2003
enfances & PSY
Dossier
Le médecin et le juge
Dialogue
Antoine Leblanc
Antoine Leblanc, pédiatre, est chef de service au centre
hospitalier sud-francilien à Evry, dans l’Essonne.
Martine de Maximy
Martine de Maximy est vice-présidente chargée des fonctions
de juge des enfants au Tribunal de grande instance de Paris.
Ils sont tous les deux membres du comité de rédaction
d’enfances & psy.
Une enquête sur les suites données au
signalement.
41 signalements consécutifs d’adolescents, rédigés au titre de
la protection de l’enfance en danger, ont été revus. Une enquête téléphonique
auprès du greffe des tribunaux et du secrétariat des conseils généraux
concernés a permis de connaître les suites données par les autorités après
réception des signalements.
18 adolescents ont été perdus de vue par le service après
l’envoi du signalement. 32 signalements judiciaires (sur 39) ont débouché sur
une audience au cabinet d’un juge des enfants. Aucun des adolescents pour
lesquels une demande de séparation avait été formulée n’a été placé.
C. Rey, P. Alvin. « Suites judiciaires et administratives du
signalement d’adolescents en danger », dans Arch.
Pédiatr., 1995, 2, p. 431-437.
Martine de Maximy :
J’ai lu ton article et je ne comprends pas pourquoi tu ne parles pratiquement
pas du juge des enfants.
Antoine Leblanc :
Aujourd’hui, quand je fais un signalement, je m’adresse au Parquet. Quand il y
a un danger avéré et immédiat et que, pour protéger l’enfant, il y a des
mesures immédiates à prendre, je m’adresse directement au substitut du
procureur. Il y a vingt ans, quand j’ai commencé à faire de la pédiatrie, on
s’adressait au juge des enfants, quelquefois on était très bien compris.
Quelquefois, pas. J’ai souvenir d’une histoire qui est arrivée à une collègue :
un enfant était manifestement maltraité et pour des raisons d’environnement, le
juge a préféré laisser l’enfant dans sa famille et il a fallu x signalements
pour que l’enfant puisse être finalement protégé.
M.M. : Et tu as
l’impression que le Parquet comprend mieux ?
A.L. : Je vois le
Parquet comme le sommet de la pyramide : c’est lui qui prend les décisions, qui
décide, s’il y a besoin, d’une enquête de police, qui saisit le juge des
enfants, qui prend une ordonnance de placement provisoire s’il le juge
nécessaire en fonction du signalement qu’on lui a fait, qui interdit ou non le
droit de visite. Pour moi, le juge pour enfants intervient dans un second
temps. C’est ainsi que cela fonctionne à mon niveau, dans mon
département.
M.M. : Je vais te
raconter une histoire, un peu caricaturale parce que tous les substituts
n’auraient pas réagi de cette façon, mais cela montre à quel point la logique
de fonctionnement du substitut du procureur et du juge des enfants n’est pas la
même.
Une maternité fait un signalement au procureur. Un enfant vient
de naître, il a trois jours. Sa mère est une jeune femme sans domicile fixe. Il
n’existe aucun projet d’accueil en centre maternel et on ne sait pas où elle va
partir avec le gamin. Donc un placement est demandé pour évaluer la situation
et pour garder le bébé à la maternité.
A.L. : Actuellement en
maternité, le bébé est un « passager clandestin » ; il est hospitalisé avec sa
mère, mais n’est pas enregistré comme patient par l’administration. Si la maman
n’est plus là, il doit quitter la maternité.
M.M. : En
l’occurrence, c’était pour que la mère reste. Si elle partait, elle ne pouvait
pas emmener le bébé. La mère était majeure, on ne pouvait donc pas la placer.
Le substitut des mineurs prend une ordonnance de placement à l’hôpital.
L’urgence fait que c’est le Parquet qui a agi. Bien entendu, le juge des
enfants aurait pu être saisi. Certains collègues, je le sais, préfèrent que
cela soit le Parquet parce qu’ils ont les coudées plus franches soit pour
prolonger, soit pour faire une mainlevée. Pour ma part, je pense que prendre
une ordonnance de placement, même pour quelques jours, ce n’est pas anodin,
d’autant qu’il n’y a pas d’appel possible quand c’est le Parquet qui
l’ordonne.
Donc l’ordonnance de placement est prise et le dossier est
ouvert assez vite à mon cabinet. Avant même que j’aie eu le temps de convoquer
la mère, celle-ci téléphone en pleurs à ma greffière. Elle raconte que la
brigade des mineurs est venue chercher son bébé au domicile de ses parents chez
qui elle avait amené l’enfant. Renseignements pris, il apparaît qu’un substitut
de permanence avait ordonné en urgence le placement de l’enfant à la
pouponnière de l’ase.
