2003
enfances & PSY
Dossier
Le moment du signalement, le temps de la réflexion
Caroline Mignot
Caroline Mignot est pédiatre, hôpital Necker-Enfants-Malades,
Paris ; service de soins en périnatalité Le Vésinet.
Elle est membre de l’afirem.
Le signalement dans le cadre de la loi ne peut être une fin en
soi pour les équipes médico-psychosociales. Pour les auteurs, il nécessite
toujours une évaluation pluridisciplinaire. Ce travail en amont permet alors
d’envisager l’après-signalement.
Le judiciaire a-t-il les moyens de répondre aux attentes sans
doute démesurées des équipes ? Dans la pratique, il semble que la problématique
des bébés d’une part, celle des violence psychologiques d’autre part soient
particulièrement complexes.
Mots-clés :
Signalement, bébé secoué, violences psychologiques, maltraitance.
Que se passe-t-il à la suite d’un signalement pour matraitance
? Vaste question qui peut être comprise dans des sens différents :
- et après… à quoi ça sert, à quoi bon signaler ?
- et après… quelle prise en charge de la situation ?
- ou encore : pourquoi signaler ? Quand signaler ? Comment se
vivent les signalements dans les équipes ? quelles en sont les attentes
?
Un repérage, un signalement, et après ?
Ces dernières années, les circuits du signalement ont été
fléchés par les pouvoirs publics. On a pu observer la mise en place de
véritables automatismes pour les professionnels : on repère, on signale. Une
telle absence de réflexion ne peut conduire, à notre sens, qu’à une impasse et
pire encore : à la violence on répond par une autre violence. Alors, comment
aborder la question de « l’après » dans ce cadre où personne ne saurait quel
sens a le signalement ? Une telle législation vide l’acte de tout son sens.
Comme s’il pouvait exister des procédures pour nous éviter à chaque fois
d’assumer la responsabilité de penser, de choisir et de devoir envisager la
conséquence de notre intervention !
Quelques procès médiatisés de travailleurs médico-sociaux ont
renforcé ce recours au judiciaire par peur de la sanction. On peut alors parler
de « signalements parapluies ». Le balancier est sans doute allé trop loin : de
l’absence de signalement il y a quelques années à l’excès actuel de
signalements d’enfants non en danger, sans que toutes les mesures de prises en
charge en amont aient été mises en place. On ne peut que dénoncer les effets
dévastateurs à tous les niveaux de ce transfert du social au judiciaire. Les
prises en charges préventives n’ont plus de place suffisante, d’autant que le
judiciaire n’a sans doute pas les moyens d’assumer le rôle de premier plan
qu’on a voulu lui donner.
Le signalement et les attentes
Entre ces deux attitudes, il y a place pour une analyse au cas
par cas, dans la singularité de chaque situation, le signalement faisant alors
partie d’une réelle évaluation et constituant un élément du dispositif de la
protection de l’enfant. Ce n’est plus une fin en soi, mais une réelle
élaboration pluridisciplinaire, dans le respect de la logique de chacun et dans
le cadre de la loi. L’après-signalement sera alors déterminé, dans notre
expérience, par le travail effectué en amont, dans un temps parfois très court
en cas de situations de maltraitance grave.
Il ne peut y avoir d’après-signalement s’il n’y a pas eu
d’avant-signalement.
Les attentes des équipes médico-psychosociales face au
signalement sont très diverses et fonction de chaque situation, de l’urgence
et/ou de la gravité. Il est évidemment difficile et réducteur de schématiser
des situations singulières qui n’ont en définitive rien à voir les unes avec
les autres, mais cette approche nous permet de mieux comprendre ce qui se joue
ensuite dans l’après-coup du signalement.
En cas de décès
d’enfant, le signalement prend un caractère légal incontournable. Le
signalement répond au besoin de savoir, de comprendre pour l’équipe et,
surtout, il va permettre aux parents un travail de deuil…
Sur 230 enfants souffrant d’hématome sous-dural hospitalisés en
neurochirurgie à l’hôpital Necker-Enfants-Malades, 18 enfants (8 %) sont
décédés. Le signalement revêt alors toute son importance, d’autant que,
souvent, un tiers (baby-sitter ou assistante maternelle) a été concerné par les
faits. Pour des parents que l’équipe n’a pas eu le temps de connaître,
l’annonce du décès, celle du signalement, celle de l’obstacle médico-légal se
télescopent.
