Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-7492-0163-2
144 pages

p. 17 à 23
doi: en cours

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Dossier

no 23 2003/3

2003 enfances & PSY Dossier

Les enseignements d’un échec

Anne Paillard Anne Paillard est médecin de l’Éducation nationale à Créteil.
Une jeune fille dévoile au collège des abus sexuels anciens. Le signalement, qui déclenche chez elle une crise, aboutira à un échec dû au délai d’intervention de la brigade des mineurs et aux difficultés d’adhésion de la jeune fille. Des propositions sont faites pour que, autour d’une telle situation, les partenaires s’engagent ensemble dans une démarche centrée sur la victime. Mots-clés : Dévoilement, signalement, accompagnement, temps, partenariat, engagement.
Les agressions sexuelles constituent une grave atteinte à l’intégrité physique et psychologique de l’enfant et de l’adolescent. Ces agressions peuvent avoir des conséquences dramatiques si elles ne sont pas reconnues et traitées. Or le protocole théorique que nous connaissons tous : révélation -> signalement -> sanction judiciaire + soins psychologiques -> amélioration de l’état de l’enfant, se réalise rarement.
Voici l’histoire d’une prise en charge qui illustre les difficultés d’articulation entre professionnels. Sylvia est au collège, en segpa, depuis la sixième. Dès son inscription, sa mère avait annoncé au directeur que Sylvia avait été victime d’attouchements sexuels de la part d’un ancien compagnon et qu’une procédure judiciaire était en cours. Deux ans plus tard, alors qu’elle a 14 ans et se trouve en quatrième, Sylvia révèle à son enseignant, au cours d’une séance d’éducation sexuelle, que non seulement elle avait subi des attouchements, mais qu’elle avait été violée. C’est ainsi que l’enseignant me l’adresse.
Sylvia est une jeune fille réservée, qui parle peu spontanément, mal à l’aise dans son corps marqué par une surcharge pondérale assez importante. Elle vit avec sa mère et un demi-frère de 3 ans. Ses parents n’ont jamais vécu ensemble, elle n’a plus de contact avec son père depuis plusieurs années. Elle se plaint de troubles du sommeil, et de crises de « spasmophilie » quand elle est angoissée. Voici ce qu’elle livre.
Le compagnon de sa mère, que nous appellerons Thierry, a vécu avec elles deux pendant deux ans environ, quand Sylvia avait entre 6 et 8 ans. Ils occupaient à l’époque un studio, meublé d’un lit double mezzanine avec, en dessous, le lit de Sylvia où Thierry rejoignait l’enfant et « la touchait partout ». Parfois il voulait dormir avec elle, il la faisait alors monter dans le lit double, envoyant la mère dans le lit de Sylvia. Thierry et la mère de Sylvia se disputaient souvent à ce propos. Un soir, cette dernière a fait une crise de nerfs, les pompiers ont été appelés, elle a été hospitalisée. C’est ce soir-là, donc, en l’absence de la mère, que le viol a eu lieu. Ils étaient dans le lit-mezzanine, l’homme maintenait l’enfant qui était coincée et avait peur de tomber. Elle a eu très mal. La mère est rentrée au domicile le lendemain. Les attouchements ont continué. Il n’y a pas eu d’autre viol. Puis Thierry a quitté le domicile.
La mère de Sylvia a ensuite rencontré le père du demi-frère de la jeune fille. C’est lui qui a poussé Sylvia et sa mère à faire une démarche. C’est ainsi que Sylvia s’est autorisée à en parler à son enseignante à l’école élémentaire et qu’un signalement a été effectué à partir de l’école.
Pour ce qui concerne les suites de ce signalement, Sylvia se souvient seulement d’un interrogatoire par des policiers. Elle a l’impression qu’on ne l’a pas crue. Elle ne sait pas s’il y a eu un procès. Elle ne sait pas ce qui s’est passé pour Thierry, s’il est allé en prison. Elle ne pose pas de questions à sa mère, c’est un sujet qu’elle ne peut pas aborder avec elle.
Jusqu’alors, Sylvia n’avait jamais parlé du viol, ni à sa mère, ni à la police.
La première procédure a été un échec : Sylvia n’en a pas compris le sens, elle ne se sent pas reconnue comme victime, elle n’a pas tout dit, elle n’a dit que ce que sa mère savait déjà.
Un nouveau signalement paraît indispensable. Toutefois, les faits étant anciens, et Sylvia n’ayant plus de contact avec l’agresseur, nous avons du temps pour cette démarche, et surtout pour que Sylvia y adhère. Au début, elle est réticente, elle a peur. Ce qui la gêne surtout, c’est que sa mère soit au courant de ce qu’elle vient de révéler. Je lui explique que, forcément, à un moment donné, celle-ci sera informée. Mais, compte tenu de la situation, de l’évidente complicité de la mère dans cette affaire, je préfère ne pas l’informer du signalement, car j’ignore ce qui peut se jouer entre elles deux entre le moment où la mère sera informée et le moment où Sylvia sera entendue par la police.
J’envoie le signalement, en précisant que la mère n’est pas au courant et que, le collège connaissant la situation, une intervention peut se faire dans l’établissement.
Sylvia semble assez sereine. Je lui explique les suites probables, tout en ajoutant que je ne peux pas être sûre de ce qui va se passer. Mais on peut imaginer que la brigade des mineurs sera saisie, et qu’on viendra la voir au collège, dans un délai difficile à prévoir (de quelques jours à plusieurs semaines).
Trois semaines s’écoulent. Je téléphone au tribunal : la brigade des mineurs a été saisie pour enquête. J’en informe Sylvia. Trois semaines passent : j’appelle la brigade des mineurs : Oui, ils ont bien cette enquête à mener, mais ce n’est pas urgent, ce sont des faits anciens.
Trois mois après le signalement, la brigade des mineurs téléphone au domicile, demandant à Sylvia et sa mère de se présenter au commissariat le lendemain. La mère interroge Sylvia sur les raisons et se met en colère. Elle refuse de se déplacer, affirmant que tout a déjà été fait. Sylvia et sa mère n’ayant pas répondu à la convocation, la brigade des mineurs se rend quelques jours plus tard au domicile : Sylvia ne veut rien dire et sa mère refuse clairement de participer à l’enquête.
À partir de cet épisode, Sylvia ira très mal : crises de spasmophilie de plus en plus fréquentes, crises de boulimie-anorexie. Elle présente de fréquents malaises, qui alertent la communauté scolaire, ses malaises correspondant soit à des crises de spasmophilie, soit à des malaises hypoglycémiques. À propos de son refus de parler aux policiers, elle dit qu’il ne fallait surtout pas que sa mère soit prévenue. Cela avait déjà été trop difficile la première fois. Elle ne veut pas recommencer.
Six mois plus tard, Sylvia est interrogée au collège : elle refuse toujours de parler. Sept mois après le signalement, je suis convoquée au commissariat pour une déposition.
 