A.L. : La mère est
partie avec l’enfant malgré l’ordonnance de placement ! Elle a contrevenu à la
loi…
M.M. : Pas à la loi. À
une décision de justice, ce n’est pas pareil. Elle avait l’autorité parentale.
Vendredi, j’ai pris contact avec l’hôpital, j’ai dit que je me désolidarisais
complètement de cette mesure qui, à mon avis, était une mesure de violence à
l’égard de ce bébé. J’ai pris contact avec le centre d’accueil, j’ai convoqué
en urgence la mère et la grand-mère et, le soir même, j’ai confié l’enfant à la
grand-mère pour être sûre qu’il ait un lieu stable. J’avais consulté le dossier
que j’avais fait remonter des archives, j’avais vu qu’il y avait un conflit
parents/fille mais pas de maltraitance. Et j’ai ordonné une
aemo (mesure d’assistance éducative
en milieu ouvert) avec un service spécialisé dans les relations précoces
mère/enfant.
Si l’hôpital m’avait informée – plutôt que le procureur – que
la mère avait emmené l’enfant chez ses parents, j’aurais convoqué la mère
rapidement. En règle générale, le juge des enfants ne place pas sans audience ;
il doit s’efforcer de recueillir l’adhésion de la famille à la mesure qu’il
envisage d’ordonner – c’est une exigence légale – et finalement le placement
est exceptionnel. Donc il est dans une logique complètement différente de celle
du procureur. Il est dans la relation, dans la négociation et surtout, il s’est
déjà « coltiné » des placements autoritaires : il a vu, dans son bureau des
gardes retenir la mère pendant que l’enfant partait à l’ase… parce que parfois c’est nécessaire… Bref,
on ne peut pas demander au Parquet d’avoir la logique de travail d’un juge des
enfants qui s’inscrit dans une durée, dans un projet de travail.
A.L. : Sauf que je
travaille avec une substitut qui est une ancienne juge pour enfants !
M.M. : Je comprends ta
démarche. Mais je voudrais revenir à ton image de sommet de la pyramide. Cette
image ne correspond pas à la réalité. Je suis juge et je ne suis pas du tout
sous les ordres du Parquet. Dans les affaires de signalement, il est la porte
d’entrée, l’aiguillage. Effectivement, nous serons saisis par le Parquet. Et
très rapidement, car nous devons recevoir les familles dans les quinze jours.
La loi est maintenant très précise.
En tout cas, ta représentation d’une hiérarchie ne correspond
pas à la réalité.
A.L. : C’est ce que
j’avais compris, au fur et mesure des signalements et des contacts. Nous avions
un substitut qui se présentait un peu comme « c’est moi le chef ». On sentait
bien, quand on faisait un signalement, que c’était lui qui décidait, si bien
que nous avons la représentation que le juge des enfants intervient
secondairement.
M.M. : Souvent
secondairement, mais très rapidement. Si bien que, très vite, le procureur n’a
plus la maîtrise du dossier, et surtout, le juge des enfants intervient
longtemps et en profondeur. Ce sont deux fonctions différentes. Le procureur
prend la décision en urgence et après c’est au juge ! Entre nous, il y aura un
va-et-vient du dossier, chaque fois que le juge va prendre un jugement, il va
communiquer le dossier au procureur qui va donner son avis, bien sûr, mais s’il
n’est pas d’accord, il ne peut recourir qu’à l’appel. Il ne peut pas nous
dicter notre décision.
Pour en revenir à ton article, comment se fait-il que pendant
le laps de temps où l’enfant était encore à l’hôpital, tu n’aies pas eu de
relation avec le juge des enfants ?
A.L. : J’ai très peu
de relations avec le juge pour enfants. D’abord parce que, comme le substitut
d’ailleurs, il est souvent difficile à joindre, le standard nous renvoie
systématiquement sur la greffière. Vu leur charge de travail, ils se protègent
des coups de fil. Il faut appeler plusieurs fois pour arriver à avoir un
contact avec lui. Cependant, quand je sais qu’il y a déjà un juge dans
l’histoire, lorsque je téléphone au substitut, je lui en parle : « Je vais vous
envoyer un signalement. Est-ce que vous m’autorisez à en envoyer un double au
juge des enfants dont je sais qu’il est déjà dans le circuit ? » Après
j’attends de savoir dans quel délai il va convoquer l’enfant. Quelquefois je
suis prévenu, mais pas toujours. Pas plus tard que ce matin, j’ai appris par
l’intermédiaire de sa mère qu’un enfant hospitalisé dans mon service était
convoqué par le juge !
M.M. : Ils ne vous ont
pas envoyé de convocation à vous ?
