2003
enfances & PSY
Dossier
Du côté de la famille,le mandat de l’éducateur
Michel Roger
Michel Roger était, jusque récemment, éducateur à la
Protection judiciaire de la jeunesse. Il est actuellement chargé de mission «
Enfance en danger », au Conseil général de l’Essonne.
À la suite d’un signalement, il revient à l’éducateur sous mandat
judiciaire d’abord d’évaluer et de comprendre la situation pour, ensuite,
travailler avec la famille.
Au-delà du premier rapport de forces qui s’installe et qui
évolue, il s’agit d’élaborer des stratégies modulables au fil de
l’accompagnement de la famille. La description du travail réalisé avec une
famille sur trois années illustre les enjeux et les difficultés. Un travail qui
ne donne pas toujours les fruits qui en sont attendus.
Mots-clés :
Enfant en danger, assistance éducative en milieu ouvert (aemo), accompagnement de la famille.
Si le signalement d’un enfant en danger est souvent, pour la
personne qui en est à l’origine, l’aboutissement d’une longue réflexion
déchirée entre le devoir et le doute, un long et délicat travail commence avec
la famille.
La vision simpliste de la protection de l’enfant passant par
son retrait du milieu familial pathogène a, pendant longtemps, été source de
souffrance supplémentaire infligée à une famille. Aujourd’hui, avec le recul,
cette position radicale de protection peut être considérée elle-même comme
maltraitante. Certes, cette éventualité ne doit pas être exclue des modalités
qui s’offrent à un magistrat dans le cadre d’une mesure de protection, mais
quand les éléments d’analyse permettent de maintenir l’enfant dans sa famille,
toute intervention, que ce soit celle des travailleurs sociaux des conseils
généraux sous mandat administratif ou celle des éducateurs sous mandat
judiciaire, comporte trois étapes :
- une phase d’évaluation de la situation entre un et six mois
;
- une phase d’accompagnement dont la durée ne peut être
standardisée tant les situations et les projets d’action sont différents et
singuliers ;
- une phase de fin de prise en charge.
Le signalement d’un enfant en danger commence par une
évaluation de la situation. Avec deux objectifs : le premier est de connaître
et de comprendre les mécanismes ayant pu mener à de telles situations extrêmes
et déviantes ; le second est d’émettre des hypothèses du travail à élaborer
avec la famille et l’enfant. Cette(ou ces) hypothèse(s) doivent faire l’objet
d’une validation par l’inspecteur de l’Aide sociale à l’enfance, ou par le
magistrat qui a mandaté l’équipe éducative.
Cette phase nécessite une approche pluridisciplinaire, voire
pluri-institutionnelle, et doit autant que faire se peut se dérouler avec
l’accord de la famille.
Dès le premier contact avec la famille, le travailleur social
est chaque fois confronté à une situation singulière.
Aucun référentiel ne peut lui être d’une utilité quelconque.
Tout est à réinventer en permanence.
Le dévoilement d’une situation de maltraitance dans une famille
est souvent la cause d’une angoisse intense. L’intervention de l’éducateur,
vécue le plus souvent comme une inquisition, va venir rompre un équilibre
familial, certes perverti, mais où la fonction de la maltraitance est
salvatrice au regard de l’organisation systémique de la famille. Cette
intrusion vient plonger une famille dans l’incertitude, l’angoisse, la peur du
jugement des institutions et de l’opinion.
Pour autant, consciemment ou inconsciemment, cette intervention
a été souhaitée. Ce souhait est celui de la victime qui s’est plainte un peu
plus que de coutume, et aussi celui de l’auteur des mauvais traitements qui a
laissé à voir, à entendre, à comprendre aux personnels des institutions
concourant à la prise en charge de l’enfant (c’est le cas des enfants qui
arrivent à l’école couverts de bleus un jour de piscine).
Les enjeux de la première rencontre
Entre le travailleur social, les parents et l’enfant victime,
tout se joue lors des premiers entretiens. Quels vont être les capacités de cet
homme ou de cette femme à rassurer par une sereine détermination, et à
légitimer son intervention face à la dénégation des faits par l’auteur et au
silence de l’enfant victime ?