La problématique de Sylvia
 
 
Sylvia semblait prête pour le signalement : elle se montrait confiante, docile ; elle était fidèle aux rendez-vous. Pourtant, elle refusera de collaborer avec la brigade des mineurs. Ensuite elle ira mal, plus mal qu’avant le dévoilement et le signalement. Déçue de ce que les adultes ont pu lui offrir, elle se verrouille et cache ses blessures. Mais son corps parle. Comment l’aider ? Une prise en charge psychologique sera-t-elle acceptée et investie ? Quel espoir peut-elle mettre dans une nouvelle démarche vers d’autres adultes ?
Après l’échec d’une première procédure, ce deuxième signalement se solde encore par un échec. Si tout s’était bien passé, on aurait pu imaginer que, suite à l’enquête et à la mise en route d’une procédure judiciaire, compte tenu des carences familiales, le juge des enfants aurait été saisi et aurait demandé une mesure d’aide éducative. Parallèlement, un travail psychologique aurait été mis en place pour aider Sylvia à se restaurer et à restaurer le lien avec sa mère.
Comment croire que Sylvia pourra retrouver un équilibre et une certaine santé psychique, tant que les agressions dont elle a été victime n’auront pas été reconnues et traitées ?
Et puis, Sylvia n’a pas la chance de bénéficier d’un entourage familial soutenant qui accorde foi à ses paroles.
 
