2003
enfances & PSY
Dossier
Dans le bureau du juge
Anne Tardy
Anne Tardy est juge des enfants au Tribunal de grande
instance de Paris.
Le signalement est transmis au Parquet. Celui-ci saisit le juge
des enfants. La famille est reçue en audience et un débat s’instaure sur la
situation de danger de l’enfant. Des mesures d’investigation ou d’aide sont
prises. L’intervention du juge des enfants est, par essence,
provisoire.
Mots-clés :
Signalement, audience, danger, placement, adhésion, mesures éducatives, mesures d’investigation, non-lieu.
Que se passe-t-il une fois le signalement envoyé aux autorités
judiciaires ? Comment va réagir la famille ? L’intérêt de l’enfant va-t-il être
pris en compte ? Comment le mineur sera-t-il entendu, défendu ? Quels relais
peuvent être passés entre les acteurs de terrains et les intervenants
judiciaires ? Pas à pas, du bureau du substitut des mineurs à celui du juge des
enfants, quelles sont les étapes obligatoires que va connaître la famille
?
Un enfant en danger a été signalé par une assistante sociale
scolaire, par la pmi ou par un
tiers.
Ce signalement a été lu par le substitut des mineurs qui, s’il
estime que la situation de danger est caractérisée, va saisir le juge des
enfants. Celui-ci reçoit alors une requête en assistance éducative : un dossier
est ouvert.
Parfois l’auteur du signalement souhaite compléter son écrit ;
s’il le fait par téléphone, le greffier prendra note et ses déclarations seront
jointes au dossier. Il est donc toujours préférable d’utiliser
l’écrit.
Le dossier ouvert, les parents sont convoqués
Le juge des enfants prend connaissance de la situation, puis
une audience va être organisée. Si les deux parents sont joignables, ils seront
tous deux convoqués, même s’ils sont séparés.
Si l’un deux est incarcéré, son extraction sera prévue ; en cas
d’hospitalisation, contact sera pris avec le lieu de soins afin de savoir si
son état physique ou psychique permet l’audition.
Si l’un des parents est placé sous tutelle, il est obligatoire
que son tuteur soit présent.
Il sera aussi peut-être nécessaire de prévoir un interprète ;
souvent les familles y pensent et viennent accompagnées de quelqu’un qui parle
bien français, mais il est préférable qu’un tiers assermenté et extérieur à
l’histoire familiale puisse retraduire celle-ci.
Bien sûr, les enfants sont aussi convoqués : quel que soit leur
âge, ils sont les premiers concernés.
Parfois aussi une personne qui a accueilli l’enfant (voisin,
professeur, etc.), ou des grands-parents, oncle, tante seront également
entendus.
La famille reçoit la convocation accompagnée d’un formulaire
indiquant que parents et enfant ont le droit d’être assistés d’un avocat de
leur choix ou qu’ils peuvent demander qu’il leur en soit désigné un d’office
par le bâtonnier. Depuis septembre 2002, les familles peuvent consulter leur
dossier.
À Paris, la famille prend rendez-vous avant l’audience avec le
greffier chargé de l’accueil, qui fixera heure et jour pour cette consultation.
Malheureusement, aucun accueil spécifique n’a été prévu et le choc ressenti
peut être parfois difficile à vivre même si très peu d’incidents ont été
signalés depuis la mise en place de la réforme de septembre 2002. De plus, si
la consultation du signalement ou si, plus tard, d’autres éléments peuvent
faire courir un danger au mineur concerné ou à toute autre personne visée dans
le dossier, le juge, par ordonnance motivée, pourra écarter ces pièces du
dossier. Il peut être fait appel de cette décision.
Depuis que les familles ont la possibilité d’avoir accès à leur
dossier, leur avocat peut également demander à avoir copie de ce même dossier,
ce qui n’était pas possible jusque-là.
Afin de laisser le temps à la famille ou aux avocats de
préparer éventuellement leur défense, l’audience est rarement fixée avant
quinze jours, trois semaines.
En cas d’urgence et d’extrême danger
Si une mesure de protection s’avère indispensable (placement),
celle-ci peut être prononcée sans audience. Le juge devra convoquer dans les
quinze jours qui suivent le placement. Généralement, les placements en urgence
relèvent plutôt du Parquet qui, avisé parfois tard le soir d’une crise
familiale grave, sera amené à assurer immédiatement la protection de l’enfant.
À la requête et au signalement sera alors jointe l’ordonnance de placement
provisoire qui ne peut faire l’objet d’un appel. D’où la nécessité de recevoir
très rapidement la famille, car la situation a pu s’apaiser. Lors de
l’audience, les critères du danger seront reprécisés et explicités. Enfin, la
famille bénéficiera d’une possibilité de recours en saisissant la Cour
d’appel.
Convoqués, certains parents ne se présentent pas
Arrive le jour de l’audience. Parfois personne ne se présente.
La convocation a pu terrifier la famille, et principalement les parents, au
point qu’ils préfèrent éviter de venir.
Lorsqu’il s’agit d’un adolescent, ses parents seront là, mais
le principal concerné absent peut faire dire « que ce n’est pas son problème ».
Alors le juge persiste. Si la famille est connue du service social ou d’une
association, il peut contacter ces derniers afin d’estimer si la situation
pourrait être dédramatisée avec leur accompagnement. Sans tomber dans la
démagogie, un courrier personnalisé à l’adolescent buté peut être aussi un
moyen de sortir de l’impasse. Parfois les parents décrivent le rôle du
magistrat de telle manière que leur enfant a pu ne pas vouloir venir. Si
cependant la situation reste bloquée, une deuxième convocation peut passer par
le commissariat de police en demandant d’aviser les parents et de leur
expliquer l’absolue nécessité de se rendre au palais de justice.