Un rapport de force s’installe brièvement, dans lequel
l’éducateur n’a pas le droit de perdre au risque de condamner définitivement
son action d’aide auprès de cette famille. Il se retrouve aux carrefours de
stratégies complexes et changeantes.
Du côté de la famille (auteur ou complice), la gageure est :
comment se faire aider, comment protéger cet enfant sans être désigné comme la
source des difficultés ? Du côté de l’enfant, la stratégie consiste à ne pas
trahir le devoir de loyauté qu’il a vis-à-vis de ses parents sans pour autant
discréditer ce professionnel venant à son secours.
L’éducateur doit impérativement répondre, malgré les tentatives
d’intimidation des parents, aux attentes prudentes de l’enfant, avec
l’assurance que lui confère son savoir-faire et que lui donne son
mandat.
À défaut, il verrait la toute-puissance parentale décuplée et
devrait se passer de la neutralité bienveillante de la victime, car cette
dernière préférera toujours « l’enfer au désert ».
Cette étape de connaissance mutuelle et de repérage des forces
en présence sera d’autant plus courte que le couple formé par le droit,
légitimant l’intervention, et le soutien éducatif à la famille sera fort d’une
confiance réciproque entre le magistrat et l’éducateur.
Rassurer la famille passe par l’instauration rapide d’un
rapport de confiance. Cette notion ne doit pas s’apparenter à un quelconque
sentiment de sympathie, mais plutôt à l’assurance que l’éducateur doit donner à
tous qu’il dira ce qu’il fait et fera ce qu’il dit. Travailler dans la
transparence permet à chacun de repérer les objectifs de la protection de
l’enfant. Il est indispensable d’affirmer que ces objectifs seront atteints,
avec le concours de la famille ou sans, même si la première hypothèse semble
indiscutablement la plus judicieuse et efficiente.
En favorisant l’écoute, l’éducateur montre qu’il est là pour
comprendre, pas pour juger. Son action ne protège en rien d’éventuelles
poursuites pénales dans le cas de maltraitances graves ; elle se situe
ailleurs, sur le plan de l’aide et du soutien, tant de la victime que de
l’auteur.
Une fois la phase d’évaluation terminée, les mécanismes et les
souffrances de cette famille appréhendés, l’éducateur entame une phase
d’accompagnement comportant deux objectifs.
Le premier consiste à restituer à la famille les éléments de
compréhension et d’analyse qui ont été faits à partir des morceaux d’une
histoire qui lui appartiennent. En outre, cette restitution permet une
validation par les acteurs des bases de travail sur lesquelles vont se fonder
tous les projets. C’est aussi l’occasion, pour l’éducateur, de s’apercevoir de
ses erreurs d’appréciation sur les capacités des parents à entendre, à
comprendre ou à admettre une certaine réalité.
Le second consiste à élaborer les changements qui devraient
permettre la construction d’un environnement plus protecteur pour l’enfant. La
formule reste bien vague, voire énigmatique, et seule une description générique
peut embrasser toutes les situations.
Plutôt que de décrire un bon accompagnement, tant il est vain
d’en faire une typologie, je pointerai quelques-uns des écueils de tout
accompagnement de ce type.
Il existe, à mon sens, trois grandes catégories de pièges
susceptibles d’hypothéquer la réussite de l’entreprise :
- le discrédit des parents ;
- « l’erreur de casting » ;
- le manque de sens des actions menées.
Repérer les pièges pour les éviter
Le but premier d’un enfant dévoilant des maltraitances qui lui
sont faites, surtout quand les auteurs sont des êtres aimés, est l’arrêt de ses
souffrances. Il n’a pas d’autre projet que celui-là. Les condamnations et les
sanctions des auteurs, il n’en a que faire. Dans nombre de cas même, il s’y
opposera.
Il s’agit donc de ne jamais discréditer les parents. Le but de
toute action éducative est d’aider à la reconstruction de rapports familiaux
sains, au rétablissement de l’autorité parentale quand celle-ci a été mise à
mal. Comment, dans ces conditions, oser avoir une telle ambition ? L’erreur
serait autant de dévaloriser les capacités des parents à leurs propres yeux que
d’immiscer, chez l’enfant, le doute sur leur capacité à changer.