Le travail du professionnel
 
 
  • Le travail d’accompagnement devra permettre à la victime de passer du dévoilement au signalement.
Quelques points paraissent importants à souligner :
La notion de temps de maturation nécessaire
Lorsque les faits révélés sont anciens, et que l’auteur et la victime ne sont pas en contact quotidien, nous avons du temps pour réfléchir ensemble, pour élaborer quelque chose de cohérent, et pour que les démarches entreprises prennent sens pour la jeune victime.
La notion d’adhésion de la victime au signalement (et non celle d’accord)
Quand le professionnel sait qu’il va faire le signalement, il doit réfléchir en terme d’adhésion du jeune à cette action et non d’accord.
Il ne faut pas nous mettre dans une situation où on attend l’accord de la victime pour agir (« nous » étant la victime et le professionnel). Ce n’est pas à elle de faire un choix. Car si on lui pose la question : « Es-tu d’accord pour que je signale ? », elle va refuser. Soit on respecte son refus, et on ne l’aura pas aidée, on ne lui aura pas rendu service, soit on passe outre ce refus, et ce sera une violence terrible pour elle, elle n’aura plus confiance dans l’adulte, elle risquera de tout mettre en échec.
C’est au professionnel de se positionner, c’est à lui de décider de l’action à mener.
La conviction du professionnel
Il doit valoriser cette démarche de signalement auprès de la victime, avec conviction. L’objectif final qu’il a en tête et qu’il doit formuler, c’est le mieux-être du jeune, compte tenu de ce qu’il sait de cette problématique en tant que professionnel. L’objectif n’est pas de se protéger soi-même. Un très mauvais argument est de dire : « Je suis obligé de signaler, si je ne le fais pas, je risque d’avoir des ennuis. »
La prudence dans l’explication des suites possibles, en précisant toujours qu’on ne maîtrise pas ce qui va se passer ensuite. Même si la situation nous paraît grave, un classement sans suites peut en effet être décidé.
  • Après le signalement, comment continuer à accompagner la victime ?
Au sein du collège, Sylvia a bénéficié d’un environnement chaleureux : nous étions convenues d’un référent à qui elle pourrait s’adresser et qui pourrait éventuellement me contacter. Elle avait choisi le professeur à qui elle s’était initialement confiée. C’est d’ailleurs lui qu’elle a interpellé quand elle était paniquée après la première intervention de la brigade des mineurs. L’infirmière du collège, présente à plein temps, était aussi bien investie dans la relation avec Sylvia.
Quant au travail avec le médecin, si nous nous sommes rencontrées très régulièrement au début, nos entretiens se sont peu à peu appauvris et espacés : pour ma part, pas de nouvelles à lui transmettre et je me sentais impuissante avec ce que je pouvais lui apporter ; elle était dans une position d’attente et semblait relativement sereine.
Extraire un jeune trop souvent des cours, c’est compliqué : il risque d’être marginalisé. Et, même si on essaie de prendre en compte les difficultés des élèves, l’école est d’abord un lieu d’apprentissage, pas un lieu de soins.
 