En cas de danger
avéré, c’est la protection de l’enfant qui est demandée à travers le
signalement. Le danger est diversement interprété et le juge permet
d’introduire du tiers dans la situation. Si les réponses sont si loin des
attentes, entraînant – on le verra – des difficultés pour les équipes, sans
doute faut-il s’interroger sur l’écrit.
Parfois, l’équipe ne parvient pas à transmettre clairement les
faits objectifs actuels, parfois l’appréciation du danger est principalement
fondée sur une histoire familiale, sur des précédents enfants placés. Alors, le
signalement repose davantage sur des hypothèses de dangers, de carence
éducative, reflets de la tolérance des professionnels face au danger et à la
marginalité, plus que sur la situation précise de l’enfant concerné.
Une équipe d’aemo
(Action éducative en milieu ouvert) avait très justement intitulé sa recherche
« la maltraitance se crie mais ne s’écrit pas » (référence ?). La transmission par un écrit au
judiciaire des inquiétudes des équipes, du danger perçu en dehors de toutes
projections, est une question fréquemment posée.
Quand il s’agit de situations à
risque, les projections sont à leur maximum, avec d’un côté les
tenants du bébé et de l’autre ceux des parents.
On perçoit en outre des oscillations de l’équipe en fonction de
situations qu’elles ont déjà vécues avec le risque que leur regard sur la
situation du moment en soit contaminé.
Par ailleurs, dans une situation de danger repérée par
l’équipe, un non-lieu peut ne pas être compris et entraîner des réactions de
colère ou d’agressivité.
Enfin, il peut s’agir d’un signalement que j’appellerai
« thérapeutique ». Alors, le cadre de
suivi doit être préparé. Il permet de faire prendre conscience aux parents des
faits préjudiciables à l’enfant, de ses besoins à respecter et de la nécessité
d’intégrer une loi commune à tous. Fait à point nommé, le signalement est un
acte positif, susceptible d’ouvrir de nouvelles possibilités de travail à ceux
qui prendront la suite.
La référence au juge permet alors de renforcer le rôle
thérapeutique, de restituer leurs droits aux parents et de leur rappeler leurs
devoirs à l’égard des enfants, de canaliser ou de limiter l’emprise des
grands-parents ou de l’ase, de
s’opposer aux décisions imprévisibles, sadiques dans leurs effets.
Les enfants vont devenir sujets de ce qu’ils vivent.
Les réponses au signalement
Après le signalement, le « précipice » ! Les réponses du
judiciaire sont imprévisibles et inattendues. D’une part, la logique du
judiciaire n’est pas celle des travailleurs médico-psychosociaux, on ne le dira
jamais suffisamment ; d’autre part, les réponses sont fonction de personnes et
non d’une logique institutionnelle unique. Deux situations superposables
peuvent avoir des réponses diamétralement opposées en fonction du tribunal
concerné, voire dans un même tribunal. L’appréciation du danger suite au
signalement peut surprendre dans les deux sens.
Lorsque le judiciaire prend une position différente de celle
des professionnels, il s’ensuit une incapacité pour eux de travailler en aval.
Ils se sentent fortement mis en cause dans leur démarche. Les parents vont
utiliser cette opposition apparente pour mettre l’intervenant en difficulté.
Aucune protection ne pourra être mise en place et le travailleur social sera
seul à assumer ses inquiétudes au sujet de l’enfant tout en étant
discrédité.
Ces réponses, dans une logique différente de ce que pouvaient
en attendre les professionnels, laissent chacun épuisé, démuni, dans le
malaise, le flou et l’incompréhension réciproque.
Il semble que, parfois, la protection de l’enfant se situe au
second plan dans une démarche plus pénale que préventive, surtout lorsqu’il
s’agit de bébés. Ainsi, notre étude sur les bébé
secoués montre que seulement la moitié des signalements parviennent
au juge des enfants ; les autres s’arrêtent au Parquet qui poursuit pénalement
les auteurs ou classe sans suite. Or, la seule identification du coupable ne
semble pas suffisante et ne peut être la seule issue lorsqu’un bébé de moins de
un an a subi un traumatisme sévère.
Pour avoir une bonne réponse, le signalement est-il toujours
adapté ?
L’histoire de Paolo nous semble illustrer notre
propos.
Paolo est hospitalisé à six semaines de vie dans le service de
soins en périnatalité. Il vient d’une famille d’accueil, où il a été placé sur
décision judiciaire. La mère (une jeune femme de 27 ans, bien insérée) est
hospitalisée en psychiatrie à la demande d’un tiers pour des épisodes
clastiques peu après sa sortie de maternité.
