2003
enfances & PSY
Dossier
Les enseignements d’un échec
Anne Paillard
Anne Paillard est médecin de l’Éducation nationale à
Créteil.
Une jeune fille dévoile au collège des abus sexuels anciens. Le
signalement, qui déclenche chez elle une crise, aboutira à un échec dû au délai
d’intervention de la brigade des mineurs et aux difficultés d’adhésion de la
jeune fille. Des propositions sont faites pour que, autour d’une telle
situation, les partenaires s’engagent ensemble dans une démarche centrée sur la
victime.
Mots-clés :
Dévoilement, signalement, accompagnement, temps, partenariat, engagement.
Les agressions sexuelles constituent une grave atteinte à
l’intégrité physique et psychologique de l’enfant et de l’adolescent. Ces
agressions peuvent avoir des conséquences dramatiques si elles ne sont pas
reconnues et traitées. Or le protocole théorique que nous connaissons tous :
révélation -> signalement -> sanction judiciaire + soins psychologiques
-> amélioration de l’état de l’enfant, se réalise rarement.
Voici l’histoire d’une prise en charge qui illustre les
difficultés d’articulation entre professionnels. Sylvia est au collège, en
segpa, depuis la sixième. Dès son
inscription, sa mère avait annoncé au directeur que Sylvia avait été victime
d’attouchements sexuels de la part d’un ancien compagnon et qu’une procédure
judiciaire était en cours. Deux ans plus tard, alors qu’elle a 14 ans et se
trouve en quatrième, Sylvia révèle à son enseignant, au cours d’une séance
d’éducation sexuelle, que non seulement elle avait subi des attouchements, mais
qu’elle avait été violée. C’est ainsi que l’enseignant me l’adresse.
Sylvia est une jeune fille réservée, qui parle peu
spontanément, mal à l’aise dans son corps marqué par une surcharge pondérale
assez importante. Elle vit avec sa mère et un demi-frère de 3 ans. Ses parents
n’ont jamais vécu ensemble, elle n’a plus de contact avec son père depuis
plusieurs années. Elle se plaint de troubles du sommeil, et de crises de «
spasmophilie » quand elle est angoissée. Voici ce qu’elle livre.
Le compagnon de sa mère, que nous appellerons Thierry, a vécu
avec elles deux pendant deux ans environ, quand Sylvia avait entre 6 et 8 ans.
Ils occupaient à l’époque un studio, meublé d’un lit double mezzanine avec, en
dessous, le lit de Sylvia où Thierry rejoignait l’enfant et « la touchait
partout ». Parfois il voulait dormir avec elle, il la faisait alors monter dans
le lit double, envoyant la mère dans le lit de Sylvia. Thierry et la mère de
Sylvia se disputaient souvent à ce propos. Un soir, cette dernière a fait une
crise de nerfs, les pompiers ont été appelés, elle a été hospitalisée. C’est ce
soir-là, donc, en l’absence de la mère, que le viol a eu lieu. Ils étaient dans
le lit-mezzanine, l’homme maintenait l’enfant qui était coincée et avait peur
de tomber. Elle a eu très mal. La mère est rentrée au domicile le lendemain.
Les attouchements ont continué. Il n’y a pas eu d’autre viol. Puis Thierry a
quitté le domicile.
La mère de Sylvia a ensuite rencontré le père du demi-frère de
la jeune fille. C’est lui qui a poussé Sylvia et sa mère à faire une démarche.
C’est ainsi que Sylvia s’est autorisée à en parler à son enseignante à l’école
élémentaire et qu’un signalement a été effectué à partir de l’école.
Pour ce qui concerne les suites de ce signalement, Sylvia se
souvient seulement d’un interrogatoire par des policiers. Elle a l’impression
qu’on ne l’a pas crue. Elle ne sait pas s’il y a eu un procès. Elle ne sait pas
ce qui s’est passé pour Thierry, s’il est allé en prison. Elle ne pose pas de
questions à sa mère, c’est un sujet qu’elle ne peut pas aborder avec
elle.
Jusqu’alors, Sylvia n’avait jamais parlé du viol, ni à sa mère,
ni à la police.
