2003
enfances & PSY
Dossier
Les bienfaits de l’expertise psychologique précoce
Christian Besnard
Christian Besnard est psychologue, psychothérapeute, expert
près la cour d’appel de Rennes. Chargé de cours à Rennes 2, enseignant à Paris
V. Il est chercheur au laboratoire de cliniques criminologiques de Rennes 2,
centre hospitalier de Saint-Brieuc.
La pratique de l’expertise et l’expérience clinique de la prise
en charge de victimes de violences dans un service de pédiatrie nous ont amené
à proposer une intervention précoce dès la révélation, pour éviter les
phénomènes de décompensation et de répétition, et pour faire en sorte que la
première rencontre avec l’expert ne soit pas un simple contrôle de la
crédibilité, mais qu’elle tienne aussi compte de l’état traumatique du sujet :
cette expertise devient alors autre chose qu’une simple évaluation
psychologique, elle comporte un versant thérapeutique indéniable.
Mots-clés :
Expertise psychologique, traumatisme, maltraitance, crédibilité.
Quand nous avons commencé à pratiquer l’expertise en 1978, nous
étions étonné de voir que souvent cette investigation uniquement ordonnée par
un juge d’instruction se produisait, certes au cours de la procédure, mais des
mois après la révélation, et nous avons même assisté à des procès d’assises où
non seulement les victimes n’avaient pas de défense mais où aucun expert
n’avait été désigné pendant l’instruction.
Il était même habituel d’entendre dire que l’expertise
psychologique était un traumatisme supplémentaire, qu’il fallait attendre « que
la victime aille mieux ». Seul un examen médical était ordonné et, à ce propos
encore, on parlait de violences faites aux victimes.
Les victimes n’étaient d’ailleurs que de simples témoins de
leur propre agression, souvent sans constitution de partie civile, et la
procédure pénale ne leur donnant pas le statut de victime avant une éventuelle
condamnation de l’agresseur, personne ne se préoccupait de leur état
psychologique au cours de la procédure.
Les sujets que nous voyions alors étaient bien souvent plongés
dans la culpabilité, dans la honte, les liens d’emprise étaient repérables.
Surtout, nous étions souvent en face d’états traumatiques avec des troubles de
la corporalité, des états dépressifs, des manifestations d’angoisse, des
conduites suicidaires. Nous avons ainsi connu des enfants qui avaient été à
nouveau victimes d’agression ; d’autres étaient dans des risques de passage à
l’acte. Ces sujets avaient en commun de n’avoir bénéficié d’aucune prise en
charge psychologique. Ils avaient été « interrogés » de manière répétitive,
leurs paroles n’avaient plus aucune authenticité, leurs discours étaient
parasités et reconstruits, mais personne ne s’était préoccupé de leurs émotions
et de « leur mémoire traumatique ».
Conséquences des agressions et traumatisme de la
révélation
Nous savons que toute violence peut provoquer un véritable
bouleversement de l’organisation psychique : la soudaineté, l’absence
d’anticipation, l’impossibilité de faire appel à quiconque créent un état de
terreur, de sidération. Les conséquences sont fonction de la nature de
l’agression, mais aussi du lien éventuel avec l’agresseur et de la répétition
dans le temps qui entraîne un syndrome d’accommodation où le lien d’emprise est
rendu possible par la honte et la culpabilité éprouvées.
Lorsque la révélation est tardive, on observe que la victime,
croyant pouvoir oublier, s’était mise dans une situation d’équilibre qui
bascule à la révélation. Celle-ci, loin de la libérer, la met au contraire dans
un état de grande fragilité. Et elle sera soumis à rude épreuve quand elle va «
devoir faire la preuve de ce qui lui est arrivé » en cas d’absence d’éléments
médico-légaux, ce qui est souvent le cas lorsque la révélation est tardive et
quand l’agresseur désigné ne reconnaît pas les faits.
Dans notre expérience de l’expertise des victimes – et aussi
des sujets mis en examen – nous avions aussi l’habitude d’être confronté aux
phénomènes de répétition.
Du côté des victimes, souvent elles avaient subi des agressions
antérieures, sans avoir jamais pu formuler de demandes d’aide, sans jamais
recevoir d’offre de soins alors qu’elles étaient manifestement entrées dans des
états névrotiques.
Du côté des personnes mises en examen, elles-mêmes avaient été
des victimes dans l’enfance, étaient restées dans le silence – sans révélation
ou sans prise en charge – et, surtout, nous retrouvions en expertise des
enfants ou des adolescents devenus des agresseurs qui, eux non plus, n’avaient
jamais bénéficié d’aide psychologique.