A.L. : Non. L’enfant a
8 ans et l’éducatrice de notre service l’a accompagné. La question était de
savoir si on laissait la mère venir le chercher et l’emmener au tribunal ou si
nous, on trouvait quelqu’un. Quand elle est là, c’est généralement l’éducatrice
qui l’accompagne.
M.M. : Oui, parce que,
s’il y a placement, il y a une responsabilité de l’hôpital.
A.L. : De notre côté,
nous n’avions pas cherché non plus à joindre le juge pour cette affaire-là qui
était relativement claire : les services sociaux étaient prévenus et le juge
était déjà au courant de l’histoire. On attendait qu’une décision soit prise et
on a appris par hasard ce matin, alors que l’enfant est dans le service depuis
huit jours, que le juge devait recevoir la famille ! Quelquefois le signalement
n’est pas pris en compte par le substitut, il peut très bien dire, il y a
non-lieu, il n’y a pas matière.
M.M. : C’est le juge
qui peut dire non-lieu ; pour le substitut, c’est classement sans suite. Il
peut, en effet, classer l’affaire. Il peut arriver qu’un substitut, c’est une
façon de voir les choses, classe beaucoup. Mais, si les services pensent qu’il
y a vraiment danger, rien ne les empêche d’alerter le juge des enfants qui a
possibilité de se saisir d’office.
A.L. : On ne le sait
pas forcément et on aurait l’impression de passer outre les décisions du
substitut.
M.M. : Et alors ! Il
n’est pas notre supérieur hiérarchique. Le substitut démarre les affaires. Dans
une affaire pénale, c’est lui qui saisit le juge d’instruction mais, s’il ne le
fait pas, les victimes peuvent se constituer partie civile auprès du doyen des
juges d’instruction. Dans ce cas, l’action publique se met en marche. Ces deux
procédures permettent au juge du siège d’être saisi malgré le refus du parquet
qui applique sa politique, laquelle dépend à la fois des directives générales
et de l’appréciation personnelle des magistrats.
Nous sommes dans une démocratie et si, en ton âme et
conscience, tu n’es pas d’accord avec un classement sans suite, tu peux écrire
au juge des enfants. Celui-ci se saisira ou non, mais la possibilité
existe.
A.L. : Il arrive quand
même qu’un juge des enfants m’appelle, par exemple pour me dire : « Je vais
recevoir cette famille, j’ai lu votre signalement, est-ce que vous pouvez me
donner des renseignements sur la famille qui serait susceptible de prendre
l’enfant, comment cela se passe-t-il entre l’enfant et son père ? » Je trouve
cela très bien.
M.M. : Pour apprécier
des choses, nous avons besoin des observations et des avis des professionnels.
Par exemple, je trouverais intéressant que vous puissiez faire le bilan des
signalements que vous envoyez au juge.
A.L. : On ne le fait
que s’il nous le demande. Ce qui arrive de temps en temps. Un exemple : une
petite fille maltraitée par sa mère est hospitalisée à la demande du père. Nous
faisons un signalement de toutes ses lésions. Le substitut a envoyé
immédiatement ce signalement au juge des enfants qui a convoqué en audience
l’enfant et sa famille, mais avant de recevoir l’enfant, le juge m’a demandé
comment ça se passait entre le père et sa fille. Je lui ai fait passer le
rapport par l’éducatrice.
M.M. : Je pense qu’il
serait important que vous rencontriez les juges des enfants. Ça serait bien de
faire un groupe de travail pour communiquer…
A.L. : Pour ma part,
je n’ai jamais pris l’initiative de le faire. En revanche, je suis allé
rencontrer le substitut. Il est vrai que chaque fois que l’on communique, cela
se passe beaucoup mieux, mais avec certains juges, on a l’impression que
lorsque l’on donne un avis, on se mêle de ce qui ne nous regarde pas ! Dans un
courrier, on le fait sur la pointe des pieds, parce que l’on ne sait pas
comment cela va être pris. Alors peut-être que l’on ne se parle pas
suffisamment…
M.M. : C’est l’éternel
problème du travail des institutions avec les juges et vice-versa. Il se trouve
que j’ai travaillé cette question-là. On a tendance à adapter sa conduite à
l’autre alors qu’il faut dire ce que l’on a à dire, de sa place, sans chercher
à l’adapter au lecteur : l’écrit est versé au dossier. Il sera lu par les
équipes éducatives, par l’ase, etc.
Je ne crois pas qu’il faille se dire : « avec ceux là, je peux travailler, avec
les autres, ce n’est pas possible ».
A.L. : Ce n’est pas
cela ! Mais il y a des gens avec qui on peut communiquer, avec qui c’est
constructif et d’autres avec qui c’est plus difficile !