La vigilance de l’éducateur par rapport à ses propres attitudes
devrait être permanente. Il est si facile de tomber dans le piège du jugement
de valeur ou d’une infantilisation des parents par une attitude protectrice
!
Ce que je nomme trivialement « l’erreur de casting », c’est
celle du travailleur social qui fixe, pour les membres de la famille comme pour
lui-même, des rôles et des positions erronées, à cause des schémas normatifs
préexistants ou de ses propres fantasmes. Alors, il ne travaille plus à partir
d’une analyse systémique du réel, mais sur une organisation familiale
imaginaire, et les décalages conduisent sur des voies sans issues. Le rôle de
l’éducateur, en effet, n’est pas de façonner une famille au conformisme du
milieu social ambiant. Il est plus de rendre accessible une image familiale «
en mieux » que d’imposer une image exemplaire correspondant aux attentes
sociales.
La place de l’éducateur au regard de son intervention dans la
famille devrait être définie sans ambiguïté, clairement distincte d’un
quelconque rôle parental. C’est par le dialogue que peut se construire une
relation pédagogique où l’empathie le dispute à la compassion.
Enfin, tout ne serait que procédures et circuits administratifs
sans le sens qui devrait être donné à chaque action. Il est toujours possible
de tout justifier par l’impérieuse nécessité de la « protection de l’enfant ».
Ce qui semble plus structurant tant pour le travailleur social que pour la
famille, c’est de donner un sens, un objectif, une fonction, à chaque
conversation, à chaque courrier, à chaque décision.
Dans le factuel comme dans le symbolique, chaque entretien doit
être préparé au regard des informations à collecter ou des messages à
transmettre.
À ce titre, la préparation permet, en fonction des objectifs,
de choisir son lieu de rencontre (domicile, adresse du service ou autre) et les
interlocuteurs qui semblent pertinents pour l’occasion.
Il est toujours difficile de clore une mesure de soutien et
d’aide à une famille, particulièrement dans les situations de maltraitance.
Constater la restauration de relations familiales plus saines avec une
organisation où chacun aura pu retrouver sa place, ne permet pas d’en conclure
qu’une famille n’a plus besoin de soutien.
En effet, l’éducateur est un élément actif intégré au système.
Il faudra donc s’assurer que l’équilibre retrouvé sera pérenne une fois qu’il
sera parti.
Malheureusement les équilibres sont souvent fragiles et,
souvent, son départ vient réveiller des angoisses de déstructuration.
La décision de retirer l’éducateur, d’arrêter la mesure, ne
peut être prise que lorsqu’il existe une confiance suffisante dans la capacité,
soit du jeune, soit de ses parents, à faire appel au service éducatif à la
moindre alerte, à la moindre difficulté.
Trois années dans la vie de Sophie et de sa famille
L’histoire de nos relations avec la famille de Sophie illustre
bien, je crois, mon propos. Elle se déroule sur trois années riches en émotions
et en péripéties.
Première année
Je vais rencontrer la famille pour la première fois : dans le
cadre du mandat judiciaire donné par le juge des enfants au Centre d’action
éducative (service de la pjj), je me
rends au domicile de la famille de Sophie. C’est le comportement agressif,
violent même, de l’enfant alors en CM2 qui a conduit l’école à faire un
signalement à la suite duquel le juge a pris une mesure d’assistance
éducative.
À peine mis le pied dans l’appartement, je ressens l’extrême
tension qui doit y régner depuis un certain temps. Monsieur occupe le salon,
Madame la partie où se trouvent les chambres, les trois filles écartelées entre
les deux lieux. Sophie, 11 ans, Assetou, 9 ans et Myriam ont été élevées
ensemble, la mère d’Assetou étant restée en Côte d’Ivoire, pays d’origine de
Monsieur.
Si la séparation envisagée ne s’est pas encore réalisée,
c’est parce que Madame refuse de laisser partir Assetou avec son père.
Assez rapidement, la mesure d’aemo sera étendue aux autres enfants.