Il nous restait à faire le lien entre, d’une part, ces
expertises tardives, insatisfaisantes et souvent difficiles, cette non
reconnaissance de la place de victime et de l’existence d’un état traumatique
et des conséquences repérées comme troubles de la corporalité avec toutes les
manifestations fonctionnelles que la clinique connaît depuis longtemps et,
d’autre part, les phénomènes de répétition, de re-victimisation ou
d’agression.
L’expertise précoce, premier lien thérapeutique ?
En 1988, un magistrat du parquet nous fait part des difficultés
rencontrées par les enquêteurs au cours des « interrogatoires » des victimes
souvent en état de choc, incapables de dire, prostrées, ce qui justifiait
souvent des heures d’audition, avec la nécessité de leur faire répéter leurs
déclarations pour rassembler des éléments de preuve. Les enquêteurs signalaient
aussi qu’ils avaient aucun lien avec d’autres professionnels et qu’ils ne
savaient pas comment la victime et la famille géraient la révélation.
Cette réflexion rejoignait les nôtres : alors que nous n’avions
aucun contact avec eux, les victimes se souvenaient souvent de ces moments
difficiles et nous en parlaient au cours de l’expertise.
Ce sera la naissance de l’expertise en réquisition précoce, dès
la révélation et avant toute intervention judiciaire en utilisant l’article
77-1 du Code de procédure pénale, utilisé pour l’expertise médicale : « s’il y
a lieu de procéder à des constatations ou à des examens techniques ou
scientifiques qui ne peuvent être différés, le procureur de la République ou,
sur autorisation de celui-ci, l’officier de police judiciaire, a recours à
toutes personnes qualifiées ».
Cette pratique se mettra en place sur une partie de la cour
d’appel de Rennes et dans d’autres juridictions de France. Toujours d’actualité
et renforcée par les procédures d’audition des victimes avec les
enregistrements prévus par la loi, l’expertise psychologique précoce intervient
au début de l’enquête préliminaire ou après la première audition et s’intéresse
en priorité à l’état traumatique du sujet.
Elle permet d’avoir un avis sur les confrontations qui, dans le
passé, pouvaient être insupportables pour certaines victimes. Elle permet aussi
de donner des indications sur les mesures d’aide à prendre en urgence, de
prévoir une hospitalisation où l’audition de la victime par les enquêteurs
pourra se faire. Surtout, elle permet une intervention sur l’environnement
familial et une prise en charge psychologique rapide en proposant un lieu
thérapeutique sans rupture, dans la continuité de la révélation, par un
professionnel – autre que l’expert – habitué à rencontrer en urgence des
victimes de violences ou des personnes présentant un syndrome
post-traumatique.
Et ce qui est apparu de nouveau c’est bien la prise en compte
de l’état traumatique de la victime dès la révélation.
L’autre nouveauté importante, pour un clinicien, c’est de voir
que la réalité du trauma viendra s’ajouter au problème toujours difficile de la
crédibilité. Il ne s’agit donc pas d’une expertise de crédibilité, mais d’une
évaluation de troubles psychologiques particuliers en rapport avec des
agressions : on entre ainsi de plain-pied dans le domaine de la victimologie
clinique.
Comme dans d’autres lieux où l’intervention psychologique est
devenue systématique après des formes de violences collectives qui nécessitent
l’intervention des cellules d’urgence médico-psychologiques, l’expertise
pratiquée ainsi n’est pas faite pour participer à la recherche de la vérité,
mais pour permettre l’expression des affects et des émotions qui se rattachent
à l’agression ou à la révélation ; elle crée un espace thérapeutique qui va
pouvoir se structurer ailleurs : la victime n’est pas laissée dans le
silence.
De l’utilité d’une écoute précoce
L’exemple de ces deux expertises en réquisition montre bien, me
semble-t-il, l’utilité d’une écoute précoce par le psy qui pose autrement les
questions.
Qui t’a fait ça ?
On me demande de rencontrer une fillette de 6 ans qui a
révélé à son institutrice, puis à la directrice, et ensuite au médecin de santé
scolaire appelé en urgence, des faits de violences physiques commises par
l’amie du père, en l’occurrence des brûlures de cigarettes sur une
main.
Les parents sont séparés. La mère a quitté le domicile
familial, le père est resté seul avec sa fille qui dormait d’ailleurs avec lui
jusqu’à l’arrivée d’une compagne mal acceptée par l’enfant.
Après les vacances, la fillette reprend l’école et son
enseignante remarque des blessures sur la main et quand elle lui demande à
l’enfant « qui t’a fait cela », la réponse arrive, automatique : « C’est la
copine de papa. » C’est le début de la procédure : signalement en urgence et,
dans la journée, demande d’expertise avec la possibilité d’un placement et
d’une mise en garde à vue pour le père et son amie.
