2003
enfances & PSY
Dossier
Signaler, et après ?
Jean-Louis Le Run
Antoine Leblanc
Françoise Sarny
Jean-Louis Le Run est pédopsychiatre, Antoine Leblanc,
pédiatre et Françoise Sarny, assistante sociale.
Ces dernières années ont vu, dans les familles, chez les
professionnels et dans les médias, la levée de la chape de silence qui
occultait la maltraitance envers les enfants et les adolescents. La prise de
conscience de cette réalité a provoqué une inflation des signalements à
l’autorité judiciaire, débordant les capacités de traitements des tribunaux des
mineurs et des services éducatifs.
Les professionnels se sont d’abord inquiétés de savoir comment
reconnaître les signes de mauvais traitements – les « clignotants » –, ou
encore comment signaler. Maintenant, les circuits du signalement sont intégrés
par la plupart des intervenants concernés qui ont acquis une expérience,
commencé à élaborer une pratique.
Actuellement leurs questions ne concernent pas tant la
pertinence du signalement que ses suites et ses conséquences. Signaler certes,
mais après ? dans quel but ? pour quels résultats ? Les réponses viennent
lentement, les signaleurs ont souvent le sentiment de ne pas être suivis,
tandis que les magistrats se plaignent d’être saisis à tort et à travers.
Devant des résultats souvent inadéquats, les professionnels s’interrogent sur
ce qu’il conviendrait de faire pour ne pas rajouter de la maltraitance «
institutionnelle » et de la souffrance.
C’est à ces questions que le dossier de ce numéro s’intéresse,
plus particulièrement à ce temps, plus ou moins long, qui suit l’envoi du
signalement à l’autorité judiciaire et va jusqu’à la mise en place d’une prise
en charge bien établie. Il ne prétend pas à l’exhaustivité, mais il présente
des contributions exemplaires de la difficulté à traiter ces situations
complexes.
Acte de transmission, le signalement en tant que passage d’un
champ – enseignant, éducatif, social, soignant, etc. – à un autre, celui du
judiciaire, interroge les articulations entre professionnels, la compréhension
et la connaissance de l’autre : son terrain d’action, ses modalités, ses
procédures, etc.
Situation extrême, plus que tout autre, propice aux clivages et
aux projections, la problématique de la maltraitance met à l’épreuve les liens
entre différents champs professionnels, différentes institutions. L’enfant et
sa famille peuvent faire les frais de ces difficultés.
L’enjeu des débats est la protection de l’enfant ou de
l’adolescent et l’accompagnement de la famille dans son difficile travail de
parentalité (Sophie Marinopoulos).
Les premiers articles de ce dossier témoignent de ce que vivent
les professionnels de « première ligne » côtoyant les enfants au quotidien aux
prises avec la découverte des mauvais traitements et le dilemme de signaler.
Ainsi, nombreux sont les signalements qui partent de l’école. Outre les
difficultés inhérentes à leur propre institution (Laurence Azaïs), les
personnels sont aussi aux prises avec la logique propre et les lenteurs des
instances policière et judiciaire (A. Paillard).
La crèche, la halte-garderie, le centre de loisirs, bref tous
les lieux fréquentés par les enfants et les adolescents connaissent des
problématiques semblables à celles ici décrites.
L’hôpital, lieu de soins, n’est pas seulement lieu de
découverte de mauvais traitements, il est aussi lieu de protection et
d’évaluation (Antoine Leblanc et Samir Harchaoui). Les équipes de pédiatrie y
accompagnent l’enfant dans les premiers moments (d’attente) de la procédure
judiciaire. Ils s’étonnent de ne pas être toujours informés des suites données
à leur démarche.
De façon récurrente, cette plainte revient chez ces
professionnels de première ligne et l’appel à la concertation et à la
collaboration peine à se concrétiser dans la pratique. Il reste trop souvent
incantatoire.
Du côté de la justice, le procureur, dont le rôle est de
veiller à l’exécution des lois au parquet des mineurs (Jeanne Duyé), occupe une
place charnière puisqu’il reçoit les signalements et décide s’il doit classer,
demander une enquête à la brigade des mineurs ou saisir le juge des enfants.
Celui-ci, dans son cabinet, à partir de la lecture du signalement, instaure un
débat (Anne Tardy). À l’audience il s’efforce de favoriser l’expression de
l’enfant ou de l’adolescent et de ses parents dont il doit rechercher
l’adhésion. Les mesures qu’il préconise seront le plus souvent
temporaires.