La première procédure a été un échec : Sylvia n’en a pas
compris le sens, elle ne se sent pas reconnue comme victime, elle n’a pas tout
dit, elle n’a dit que ce que sa mère savait déjà.
Un nouveau signalement paraît indispensable. Toutefois, les
faits étant anciens, et Sylvia n’ayant plus de contact avec l’agresseur, nous
avons du temps pour cette démarche, et surtout pour que Sylvia y adhère. Au
début, elle est réticente, elle a peur. Ce qui la gêne surtout, c’est que sa
mère soit au courant de ce qu’elle vient de révéler. Je lui explique que,
forcément, à un moment donné, celle-ci sera informée. Mais, compte tenu de la
situation, de l’évidente complicité de la mère dans cette affaire, je préfère
ne pas l’informer du signalement, car j’ignore ce qui peut se jouer entre elles
deux entre le moment où la mère sera informée et le moment où Sylvia sera
entendue par la police.
J’envoie le signalement, en précisant que la mère n’est pas au
courant et que, le collège connaissant la situation, une intervention peut se
faire dans l’établissement.
Sylvia semble assez sereine. Je lui explique les suites
probables, tout en ajoutant que je ne peux pas être sûre de ce qui va se
passer. Mais on peut imaginer que la brigade des mineurs sera saisie, et qu’on
viendra la voir au collège, dans un délai difficile à prévoir (de quelques
jours à plusieurs semaines).
Trois semaines s’écoulent. Je téléphone au tribunal : la
brigade des mineurs a été saisie pour enquête. J’en informe Sylvia. Trois
semaines passent : j’appelle la brigade des mineurs : Oui, ils ont bien cette
enquête à mener, mais ce n’est pas urgent, ce sont des faits anciens.
Trois mois après le signalement, la brigade des mineurs
téléphone au domicile, demandant à Sylvia et sa mère de se présenter au
commissariat le lendemain. La mère interroge Sylvia sur les raisons et se met
en colère. Elle refuse de se déplacer, affirmant que tout a déjà été fait.
Sylvia et sa mère n’ayant pas répondu à la convocation, la brigade des mineurs
se rend quelques jours plus tard au domicile : Sylvia ne veut rien dire et sa
mère refuse clairement de participer à l’enquête.
À partir de cet épisode, Sylvia ira très mal : crises de
spasmophilie de plus en plus fréquentes, crises de boulimie-anorexie. Elle
présente de fréquents malaises, qui alertent la communauté scolaire, ses
malaises correspondant soit à des crises de spasmophilie, soit à des malaises
hypoglycémiques. À propos de son refus de parler aux policiers, elle dit qu’il
ne fallait surtout pas que sa mère soit prévenue. Cela avait déjà été trop
difficile la première fois. Elle ne veut pas recommencer.
Six mois plus tard, Sylvia est interrogée au collège : elle
refuse toujours de parler. Sept mois après le signalement, je suis convoquée au
commissariat pour une déposition.
La problématique de Sylvia
Sylvia semblait prête pour le signalement : elle se montrait
confiante, docile ; elle était fidèle aux rendez-vous. Pourtant, elle refusera
de collaborer avec la brigade des mineurs. Ensuite elle ira mal, plus mal
qu’avant le dévoilement et le signalement. Déçue de ce que les adultes ont pu
lui offrir, elle se verrouille et cache ses blessures. Mais son corps parle.
Comment l’aider ? Une prise en charge psychologique sera-t-elle acceptée et
investie ? Quel espoir peut-elle mettre dans une nouvelle démarche vers
d’autres adultes ?
Après l’échec d’une première procédure, ce deuxième signalement
se solde encore par un échec. Si tout s’était bien passé, on aurait pu imaginer
que, suite à l’enquête et à la mise en route d’une procédure judiciaire, compte
tenu des carences familiales, le juge des enfants aurait été saisi et aurait
demandé une mesure d’aide éducative. Parallèlement, un travail psychologique
aurait été mis en place pour aider Sylvia à se restaurer et à restaurer le lien
avec sa mère.