L’enfant arrive à la consultation conduite par une
enquêtrice, entre dans mon bureau avec une aisance déconcertante et alors que
je m’apprête à lui expliquer le sens de notre rencontre, elle me devance et
m’annonce qu’elle est là pour me dire la méchanceté de l’amie du père ; elle
sait que personne ne va la croire, mais elle espère qu’elle va quitter la
maison et aller en prison pour longtemps !
Détendue, sans aucune inhibition, elle m’explique que le soir
elle veut rester avec son père qui joue aux cartes, mais on l’oblige à monter
se coucher et quand elle proteste, l’amie du père lui applique une cigarette
sur la main. Et de me montrer ce qu’elle appelle les brûlures.
Cette fillette, qui fonctionne dans la toute-puissance, ne
manifeste aucun trouble psychologique. Elle accuse et réclame une sanction
immédiate, ce qui est rare, voire inexistant, chez les enfants victimes de
violences physiques.
Je ne trouve aucun élément traumatique, aucune perturbation
relationnelle, aucune peur. Au contraire, elle se montre très narcissique, sûre
d’elle, en donnant des détails sur les faits de violence avec une précision
étonnante.
Mes investigations se portent alors sur la relation avec
l’amie du père. La fillette n’a jamais accepté son intrusion dans la relation
fusionnelle qu’elle avait avec son père où elle avait pris la place de la mère.
Pour éviter les conflits, son père l’envoyait dormir chez la grand-mère qui me
donnera en partie l’explication en me racontant que, pendant les vacances, la
petite fille avait été piquée par des moustiques et avait pris l’habitude de se
pincer les marques des piqûres sur la peau.
C’est la question induite de l’institutrice sur l’origine des
blessures qui déclenche la révélation et le signalement. Un dermatologue
consulté après l’expertise confirme que rien ne permet de parler de brûlures ;
il est d’accord pour l’idée des moustiques, et quand j’avance cette explication
à la fillette, elle entre dans une colère étonnante en m’expliquant qu’elle
sait mieux que moi ce qui lui est arrivé « car on ne croit pas les enfants ».
Elle confirme ainsi, à sa manière, l’absence de signes post-traumatiques et je
conclurai mon expertise sur une fausse allégation dans le cadre d’une
dé-liaison familiale. Le parquet classera le dossier, mais la fillette
obtiendra quand même un résultat, à savoir le départ de la jeune femme qui ne
pouvait plus supporter de vivre avec l’enfant qui avait tenté de l’envoyer
devant le juge.
Cette expertise montre bien que, devant l’absence totale
d’éléments cliniques sur une suspicion de violence, le discours de l’enfant est
à prendre avec une grande prudence. Cette intervention précoce permet de donner
des éléments sur la poursuite de la procédure judiciaire, elle protège en fait
la « victime » dans sa révélation abusive, mais aussi les parents du
traumatisme d’une garde à vue dont les retombées sur le plan social et
professionnel laissent des traces.
Que s’est-il passé dans ta vie ?
Annie est âgée de 13 ans, elle est très instable, présente
des troubles alimentaires et se conduit de manière insupportable au collège. On
suspecte une violence dans le milieu familial, avec une mère alcoolique et un
père qui, par ses conduites rigides, s’oppose aux investigations.
Après un signalement, elle est hospitalisée pour des
somatisations diverses hystériformes : crises de spasmophilie, baisse de
tension, hypocalcémie. Une expertise en réquisition est demandée pour saisir la
problématique de cette adolescente qui a un discours suicidaire, parle de
violence sans pouvoir donner de détails.
Au cours de nos rencontres, elle a plusieurs malaises, avec «
le souffle coupé » : elle ne peut dire ce qui lui arrive. Elle présente des
comportements phobiques avec des crises d’angoisse, exprime un sentiment de
honte et de dégoût d’elle-même, elle pense qu’elle ne sera jamais aimée. Elle
se sent responsable de la dépression de sa mère et du suicide de sa grand-mère.
D’emblée, pour nous, il s’agit d’un tableau post-traumatique et nous pensons
que les troubles de la corporalité qui sont présents ne sont pas de nature
hystérique, il ne s’agit pas de manifestations de conversion mais d’un appel,
d’une recherche de sens qui demande une investigation particulière.
Nous lui posons une question simple : « Que s’est-il passé
dans ta vie pour que tu souffres autant ? » La question étonne cette
adolescente, considérée comme « théâtrale et hystérique, » et traitée de
simulatrice. Et elle répond alors que quelqu’un de sa famille lui fait du mal
depuis le décès de la grand-mère.
Et voici les faits : depuis ce suicide, on l’oblige à aller
passer le week-end chez le grand-père pour le réconforter, lui tenir compagnie
et « s’occuper de son intérieur ». Elle finira par révéler les violences
sexuelles dont elle est victime avec des menaces pour lui imposer le
silence.
