical, mais réellement « accueillante ». Cette
capacité d’accueil étant soutenue par une équipe très présente. Mme D. materne Leïla ; c’est chez elle
qu’elle trouve parfois refuge. L’éducateur, la puéricultrice resituent le cadre
devant des débordements et des égarements fréquents.
La situation évolue tellement bien que Leïla va pouvoir
reprendre Jean chez elle et vivre avec lui, son nouveau compagnon et leur
petite fille. Elle conserve des liens importants avec la famille d’accueil et
Leïla a presque envisagé de devenir famille d’accueil à son tour.
Naissance d’une mère, d’une famille, pourrait-on dire… Ils sont
maintenant repris dans l’anonymat de la ville. De temps en temps, Leïla
téléphone à la puéricultrice qui l’a accompagnée. Cette professionnelle reste
pour elle une référence. Et, récemment, elle lui a demandé si nous pouvions
établir un certificat relatant son parcours difficile et sa ténacité dans
l’adversité. Elle lui disait vouloir monter une entreprise et prouver à
l’anpe qu’elle avait réussi à se
sortir d’une situation qui semblait désespérée.
Qui pourrait imaginer aujourd’hui que cette mère débordée fut
une femme du trottoir qui, il y a quelques années, sortait des Baumettes,
malade et sans espoir ?
« Maman est séropositive, tout ira bien »
J’ai rencontré Paule, alors que j’effectuais une enquête au
sein de l’anrs. Elle a accepté de
témoigner dans ce cadre. C’est moi qui suis allée à sa rencontre car elle ne
fréquente pas les services médico-sociaux. Elle a pu me parler de son
cheminement, de cette parentalité naissante à partir du désir de
grossesse…
Comment se préparer à avoir un enfant quand on est séropositive
?
Paule a été toxicomane. Quand elle s’est sue séropositive, elle
a voulu « en finir dans la drogue » (elle reprendra pied avec le soutien d’une
psychanalyse). Quand elle désire un enfant avec son compagnon, elle n’est pas
traitée, préférant, à l’époque, les médecines douces. Toutefois, elle surveille
son état immunitaire.
Quand elle désire un enfant, sa vie bascule. « Peu de gens ont
du réfléchir autant que les femmes séropositives quand elles veulent un enfant…
» nous dit-elle. Déjà se construit la parentalité, la niche dans laquelle va
venir s’inscrire cet enfant… Paule se renseigne sur les risques de transmission
mère-enfant. Elle est au courant des risques que font courir certains
antirétroviraux à l’enfant in utero ;
elle les évite et refuse la trithérapie agressive que nécessiterait son état
immunitaire, pour ne pas risquer une malformation fœtale… Paule pense à son
bébé, elle lui parle, lui demande d’excuser qu’on le fasse arriver dans un tel
contexte mais lui promet qu’elle et le père de l’enfant l’entoureront,
quoiqu’il arrive.
« Quand j’étais enceinte, dans mon ventre, je lui parlais et je
lui disais que tout irait bien. Je lui disais qu’il fallait qu’il combatte ce
virus et qu’il fallait qu’il aille bien… je me suis dit : “quand même, je lui
demande un truc vachement dur”, alors après je tempérais et je lui disais : “tu
sais, de toute façon, même si tu nais avec ce virus, et puis que tu le gardes,
ben tant pis, on fera avec”. » Elle lui parle aussi de sa maladie : « maman est
séropositive, elle a un vilain virus et on vit avec ».
Le bébé naît. Il reçoit un traitement antirétroviral pendant
six semaines et subit des bilans sanguins répétés avant que sa séronégativité
soit affirmée quand il a six mois.
Paule est une maman heureuse. Cependant, deux ans après la
naissance, elle évoque encore douloureusement les regards perçus et les
commentaires entendus pendant la grossesse : « Les gens disaient : “elle est
folle. Elle est séropositive et veut un enfant ; il va être malade…”. Moi je
voulais un enfant. Je suis une femme avec un homme que j’aime. » Elle évoque
aussi sa culpabilité d’avoir fait subir à son bébé ces bilans en hôpital de
jour. Elle les a très mal vécus et les décrit comme traumatisants pour son
enfant. Elle se sent également coupable de la prise du traitement préventif,
d’autant qu’on ne peut entièrement affirmer son innocuité. L’enfant devrait
continuer à être suivi régulièrement, pour dépister l’apparition d’éventuels
effets secondaires liés au traitement, mais Paule n’arrive pas à poursuivre
cette démarche qui la renvoie vers la maladie.
Jeune mère dynamique, engagée dans les associations de patients
vivant avec le vih, elle s’y est
beaucoup investie, notamment à Solensi où elle mène son enfant à la garderie.
Elle témoigne du réel soutien qu’elle y a trouvé.
J’ai tenu à associer ces deux témoignages :
- celui d’une « maternité catastro-phe », non préparée, une
de ces histoires tellement difficile qu’on ne peut pas imaginer une évolution
favo-rable ;
- celui d’une maternité préparée, désirée, pensée.