Comment croire que Sylvia pourra retrouver un équilibre et une
certaine santé psychique, tant que les agressions dont elle a été victime
n’auront pas été reconnues et traitées ?
Et puis, Sylvia n’a pas la chance de bénéficier d’un entourage
familial soutenant qui accorde foi à ses paroles.
Le travail du professionnel
- Le travail d’accompagnement devra permettre à la victime de
passer du dévoilement au signalement.
Quelques points paraissent importants à souligner :
– La notion de temps de
maturation nécessaire
Lorsque les faits révélés sont anciens, et que l’auteur et la
victime ne sont pas en contact quotidien, nous avons du temps pour réfléchir
ensemble, pour élaborer quelque chose de cohérent, et pour que les démarches
entreprises prennent sens pour la jeune victime.
– La notion d’adhésion de la
victime au signalement (et non celle d’accord)
Quand le professionnel sait qu’il va faire le signalement, il
doit réfléchir en terme d’adhésion du jeune à cette action et non
d’accord.
Il ne faut pas nous mettre dans une situation où on attend
l’accord de la victime pour agir (« nous » étant la victime et le
professionnel). Ce n’est pas à elle de faire un choix. Car si on lui pose la
question : « Es-tu d’accord pour que je signale ? », elle va refuser. Soit on
respecte son refus, et on ne l’aura pas aidée, on ne lui aura pas rendu
service, soit on passe outre ce refus, et ce sera une violence terrible pour
elle, elle n’aura plus confiance dans l’adulte, elle risquera de tout mettre en
échec.
C’est au professionnel de se positionner, c’est à lui de
décider de l’action à mener.
– La conviction du
professionnel
Il doit valoriser cette démarche de signalement auprès de la
victime, avec conviction. L’objectif final qu’il a en tête et qu’il doit
formuler, c’est le mieux-être du jeune, compte tenu de ce qu’il sait de cette
problématique en tant que professionnel. L’objectif n’est pas de se protéger
soi-même. Un très mauvais argument est de dire : « Je suis obligé de signaler,
si je ne le fais pas, je risque d’avoir des ennuis. »
– La prudence dans l’explication
des suites possibles, en précisant toujours qu’on ne maîtrise pas ce
qui va se passer ensuite. Même si la situation nous paraît grave, un classement
sans suites peut en effet être décidé.
- Après le signalement, comment continuer à accompagner la
victime ?
Au sein du collège, Sylvia a bénéficié d’un environnement
chaleureux : nous étions convenues d’un référent à qui elle pourrait s’adresser
et qui pourrait éventuellement me contacter. Elle avait choisi le professeur à
qui elle s’était initialement confiée. C’est d’ailleurs lui qu’elle a
interpellé quand elle était paniquée après la première intervention de la
brigade des mineurs. L’infirmière du collège, présente à plein temps, était
aussi bien investie dans la relation avec Sylvia.
Quant au travail avec le médecin, si nous nous sommes
rencontrées très régulièrement au début, nos entretiens se sont peu à peu
appauvris et espacés : pour ma part, pas de nouvelles à lui transmettre et je
me sentais impuissante avec ce que je pouvais lui apporter ; elle était dans
une position d’attente et semblait relativement sereine.
Extraire un jeune trop souvent des cours, c’est compliqué : il
risque d’être marginalisé. Et, même si on essaie de prendre en compte les
difficultés des élèves, l’école est d’abord un lieu d’apprentissage, pas un
lieu de soins.
L’échec du signalement : comment l’interpréter
Bien que la jeune fille semble prête, elle refuse de collaborer
avec la brigade des mineurs. Deux facteurs ont fait basculer les choses
:
– Le délai
d’intervention de la brigade des mineurs, beaucoup trop long. Trois mois se
sont écoulés entre le jour où le signalement a été envoyé et la première
intervention de la brigade des mineurs, leur dernière intervention a eu lieu
six mois plus tard…
Même si, effectivement, la jeune fille ne court pas de danger
immédiat, elle est dans une position d’attente et d’inquiétude. Même si elle
semble prête pour le signalement, les choses sont extrêmement précaires. Le
contexte est celui d’une crise qui doit être traitée rapidement.