Cette adolescente était dans le piège du lien d’emprise avec
la honte et la culpabilité. Après cette révélation et la prise en charge
précoce, les crises disparaissent. Après avoir décompensé sur un mode
dépressif, son évolution sera spectaculaire avec la procédure judiciaire et une
prise en charge psychologique.
J’ai eu de ses nouvelles : aujourd’hui, elle est majeure,
elle ne montre aucun trouble psychologique et aucune perturbation ne vient
entraver sa vie affective, relationnelle et sexuelle.
Au cours des expertises psycholégales, certains enfants ont
déjà « dévoilé », et il est manifeste qu’il faut repérer autre chose que les
dires des enfants. Une simple allégation n’est pas suffisante s’il y a absence
de souffrance, d’état traumatique ou de phénomène exutoire pour liquider un
trop-plein d’excitation par de l’agir, des troubles fonctionnels, et bien sûr,
des peurs des conduites phobiques.
Certains enfants peuvent néanmoins présenter ces troubles
sans avoir été victimes de violences. Il faut alors en rechercher les origines
et surtout il faut s’interroger sur les récits d’agressions car les
interrogatoires d’enfants sont souvent suggestifs, les questions induisent les
réponses et contaminent alors le récit initial.
Pour une bonne approche de l’événement traumatique, il faut
s’aider d’épreuves projectives, de jeux symboliques, de dessins pour aider
l’enfant qui était privé de mots depuis le traumatisme constitué.
Critique et perspectives
Cette pratique nous a permis de confirmer des intuitions
cliniques concernant les risques de répétition et surtout la nécessité de voir
en urgence les victimes de violences, comme nous le faisons en pratique
hospitalière pour les passages à l’acte suicidaire, où nous voyons les enfants
et les adolescents au plus près de la rupture ; il reste encore à convaincre
certains cliniciens que la demande d’aide ne peut pas être formulée dans les
états traumatiques et que la mise en mots est nécessaire afin que les victimes
ne restent pas dans un silence qui peut devenir un équivalent de la situation
d’agression. L’expertise n’est pas simple recueil de la parole, elle n’est pas
non plus recherche de la vérité avec interrogatoire sur les faits de violences
; elle participe à la mise en mots de cet accident de vie douloureux pour qu’il
s’intègre dans leur histoire.
Nous avons eu l’occasion de revoir certaines personnes
victimes de violences : elles reviennent, de manière étonnante, parler de leur
parcours et témoignent d’une trace qui a fait sens, confirmant le lien
thérapeutique que nous évoquions.
Actuellement, nous vérifions que cette forme d’expertise
permet, sur le plan clinique, de modéliser les différents états traumatiques
qui ne produisent pas les mêmes perturbations suivant que l’on rencontre des
fausses allégations, des érotisations précoces, des rencontres avec des scènes
sexualisées, des séductions avec violences, des agressions avec lien d’emprise
; elle permet aussi de dire avec force que les hésitations, le manque de
précision dans les révélations ne sont pas un indice de fabulation mais bien
souvent, au contraire, une conséquence de l’état traumatique.
Il nous faut aussi travailler sur les liens d’emprise qui
permettent les reproductions et développer des stratégie thérapeutiques
nouvelles qui incluent des notions pertinentes comme « l’identification,
introjection de l’agresseur » définie par Sandor Ferenczi. En effet, une des
conséquences des violences est la mise en place d’une dépendance, comme dans
les conduites addictives, les troubles de la conduites alimentaires et, aussi
la prostitution pour certaines victimes que nous voyons en expertise.
Ces expertises précoces en réquisition participeraient alors
à la prévention des violences sexuelles, de la maltraitance physique et
psychique et, bien sûr, des conduites de répétitions sous toutes leurs
formes.
Je ne développerai pas ici les effets positifs de ce
protocole dans la procédure judiciaire car ce n’est pas l’objet de cet article,
et ce serait aux acteurs de la scène judiciaire de le dire.
·
AbrahamTorok, M. 1978. L’écorce et le noyau, Paris, Aubier-Montai, N. ;
gne.
·
Barrois, C. 1985. «
Action du traumatisme en action, action sur le traumatisme »,
Nouvelle Revue de psychanalyse, 31, p.
239-257.
·
Barrois, C. 1988.
Les névroses traumatiques. Le psychothérapeute
face aux détresses des chocs psychiques, Paris, Dunod.
·
Daligand, L. ; Gonin,
D. 1993. Violence et
victimes, Lyon, Médiations.
·
Ferenczi, S. 1933. «
Confusions de langue entre les adultes et l’enfant »,
Psychanalyse IV, 1982, Paris,
Payot.
·
Villerbu, L.M. 1992.
Violence-délinquance-psychothérapie,
pur 2.
·
Villerbu, L.M. 1998.
Éthique et pratiques psychologiques dans
l’expertise, Paris, L’Harmattan.