Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-7492-0163-2
144 pages

p. 89 à 94
doi: en cours

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Dossier

no 23 2003/3

2003 enfances & PSY Dossier

Des assistantes maternelles mises en cause

Le Kiki à Titive

Jean-Claude Cébula Jean-Claude-Cébula, psychologue clinicien, est directeur de l’ifrep, formateur.
Les assistantes maternelles sont plus exposées que les autres professionnels aux risques liés à la prise en charge des enfants. Les signalements ont des conséquences sur leur vie professionelle et familiale. Mots-clés : Assistante maternelle, maltraitance, abus sexuels, retrait d’agrément.
Un enfant de 2 ans et demi pleure sans raison, se réveille la nuit, fait des cauchemars. Ces comportements nouveaux inquiètent sa mère. Elle perçoit son fils comme angoissé et suppose qu’il a été traumatisé. Elle prend donc rendez-vous avec le médecin de la protection maternelle et infantile. Celui-ci finit par obtenir de l’enfant une révélation : « J’ai vu le kiki à Titive ».
Titive est le surnom du fils, âgé de 23 ans, de l’assistante maternelle qui accueille cet enfant à la journée. Titive se trouve donc accusé d’exhibitionnisme et son assistante maternelle de maman, bouleversée, est aussitôt suspendue sans salaire en attendant que son agrément lui soit retiré lors de la prochaine commission consultative paritaire départementale. Procédure ordinaire pour ces professionnels qui, lors d’un signalement, se voient immédiatement retirer la garde des enfants alors qu’une plainte est déposée auprès du procureur.
Cette assistante maternelle, mère de Titive, jusque-là au-dessus de tout soupçon, est profondément affectée. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Ses collègues la soutiennent et l’aident à reconstituer l’historique des événements vécus par l’enfant. Ils s’enchaînent d’autant moins bien que Titive n’habite plus la maison : il vit depuis quelque temps en concubinage avec son amie, mais il a pour habitude d’apporter son linge à laver au domicile familial le dimanche, jour d’absence de l’enfant. Certes, quand Titive était là, il aimait jouer avec les enfants accueillis ; il passait du temps avec eux et était en retour beaucoup apprécié des enfants.
Leur enquête conduit l’assistante maternelle et ses collègues à regarder les photos de famille, et parmi celles-ci, elles découvrent une photographie de Titive avec son kiki. D’un coup, l’assistante maternelle se souvient : quelques jours avant que l’enfant ait ce comportement inquiétant, elle avait rangé les placards de son fils en sa présence, et avait retrouvé kiki. Kiki [1] abîmé, avec ses yeux de noyau de cerise, pouvait être dangereux si jamais les enfants le portaient à la bouche. En bonne assistante maternelle qui sait ce qui est bon et ce qui est potentiellement dangereux pour un enfant, elle avait alors dit : « On va jeter kiki », joignant le geste à la parole.
L’enfant avait vu le kiki à Titive.
Il n’y a pas eu de signalement. Les parents de l’enfant n’ont pas porté plainte ; les collègues de l’assistante maternelle ont contribué à rendre au kiki son identité, et la commission consultative paritaire départementale suivante n’a pas eu à statuer sur le retrait d’agrément. Elle retrouva donc son activité, sans que disparaisse toutefois une sourde suspicion.
Cette histoire du kiki que l’on jette et du traumatisme qu’il provoque pour un enfant de 2 ans et demi en rappelle une autre, celle du « fait-pipi » du petit Hans qui « n’avait pas encore tout à fait 3 ans lorsqu’il manifestait par divers propos et questions, un intérêt tout particulièrement vif pour cette partie de son corps qu’il était accoutumé à désigner du nom de “fait-pipi” [2] ».
« Fait pipi » source d’angoisses, de le perdre, d’autant qu’il est surinvesti, comme le kiki de Titive, et qu’une mère attentive le menace alors qu’elle le surprend à l’âge de 3 ans et demi la main au pénis « Si tu fais ça, je ferai venir le Dr A. qui te coupera ton fait-pipi… ». Comment se régule la vie pulsionnelle ? En se fixant sur des signifiants ou des objets structurants et contenants. Le petit Hans fut marqué par les chevaux vacillants malgré leur énorme « fait-pipi ». Et on peut penser que le sort de ce kiki jeté à la poubelle marqua suffisamment l’enfant qui avait assisté à la scène. Fragilité des choses et des êtres, incertitude de l’avoir ou pas, confusion des signifiés… Que fut le vécu de cet enfant à ce moment-là ? De quels fantasmes kiki poubellisé devenait-il le support ? Celui d’une perte ? Celui de se sentir abandonné par ses propres parents puisqu’il était confié à une assistante maternelle ? Celui de pouvoir être également jeté, lui qui avait vu le sort du kiki ?