Deux femmes, une même maladie… une évolution heureuse pour les
deux, pleine d’espoir, une parentalité ordinaire dans l’extraordinaire. L’une
et l’autre ont reçu un soutien bienveillant. Pour Leïla et son fils, c’est
l’équipe médico-sociale (famille d’accueil, éducateur spécialisé,
puéricultrice, médecin, psychiatre) qui joué ce rôle structurant
d’accompagnement. Paule, elle, a trouvé sa force dans le travail
psychanalytique qu’elle a entrepris et dans le soutien trouvé auprès des
associations.
Ce qui me semble important dans ces deux histoires de vie,
c’est le fait que le désir ait pu émerger et trouver un accompagnement pour le
soutenir. C’est aussi l’humanité dont ont fait preuve les différents
intervenants, bien loin d’une quelconque toute-puissance, avec cette conscience
qu’on ne connaît ni l’avenir, ni les ressources d’un individu, ni l’évolution
des sciences, ni l’« alchimie des rencontres inter humaines ». De telles issues
heureuses sont donc possibles lorsque l’on y met les moyens.
Entre l’histoire de Leïla et celle de Paule
Les différences
Paule a désiré avoir un enfant avec son compagnon et lui a
préparé sa « niche affective ». Elle a décidé elle-même des modalités de
soutien dont elle avait besoin.
Leïla, elle, a eu cet enfant dans la défonce.
L’accompagnement lui a été imposé. Après une période de rejet, elle est devenue
« mère en pointillés » avant de le devenir à part entière.
Les ressemblances
Deux femmes atteintes d’une maladie socialement
stigmatisante, qui ont voulu en finir avec la vie et qui ont trouvé, à un
moment donné, un appui exempt des bons sentiments qui peuvent enfoncer et qui
les a aidées à sortir la tête de l’eau. Une « remise à flot dans la chaîne
humaine » qui avait été rompue. Un étayage qui a permis de rompre l’isolement
et d’être parent malgré « un virus qui vous bouffe toutes vos forces », pour
reprendre l’expression d’une autre femme rencontrée au cours de ma
recherche.
Cet étayage a été constitué pour Paule par un entourage
familial choisi (son oncle psychiatre et son compagnon), une psychanalyse et
des associations de patients vivant avec le vih dont solensi. Il me semble qu’on peut parler ici
d’une alliance thérapeutique.
Pour Leïla, c’est l’équipe médico-sociale qui a été
soutenante et contenante, avec une place particulière occupée par la famille
d’accueil.
On retrouve, dans les deux histoires de vie, une présence
masculine en situation d’aide (l’éducateur, l’oncle psychiatre) qu’il me semble
important de noter dans notre milieu professionnel trop féminin. La place de la
psychanalyse : choisie par Paule, en accompagnement des professionnels dans
l’histoire de Leïla.
Pour que les professionnels puissent vraiment accompagner
Ne pouvons-nous pas dire que, quelle que soit la situation de
détresse rencontrée, l’être humain a besoin de sentir une main tendue et de
pouvoir rebondir sur un sol souple quand il chute ?
J’ai insisté sur l’accompagnement des professionnels et sur la
mise en place d’un réseau de soutien autour des familles. Il me semble
nécessaire, si l’on considère l’histoire de Leïla, de rappeler ce qui n’est pas
toujours une évidence : l’importance de pouvoir « aller vers » les personnes en
difficultés et d’oser le faire, de pouvoir, par exemple, proposer dans
certaines situations, des visites à domicile, sans rien imposer, en sachant
qu’elles peuvent constituer un réel soutien, témoin de l’importance que l’on
porte aux familles, mais avoir aussi conscience que, dans d’autres cas, elles
peuvent être vécues comme une intrusion insupportable.
Pour que le soutien apporté par les professionnels soit réel,
il est nécessaire de mettre en place une structure contenante, où chaque
intervenant a sa place, en évitant l’écueil d’une quelconque toute-puissance ou
d’une prise de pouvoir, ou encore du morcellement dans lequel nous entraînent
les familles en grandes difficultés.
Pour réparer une déchirure de l’enveloppe familiale, Houzel
parle de la nécessité d’une « enveloppe élargie ». Les intervenants, qui
peuvent y être nombreux si c’est nécessaire, doivent travailler en coordination
pour mettre en place un « filet de soutien » qui protège et non une nasse qui
se resserre et emprisonne ceux qu’ils sont censés soutenir.
Pour éviter les contre-projections, le personnel doit être
formé, accompagné dans les pratiques professionnelles. Il doit pouvoir
bénéficier de supervisions, de lieux d’écoute, avoir du temps pour s’arrêter,
prendre du recul et réfléchir. Face à des situations trop difficiles, la pensée
est empêchée, bloquée. Ne faut-il pas permettre aux professionnels de penser
pour pouvoir panser ?