M.M. : Oui, mais si on
prend l’habitude de les impliquer, cela peut modifier leur position. Si, toi,
tu as besoin que le juge sache telle ou telle chose, eh bien, il faut le lui
faire savoir.
A.L. : J’ai raconté
l’histoire d’une jeune fille qui était abusée dans une famille où il y avait
une ambiance de maltraitance. J’ai donc fait le signalement, le substitut a
reçu la famille pour lui dire qu’il saisissait le juge des enfants, etc. La
suite de l’histoire m’est arrivée récemment. J’ai appris que le juge avait pris
une décision d’ioe et une
aemo (qui n’était pas appliquée, ça
c’est une autre histoire) et je n’en avais pas été averti !
M.M. : C’est vrai
qu’on est submergé et que l’on ne tient pas informé tout le monde de ce que
l’on fait. Parfois d’ailleurs, il n’y a pas lieu de le faire, mais tu peux,
toi, demander ce que devient tel ou tel dossier.
A.L. : L’article que
j’ai écrit pour ce dossier concerne uniquement les signalements judiciaires qui
se font dans l’urgence pour un enfant en danger immédiat. Nous en faisons au
moins deux par mois, c’est beaucoup ; et sur le secteur, nous en faisons en
moyenne cinq par mois pour mille huit cents hospitalisations par an. On fait
aussi des signalements pour des enfants que l’on voit en consultation.
Bien entendu, nous faisons aussi des signalements purement
administratifs à la circonscription de l’Aide sociale à l’enfance (ase).
Et toujours, nous nous posons des questions par rapport au
contenu du signalement, celle aussi de savoir qui a le droit d’accéder au
contenu de nos signalements. Un exemple là encore : je soigne un enfant pour
une maladie grave. Les parents se battent pour sa garde, à tel point qu’ils ont
fait des signalements accusant l’autre de maltraitance. Ce signalement est
parti au secteur, il est remonté à l’inspectrice de l’ase, que j’ai appelée pour savoir ce qu’il y
avait dans ce signalement. Elle a refusé de me le dire, considérant qu’elle a
remis le signalement au substitut et que c’est son dossier.
M.M. : Avec ces
questions de pouvoir, on peut en arriver à oublier l’intérêt des enfants
!
A.L. : Cette
inspectrice m’a dit, compte tenu du signalement, vous ne pouvez pas rendre
l’enfant à sa mère. J’ai répondu que jusqu’à preuve du contraire, c’est le juge
qui décidait. La conversation téléphonique a tourné court. Donc elle a gardé
son dossier. Moi, j’ai fait un signalement complémentaire, et j’ai rendu
l’enfant à sa mère. Pour l’instant, le signalement fait l’objet d’une enquête
mais il n’a pas donné suite.
Alors, si on fait une réunion, j’aurais envie qu’elle se fasse
avec les juges des enfants, mais aussi avec le représentant du conseil général
qui est chargé de mission pour l’enfance en danger et le substitut. Alors, on
pourrait mettre tout à plat. Dans la journée organisée par
enfances & psy sur « le signalement et après »,
j’ai senti beaucoup d’incompréhension, de tension même entre les magistrats et
les nombreux professionnels présents dans la salle.
M.M. : À titre
personnel, je n’ai pas de problème de coopération avec les services
hospitaliers. Je suis généralement en relation avec l’assistante sociale. Avec
le médecin, ça m’arrive mais celle qui m’écrit, c’est l’assistante
sociale.
A.L. : Selon les
services, ce sont les médecins ou les assistantes sociales qui réunissent les
informations et qui font le signalement en collaboration avec les médecins,
donc ce n’est pas un problème. C’est surtout un problème de temps et de
disponibilité et de communication.
M.M. : C’est vrai que,
tous, on a peu de temps, mais il faut faire des choix.
A.L. : Oui, mais quand
on téléphone à une greffière, quelquefois on est entendu sur la gravité de nos
situations, mais d’autres fois, on s’entend dire : « Écoutez, on est débordé…
»
M.M. : Mais avec la
greffière il faut argumenter ! Il faut lui dire « c’est au juge que je veux
parler ». Si c’est très grave, il faut insister, ou envoyer un fax. C’est
d’ailleurs mieux d’écrire, parce que cela reste dans le dossier et, en plus,
cela nous permet d’être disponible, pour les moments où on doit l’être. Quand
je suis en audience, par exemple, je ne peux pas répondre au téléphone. Sans
doute comme toi lorsque tu es en consultation…
A.L. : J’ai rédigé un
protocole de prise en charge des enfants maltraités dans le service et j’espère
le diffuser, lorsque nous l’aurons soumis aux institutions qui travaillent sur
ces problèmes. Et, c’est promis, les juges pour enfants en seront destinataires
!