Même dans ces situations de révélation de faits anciens où la
victime n’a plus de contact avec son agresseur, et surtout si la victime ne
peut bénéficier d’un soutien familial, le délai d’intervention de la brigade
des mineurs doit être court, le jeune déjà fragilisé étant dans une grande
insécurité. Par ailleurs, le professionnel qui accompagne la victime dans cette
démarche doit être informé d’un délai approximatif, ce qui lui permet de
continuer à travailler avec le jeune dans ce cadre de temps posé
clairement.
– La nature de
l’intervention de la brigade des mineurs. Le fait d’avoir pris contact avec la
mère, alors qu’elle n’était pas au courant du signalement et que la jeune fille
ne le souhaitait pas, de laisser la fille et la mère seules avec cette
nouvelle, alors que le lien entre elles deux était forcément très compliqué,
c’est probablement ce qui a le plus perturbé la jeune fille.
La brigade des mineurs aurait pu l’entendre au collège : les
interventions peuvent être très discrètes sur le lieu de l’école, quand elles
sont préparées avec les professionnels au courant de la situation. La brigade
des mineurs aurait pu me contacter avant d’intervenir. Un entretien préalable
avec les personnes qui ont signalé permettrait une analyse plus fine afin
d’adapter au mieux le mode d’intervention. Les partenaires autour de cette
situation (le médecin et la brigade des mineurs) ont communiqué mais ils ne se
sont pas entendus, chacun restant dans sa logique de travail :
- le médecin croit la victime, il est dans une logique de
soins passant par des actions à mettre en place qui permettront à la victime
d’aller mieux ;
- la police fait une enquête, recherche des preuves,
fonctionne selon des protocoles, et établit des priorités en fonction de ses
urgences.
Chacun a fait son travail, est en règle avec sa conscience,
avec sa hiérarchie, mais finalement la jeune fille et sa famille sont perdantes
dans l’histoire.
Le travail en partenariat, au-delà de la notion de relation, de
communication, suppose que chacun entende la logique de travail de l’autre et,
tout en occupant sa place et en respectant le territoire de l’autre, qu’il
s’engage dans une démarche centrée sur la jeune victime.
Cet article est extrait d’un mémoire destiné à l’obtention du
diplôme d’université « Adolescents difficiles », dirigé par le professeur
Philippe Jeammet (psychiatre, Institut mutualiste Montsouris).
Suite à ce travail, un groupe de travail a été constitué,
composé de médecins de l’Éducation nationale et d’assistantes sociales
scolaires du département. Le groupe vient de rencontrer le responsable de la
brigade des mineurs départementale. Les échanges ont été très constructifs,
cette personne s’étant montrée à l’écoute de nos préoccupations. Des
propositions ont été faites : le signalant sera écouté en premier lieu ; le
problème du délai trop long d’intervention a été entendu, il a été convenu que
la personne qui a fait le signalement appelle et insiste si elle sent que le
jeune ne pourra pas supporter l’attente ; un stage à la brigade des mineurs
nous a été proposé, pour se connaître, échanger, peut-être se
comprendre…
·
Bonnet, C. 1999.
L’enfant cassé. L’inceste et la
pédophilie, Paris, Albin Michel.
·
Cyrulnik, B. 2001.
Les vilains petits canards, Paris,
éditions Odile Jacob.
·
Gabel, M. 1998.
Les enfants victimes d’abus sexuels,
Paris, puf, coll. « Psychiatrie de
l’enfant ».
·
Manciaux, M. ;
Girodet, D. 1999.
Allégations d’abus sexuels : parole d’enfants,
paroles d’adultes, Paris, Fleurus, coll. « Psychopédagogie
».
·
Mugnier, J. 1998.
Prise en charge de l’enfant victime d’abus
sexuels et de sa famille, esf.
·
« Les allégations d’abus sexuels », dossier revue
Enfance Majuscule, n° 42,
août-septembre 1998.
·
Prévention et traitement des
violences sexuelles, desco, coll. « Repères », ministère de
l’Éducation nationale, février 2002.