La pmi, inquiète de
la violence du couple et des faits de violence avérés, interpelle le service de
soins en périnatalité à différentes reprises. Cependant, les relations de
Mme D. avec Paolo se mettent
en place sans provoquer trop d’inquiétude parmi l’équipe. Alors qu’elle reste
hospitalisée, le juge prononce une mainlevée de la mesure sans concertation
avec les équipes concernées, tant celles à l’origine du signalement que celle
qui était alors en charge de la dyade mère-enfant.
On assiste peu à peu à la mise en place d’une situation de
maîtrise totale de la mère sur Paolo. Il répond à ses injonctions non verbales
et réagit au moindre de ses regards ; il ne bouge pas sur la table à langer, ne
tend pas les bras. Sa mobilité semble toujours contrôlée, les affects également
; il s’empêche de pleurer. Il n’y a aucun échange lors du bain, dans son siège,
dans son lit. Il clignote des yeux à la lumière. Des moments de véritable
sadisme sont notés, par exemple un jeu avec le biberon, pris et repris sans que
le bébé ne dise rien. La mère est dans la toute-puissance : « C’est mon enfant,
je l’élève comme je veux, vous n’y touchez pas. » Elle tient des propos
morbides à son propos : « Il ne peut pas tomber il est déjà mort » ; elle le
compare aux animaux : « On dresse les chiens », dit-elle.
Le personnel soignant, en grande difficulté, est comme figé
devant cette situation. Il parle « d’enfant en cage » et n’a plus aucun accès
au bébé, la mère et l’enfant pouvant vivre enfermés dans la chambre pendant
tout un week-end. Le personnel a peur de la violence que toute intervention
pourrait déclencher.
Dans la relation déshumanisée avec sa mère, qui met en avant
son enfance difficile, Paolo est nié dans ses besoins propres, condamné à une
solitude extrême ; il est victime d’un véritable déni de son existence. Dans sa
sphère relationnelle, il subit une réelle atteinte au droit d’exister.
Un deuxième signalement judiciaire conduit à la mise en place
d’une investigation d’orientation éducative (ioe). L’équipe ne se sent pas entendue. Nous
transmettons nos demandes pressantes et nos inquiétudes à l’ioe, comme la pmi l’avait fait avec nous. Mais les
évaluations divergent. En reflet du conflit entre la mère et le bébé, les
équipes s’entredéchirent, ne se comprennent pas, sont prises dans le jeu de la
mère qui donne le change et manipule. Quelle serait la bonne prise en charge ?
Une séparation à 6 mois chez un enfant qui a intégré ce mode relationnel
est-elle opportune ? Quel lien maintenir ou aménager ?
Le juge est alors vivement re-interpellé.
Malgré nos multiples demandes d’une audience urgente devant le
danger encouru par Paolo, le juge ne répond pas, disqualifie l’équipe, et en
définitive ne se saisira pas : il trouve l’enfant souriant, dans la
communication, et il le rend à sa mère au domicile des grands-parents qui
avaient pourtant exprimé leur refus de reprendre leur fille.
En quelque temps la situation se dégrade, Mme D. sera réhospitalisée en urgence, en
hdt (hospitalisation à la demande
d’un tiers) en psychiatrie, et Paolo sera placé sans aucune
préparation.
Dans cette situation inquiétante, la non-réponse du juge des
enfants laisse les équipes dans un profond désarroi, et Paolo sous la maîtrise
de sa mère dans une relation hautement pathologique.
La non-réponse au signalement par l’autorité judiciaire
conforte dans leur position des parents qui sont dans le déni et la
toute-puissance. La famille s’installe et persiste dans un refus de dialogue,
la réalité ne peut plus être abordée. Ces parents mettent le travailleur social
dans l’impossibilité d’ancrer son action dans le réel. Ils refusent de
rediscuter de son évaluation sur la situation de leur enfant.
Il faut avouer que la maltraitance psychologique apparente dans
cette situation est encore trop mal connue dans ses manifestations et ses
effets à distance, et il est probable que le signalement ne permettait pas de
percevoir la gravité de la situation.
Les équipes attendent que l’autorité du judiciaire les aide à
créer un cadre qui puisse être thérapeutique, pour la protection de
l’enfant.