Enfin, si tout a échoué, une décision sera rendue : enquête,
investigation, qui pourront en dernier ressort s’exercer jusqu’au domicile
familial et, avec un peu d’opiniâtreté, la famille
sera rencontrée. Des liens ayant été
créés avec le service mandaté par le juge, cela permettra que la famille soit
enfin présente à l’audience,. quatre à six mois après la première audience
infructueuse.
À l’audience, un débat s’instaure, une décision est prise
Malgré tout, la plupart des familles se présentent, en avance,
ou avec beaucoup de retard (ce qui oblige parfois à reporter l’audience),
souvent accompagnée d’amis, de voisins ou de la famille élargie. Le principe
serait de ne recevoir que parents et enfants. Parfois, un tiers bien accepté de
tous peut médiatiser le conflit, et il sera opportun de l’entendre. Dans
d’autres cas, ce tiers risque de prendre la place des parents et mieux vaut
fermement l’éconduire.
Au départ, tous sont présents dans le bureau, mais bien vite,
ce sont toujours les mêmes qui vont parler. L’enfant s’endort ou disparaît à
quatre pattes sous le bureau, quitte à resurgir quand un mot ou une intonation
le touchent ou le réveillent. L’adolescent baisse la tête ou part en claquant
la porte. Alors, le juge en fait sortir certains, garde le silencieux qui peut
ainsi s’exprimer. Tout en rappelant à chacun que le secret ne peut qu’être
partagé et que si des éléments importants sont indiqués, ils seront notés sur
le procès-verbal d’audience et ensuite discutés avec tous. Ce qui est relevé
dans le signalement, qui a pu déjà être lu, est redit afin que chacun réagisse
et, éventuellement, explique ce qui a pu conduire aux difficultés
évoquées.
Les parents se justifient souvent en invoquant le comportement
difficile, insupportable de l’enfant, leur logement exigu (ce qui se vérifie à
Paris), le chômage, les conflits de couple, leur culture.
En arrière-plan, le placement de l’enfant est toujours
terriblement redouté. De plus en plus, les avocats sont présents ; quelquefois,
ils étaient déjà là dans le cadre du divorce. Certains vont tenter de faire
prendre en compte l’intérêt de l’enfant, d’autres ne peuvent s’empêcher de «
coller » aux discours d’un des parents. Il peut alors arriver qu’il devienne
nécessaire que l’enfant soit aussi représenté par un avocat qui pourra porter
une parole parfois difficile à faire émerger. L’importance de la formation et
de la spécialisation des avocats dans un tel domaine n’est plus à
souligner.
Il ne suffit pas d’être père ou mère de famille, comme on
l’entend parfois encore en audience, pour être compétent dans le domaine de
l’enfance en danger. Bien sûr, il ne s’agit pas de prôner une défense de
connivence, il faut permettre aux parents d’être représentés et de transmettre
ce qu’ils ont parfois du mal à exprimer. Cela nécessite empathie et recul.
Surtout que les réactions parentales au signalement peuvent aussi aller vers la
recherche d’un autre coupable : l’école, l’assistante sociale, celui qui a
signalé…, et toute la difficulté sera d’estimer la part de véracité dans les
déclarations des parents, sans effacer leur responsabilité dans la manière dont
ils exercent leur autorité parentale.
La première audience a surtout pour mission d’énoncer la
gravité des éléments du signalement, d’instaurer un débat et enfin de rendre
une décision, sachant que le cabinet du juge des enfants est le seul lieu, dans
le tribunal, où la loi prévoit de recueillir – « si possible » – l’adhésion des
parents à la décision rendue. Ce qui est en fait assez réaliste.
Le juge prend des mesures
La première décision est généralement instituée pour six
mois.
Il peut s’agir d’une mesure d’investigation (enquête sociale ou
investigation d’orientation éducative) ou d’une mesure d’assistance éducative
en milieu ouvert. Éventuellement aussi d’une mesure d’expertise psychologique
ou psychiatrique, ou d’une mesure de médiation culturelle.
Les mesures d’investigation et d’orientation éducative ou
d’enquête sociale sont décidées lorsqu’un travail éducatif n’est pas encore
mûr, et que les parents ne sont pas prêts à un réel accompagnement.
La mesure de médiation culturelle doit, elle aussi, être
comprise et acceptée ; l’imposer serait néfaste.
Enfin, le placement est très rarement décidé pendant la
première audience. Il peut aussi arriver que le danger signalé ait cessé, et
dans ce cas une décision de non-lieu sera prononcée.
Les parents reçoivent une ordonnance motivée expliquant
pourquoi tel service est nommé. Ce service ne prend pas toujours contact avec
les auteurs du signalement, ce qui est regrettable. En effet, la vocation de
l’intervention judiciaire est d’être temporaire – 6 mois, 2 ans, par exemple –
pas de perdurer ; un jour, le relais sera de nouveau passé à ceux qui ont pu
signaler la famille, soit parce que le danger a cessé, soit parce que,
temporairement, le suivi éducatif est devenu irréalisable, et que seul un
nouveau signalement permettra, avec des éléments précis et objectifs,
d’intervenir à nouveau.
Le temps judiciaire reste éminemment provisoire. Il est donc
indispensable que des relais existent entre les professionnels du terrain et le
tribunal afin d’intervenir au mieux dans l’intérêt de l’enfant.