Finalement, Monsieur quitte la maison et emmène Assetou avec
lui en Côte d’Ivoire. C’est son droit, mais son départ retentit profondément
sur la mère et les deux filles : Madame sombre dans une dépression masquée par
sa revendication de toute-puissance sur les enfants qui sont, en fait, ses
béquilles pour résister à l’écroulement et à la désorganisation.
Chaque visite est difficile. Le soutien proposé par le
psychologue de l’équipe est refusé.
Sophie, opposée à la mesure d’assistance éducative, se
comporte avec nous comme un chat en colère. Myriam somatise et prend du poids
de manière inquiétante.
Nous nous inquiétons pour Assetou. Des contacts sont pris
avec l’assistante sociale de l’ambassade de France à Abidjan qui nous
rassurera.
Ici, le climat familial est si mauvais pour les filles que
nous envisageons une mesure de placement.
Finalement, l’état de santé de Myriam est tel que sa mère
accepte qu’elle soit accueillie dans un établissement de soins
spécialisés.
Deuxième année
La fillette semble revivre. En revanche, c’est dur pour
Sophie, qui est entrée au collège. Myriam revient à la maison et, en deux mois,
perd tout le bénéfice des soins et des conditions de vie qu’elle a connus dans
l’établissement de soins.
Il m’est impossible de la qualifier, pourtant je me rends
compte que Myriam est victime d’une maltraitance diffuse, sa mère acceptant
qu’elle se gave de chips et de bonbons alors qu’elle sait parfaitement que
c’est mauvais pour elle. Sans que cela soit vraiment voulu, elle devient le
souffre-douleur de sa mère et de sa sœur.
Nous proposons un placement dans un village d’enfants qui
évitera de séparer les deux filles.
Comme c’est la règle, et comme nous l’avons fait avec elles
précédemment, nous parlons avec chacune du contenu du rapport que nous
adressons au juge avant l’audience qui, encore une fois, renouvellera la mesure
d’aemo.
Troisième année
Madame, avec l’aval du juge, visite le village. Les premiers
temps, tout semble bien se passer pour Sophie et Myriam. Mais, la situation se
dégrade vite et nous finissons par apprendre que Madame a offert un téléphone
mobile à ses filles sur lesquelles elle continue, à distance, à exercer un
pouvoir morbide par un chantage permanent (« Vous me manquez »).
Et un jour, les filles ne rentrent pas de week-end.
L’aemo, qui est
renouvelée, est-elle exerçable ?
La volonté de maîtrise de la mère est trop forte. Et que
faire pour l’aider à sortir de sa dépression puisqu’elle refuse toute aide du
psy, pour elle et pour les enfants ? Je finis par espacer mes visites. Jusqu’à
ce que Madame m’appelle. Elle a pris du recul, dit-elle. Elle accepte de
travailler avec nous, à condition que les filles ne soient pas
placées.
Au fil des mois, je constate que les filles vont mieux, leur
mère – qui a des projets de stage de formation – aussi. Elles partagent leur
préoccupation au sujet d’Assetou.
Ce n’est certes pas un happy
end. Mais c’est sans doute grâce au signalement déclenché par le
comportement de Sophie, qui a servi de révélateur, que cette famille n’a pas
sombré. Le signalement a sans doute conduit au départ de Monsieur et ce départ
a indéniablement provoqué un effondrement. Mais, les visites de l’éducateur
avec le soutien, en arrière-plan, du psychologue et le travail d’élaboration
effectué par toute l’équipe du cae
ont permis à la mère et aux filles de remonter la pente pour que chacune
commence à se reconstruire et que la famille se réorganise peu à peu.
Toutes les mesures d’aemo ne permettent pas d’aboutir à un tel
résultat. Les conditions dans lesquelles elles sont exercées ne sont pas
toujours étrangères à cette situation. Ainsi, dans le centre dont il est ici
question, chaque éducateur a en charge le suivi de vingt-cinq jeunes et, compte
tenu des autres missions et tâches à accomplir, chaque éducateur consacre très
peu – trop peu –, de temps à chacun. Sans parler des prises en charge de plus
en plus tardives puisque, actuellement, des familles sont sur liste
d’attente.