Le signalement et le temps
Quelle que soit la situation, la gestion du temps est un
élément fondamental à prendre en compte immédiatement après un signalement. À
ce stade, le temps va intervenir de façon à la fois superposable et différente
pour l’enfant, les parents et les professionnels.
Pour l’équipe, le
moment du signalement peut être comparé à une arrivée au sommet. En effet, le
signalement représente fréquemment l’aboutissement d’une réflexion
pluridisciplinaire parfois conflictuelle et difficile, d’une montée en charge
émotionnelle. Chacun, de sa place, aura eu à vivre des mouvements
identificatoires désormais bien repérés : la banalisation par identification
aux parents qui peut rendre aveugle ou la dramatisation par identification au
bébé, les parents rendus boucs émissaires, étant alors le jeu des projections
les plus agressives. La culpabilité et le doute sont aussi à l’œuvre. Force est
de constater qu’une phase d’immobilité, d’attentisme, va suivre le signalement,
sous-tendue par des sentiments du genre : « j’ai fait mon devoir », « on peut
souffler » « à eux de décider ». Temporairement, le signalement apparaît comme
une fin en soi au lieu d’être un élément dans l’arsenal des mesures de
protection de l’enfant, une fin de parcours au lieu d’être un passage qui
intègre déjà l’après.
Pour les parents, on
le sait, la révélation est toujours une période de crise, avec la mise sur la
place publique de faits ou d’événements traumatisants. Le signalement est
souvent vécu comme une disqualification. Ils sont seuls face à leur détresse
car les professionnels qui étaient présents en amont ont tendance à se
désengager. On peut parler alors d’une sorte de rupture et, souvent, les
parents sont mal soutenus. En effet, le thérapeutique n’a pas sa place à ce
stade et le temps est comme suspendu dans l’attente des réponses au
signalement, des décisions judiciaires ou du procès. Les parents ne peuvent
s’investir ailleurs, renouer avec leur vie antérieure, et l’on comprend alors
combien cette période, certes nécessaire, peut être préjudiciable dans une
durée sans limites.
Enfin, pour le bébé,
ce temps peut prendre des dimensions catastrophiques et iatrogènes. Parfois, la
connaissance qu’ont tous les professionnels sur les effets délétères pour un
bébé de devoir subir le temps des adultes semble balayée. Tout se passe comme
si, sur le terrain, des résistances venaient à l’encontre des données connues
et comprises intellectuellement par l’ensemble des professionnels qui les
remettent en question de manière parfois inexplicable.
Il est difficile dans la pratique de voir se mettre en place
des mesures d’attente, de transit. Prises pour « mettre le bébé à l’abri »,
elles sont sources de discontinuités internes et de passages à vide pour lui.
Sans déni possible, sans réflexion, il subit les projections de chacun et reste
dans une incertitude préjudiciable à son développement. On sait aussi que la
séparation physique entre un bébé et sa mère nécessite une préparation
psychique pour que cette expérience soit organisatrice au lieu d’être
déstructurante.
Il convient donc de trouver un espace entre l’administratif et
le judiciaire. Certes, il paraît choquant que des professionnels qui ne
protègent pas un enfant en cas de maltraitance soient dans l’impunité, mais le
cadre judiciaire est-il toujours incontournable ? Le signalement n’est-il pas
parfois un passage à l’acte ? Il faut permettre aux professionnels de prendre
des risques – techniquement repérés et acceptés par tous – pour le meilleur
soutien de l’enfant et de sa famille. Aucune procédure ne pourra empêcher ou
éviter que chacun assume les conséquences de ses décisions.
C’est sans doute dans cet espace de travail et de réflexion que
l’après-signalement peut s’envisager.
·
Chantreau, A. (sous
la direction de). 1993. « La maltraitance se dit mais ne s’écrit pas », dans
Recherches initiatives sociales et
communications, Abbeville.
·
Gabel, M. ;
Jésu, F. ;
Manciaux, M. 2000. « Bientraitance :
mieux traiter familles et professionnels », Fleurus,
Psychopédagogie, Paris.
·
« Le signalement sans suite », Cahiers de l’afirem, n° 29, Paris, 149, rue de
Sèvres, 75015.
·
Manciaux, M. (sous la
direction de). 2002. Enfances en
danger, Fleurus, Psychopédagogie, Paris.
·
Renier, D. (sous la
direction de). 2001. Le bébé secoué, traumatisme
crânien du nourrisson, Karthala, Questions d’enfances.