Le juge peut s’appuyer si nécessaire sur un service
d’évaluation et d’orientation éducative. La démarche d’ioe (Michel Roger) passe au départ par un
rapport de force – lié à la dimension de contrainte de la mesure judiciaire –
entre l’éducateur et les parents qui doit se transformer en rapport de
confiance. Il importe, à toutes les étapes de cette démarche, de ne pas
discréditer les parents sans pour autant se montrer complaisant.
Ces témoignages et ces réflexions rendent compte des pratiques
à l’œuvre. On y lit les efforts des intervenants ainsi que leurs difficultés à
communiquer et, quelquefois, à se comprendre. Le dialogue, l’échange,
favorisent la meilleure connaissance du travail de l’autre (Antoine Leblanc,
Martine de Maximy). S’il appartient aux praticiens de première ligne de mieux
connaître et comprendre le temps et les logiques judiciaires, les magistrats de
leur côté gagneraient à mieux comprendre les difficultés des
signaleurs.
C’est que le fait de signaler ne va pas de soit, ne se fait pas
de gaieté de cœur : les mouvements affectifs déclenchés par la découverte de la
maltraitance renvoient à des fantasmes archaïques et suscitent des défenses
personnelles et des mouvements institutionnels complexes (Jean-Louis Le Run).
Les temps de professionnels, des parents et des enfants sont différents et ce
décalage peut avoir des conséquences désastreuses, en particulier pour les
bébés (Caroline Mignot). Les conflits de compétences et les rivalités
compliquent les parcours des victimes et les recherches d’amélioration, si
elles sont louables ou efficaces, comme l’expertise en réquisition précoce
(Christian Besnard), peuvent avoir aussi des effets paradoxaux : en témoigne
l’adresse directe des victimes aux unités médico-judiciaires qui court-circuite
souvent les services de pédiatrie (Mireille Nathanson).
Les parents ne sont pas les seuls à être impliqués par le
signalement. Ceux-ci peuvent concerner aussi les professionnels de l’enfance
eux-mêmes, à tort ou à raison : il en va ainsi des familles d’accueil
particulièrement exposées (Jean-Claude Cébula), car elles réalisent (?) une
nouvelle scène familiale aussitôt mise à l’épreuve par les enfants et
volontiers attaquée par les parents.
Au terme de ce parcours, les pouvoirs publics peuvent sans
doute contribuer à améliorer les choses (Bertrand Lory) en favorisant toutes
les occasions de rencontre entre professionnels, en instaurant des formations
pour les professionnels de première ligne (enseignants, médecins, éducateurs
etc.), en encourageant les études sur les suites du signalement encore bien
trop rares. Les observatoires régionaux de la maltraitance en voie de
développement et l’observatoire national destiné à centraliser les données,
constitueront probablement en favorisant les recherches une
amélioration.
À la lecture du dossier, on a aussi envie de formuler le vœu
que l’institution judiciaire sorte de son isolement, se rende plus accessible.
Encore faut-il qu’elle en ait les moyens. On a envie d’exprimer le souhait que
les services départementaux se « débureaucratisent », prennent davantage en
compte les appels de la base et que les services de psy, quant à eux, se
montrent moins phobiques face à la maltraitance, acceptent de former leur
personnel et d’apporter leur concours « tiercéisant » aux autres équipes.
Plusieurs articles insiste sur le fait que les choses se passent mieux pour
l’enfant et pour sa famille lorsque les articulations entre professionnels et
entre services se sont faites avant le signalement et pas seulement dans le
contexte de crise qu’il inaugure.
Il appartient à chacun face à la violence dé-symbolisante, de
continuer à penser, de créditer l’autre d’une part de vérité sans surévaluer
ses capacités à réussir là où l’on a soi-même échoué, d’avoir davantage le
souci de l’intérêt de l’enfant que celui du respect d’une idéologie.
De savoir faire acte de courage, de réalisme et d’humilité, en
mettant de côté les vieilles rivalités institutionnelles pour travailler
davantage ensemble (Jean-Yves Hayez).
On pourra lire, en regard de ce dossier, celui du n° 18
d’enfances & psy, Urgence, en particulier :
- Jean-Jacques Bonaventure, « À la brigade des mineurs,
urgance = danger »,
- p. 33 et suiv.
- Entretien avec Élisabeth Rigaud, Nadine Brault et Chantal
Fleury, « Accueillir des tout-petits en urgence », p. 63 et suiv.