L’échec du signalement : comment l’interpréter
 
 
Bien que la jeune fille semble prête, elle refuse de collaborer avec la brigade des mineurs. Deux facteurs ont fait basculer les choses :
– Le délai d’intervention de la brigade des mineurs, beaucoup trop long. Trois mois se sont écoulés entre le jour où le signalement a été envoyé et la première intervention de la brigade des mineurs, leur dernière intervention a eu lieu six mois plus tard…
Même si, effectivement, la jeune fille ne court pas de danger immédiat, elle est dans une position d’attente et d’inquiétude. Même si elle semble prête pour le signalement, les choses sont extrêmement précaires. Le contexte est celui d’une crise qui doit être traitée rapidement.
Même dans ces situations de révélation de faits anciens où la victime n’a plus de contact avec son agresseur, et surtout si la victime ne peut bénéficier d’un soutien familial, le délai d’intervention de la brigade des mineurs doit être court, le jeune déjà fragilisé étant dans une grande insécurité. Par ailleurs, le professionnel qui accompagne la victime dans cette démarche doit être informé d’un délai approximatif, ce qui lui permet de continuer à travailler avec le jeune dans ce cadre de temps posé clairement.
– La nature de l’intervention de la brigade des mineurs. Le fait d’avoir pris contact avec la mère, alors qu’elle n’était pas au courant du signalement et que la jeune fille ne le souhaitait pas, de laisser la fille et la mère seules avec cette nouvelle, alors que le lien entre elles deux était forcément très compliqué, c’est probablement ce qui a le plus perturbé la jeune fille.
La brigade des mineurs aurait pu l’entendre au collège : les interventions peuvent être très discrètes sur le lieu de l’école, quand elles sont préparées avec les professionnels au courant de la situation. La brigade des mineurs aurait pu me contacter avant d’intervenir. Un entretien préalable avec les personnes qui ont signalé permettrait une analyse plus fine afin d’adapter au mieux le mode d’intervention. Les partenaires autour de cette situation (le médecin et la brigade des mineurs) ont communiqué mais ils ne se sont pas entendus, chacun restant dans sa logique de travail :
  • le médecin croit la victime, il est dans une logique de soins passant par des actions à mettre en place qui permettront à la victime d’aller mieux ;
  • la police fait une enquête, recherche des preuves, fonctionne selon des protocoles, et établit des priorités en fonction de ses urgences.
Chacun a fait son travail, est en règle avec sa conscience, avec sa hiérarchie, mais finalement la jeune fille et sa famille sont perdantes dans l’histoire.
Le travail en partenariat, au-delà de la notion de relation, de communication, suppose que chacun entende la logique de travail de l’autre et, tout en occupant sa place et en respectant le territoire de l’autre, qu’il s’engage dans une démarche centrée sur la jeune victime.
Cet article est extrait d’un mémoire destiné à l’obtention du diplôme d’université « Adolescents difficiles », dirigé par le professeur Philippe Jeammet (psychiatre, Institut mutualiste Montsouris).
Suite à ce travail, un groupe de travail a été constitué, composé de médecins de l’Éducation nationale et d’assistantes sociales scolaires du département. Le groupe vient de rencontrer le responsable de la brigade des mineurs départementale. Les échanges ont été très constructifs, cette personne s’étant montrée à l’écoute de nos préoccupations. Des propositions ont été faites : le signalant sera écouté en premier lieu ; le problème du délai trop long d’intervention a été entendu, il a été convenu que la personne qui a fait le signalement appelle et insiste si elle sent que le jeune ne pourra pas supporter l’attente ; un stage à la brigade des mineurs nous a été proposé, pour se connaître, échanger, peut-être se comprendre…
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bonnet, C. 1999. L’enfant cassé. L’inceste et la pédophilie, Paris, Albin Michel.
·  Cyrulnik, B. 2001. Les vilains petits canards, Paris, éditions Odile Jacob.
·  Gabel, M. 1998. Les enfants victimes d’abus sexuels, Paris, puf, coll. « Psychiatrie de l’enfant ».
·  Manciaux, M. ; Girodet, D. 1999. Allégations d’abus sexuels : parole d’enfants, paroles d’adultes, Paris, Fleurus, coll. « Psychopédagogie ».
·  Mugnier, J. 1998. Prise en charge de l’enfant victime d’abus sexuels et de sa famille, esf.
·  « Les allégations d’abus sexuels », dossier revue Enfance Majuscule, n° 42, août-septembre 1998.
·  Prévention et traitement des violences sexuelles, desco, coll. « Repères », ministère de l’Éducation nationale, février 2002.
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