De quoi les signalements sont-ils donc faits ? Le plus souvent de faits avérés, insupportables, inadmissibles. Parfois, comme pour cette assistante maternelle, d’angoisses enfantines ordinaires et de confusion des langues [3]. Il est difficile de faire la part entre fantasme et réalité ; il est nécessaire de décoder le sens des mots. Dernièrement, durant un colloque portant sur la sexualité infantile et adolescente [4], certains professionnels semblaient découvrir que, lorsqu’une jeune pubère parle de « baiser », il n’est pas toujours nécessaire de s’alarmer ou d’évoquer la précocité des rapports sexuels des jeunes d’aujourd’hui. « Baiser » s’applique également à une embrassade, moment intense, surtout lorsque c’est la première fois.
Le kiki n’est donc pas qu’un « fait-pipi » qui n’est pas non plus que ça. Mais a-t-on encore le temps d’écouter lorsqu’il y a urgence à protéger ?
On peut être surpris de constater que plus du quart des situations de maltraitances institutionnelles évoquées dans le rapport d’activité 2001 [5] du Service national d’accueil téléphonique pour l’enfance maltraitée (snatem) incrimine des familles d’accueil [6].
Les assistantes maternelles sont-elles plus maltraitantes ou sont-elles plus exposées que d’autres professionnels aux angoisses enfantines étayées par un fond traumatique de perte, de ruptures, de souffrances d’avant la séparation et de celles qui accompagnent le placement ? Comment la scène familiale et les figures parentales peuvent-elles résister aux mécanismes de la répétition qui poussent un enfant à questionner la structure œdipienne de l’accueil familial ou, prisonnier de sa loyauté envers ses parents, à l’attaquer ? Enfin, comment répondre aux dénonciations de parents qui vivent les familles d’accueil comme des rivales ?
Dans le rapport précité, on trouve comme commentaire à propos de ce chiffre, l’idée qu’il « constitue certainement une précieuse indication sur le travail d’accompagnement et de suivi qui pourrait être renforcé en direction des familles d’accueil ». Ce qui est loin d’être faux.
Perplexe, j’ai étudié quelques situations avec les professionnels responsables, dans un département, d’une partie d’un dispositif d’accueil familial de l’Aide sociale à l’enfance. En quelques dossiers, on remarque l’extrême complexité des problématiques à traiter ainsi que la grande solitude des assistantes maternelles. En effet, pour chacune des affaires, plusieurs référents se sont succédé, sans avoir pu acquérir une vision historique et globale des problématiques en jeu, sans avoir pu accéder à une connaissance des besoins des enfants, des causes des placements et des effets de leur évolution. De fait, les assistantes maternelles n’ont pu être écoutées dans la continuité et la sérénité parce que prioritairement suspectées d’appropriation, d’attachement, de manipulation. Leur vécu intime de l’enfant n’a pu être partagé avec d’autres professionnels.
Tous les dossiers que nous avons examinés ont été classés sans suite. Les assistantes maternelles suspectées ont le plus souvent cessé leur activité. Pour exemple, nous retenons ci-dessous trois situations qui illustrent l’intrication des problématiques.
Une assistante maternelle parle de Clotilde, petite fille de 6 ans précédemment accueillie par une autre famille. Elle est chez elle depuis quelque temps et séjourne régulièrement chez ses parents. « Il a dû arriver quelque chose de très grave à cette petite. Clotilde demande des caresses, se masturbe et se blesse. Elle est euphorique quand on la lave. Le soir, elle ne veut pas se coucher, elle est excitée et je n’arrive pas à la calmer. » Après un séjour de quelques jours chez ses parents, Clotilde revient « en faisant le papillon », jeu qui consiste, selon l’assistante maternelle, à se masturber jambes écartées en demandant qu’on lui fasse « une guiliche ».
L’assistante maternelle ne sait comment se situer. Elle craint la réaction des parents si elle signale ces faits. Il pourrait lui être reproché de vouloir s’approprier l’enfant. De plus, elle a peur de faire des révélations qui pourraient la rendre elle-même suspecte. Lors d’un retour de week-end, la mère qui accompagne son enfant en arrive à reprocher à l’assistante maternelle de faire dire à Clotilde « des choses fausses et impossibles » puisque le père de Clotilde a interdiction de la rencontrer.
Une nouvelle référente, plus à l’écoute que les précédentes, fait un signalement relayé au même moment par l’école, car Clotilde vient de faire un dessin suggestif en désignant un homme qu’elle rencontrait chez sa première famille d’accueil.
Une enquête est déclenchée. Sont convoqués les assistantes maternelles, les référents, les responsables du service, les parents de Clotilde. L’ensemble des professionnels est disculpé ; ce sont les parents qui sont mis en cause, le père en particulier, qui voyait son enfant malgré l’interdiction qui lui était faite.
La plus âgée de deux sœurs de 8 et 10 ans accueillies par une assistante maternelle révèle que le mari de celle-ci l’a « tripotée » dans l’étable. Immédiatement, les deux enfants sont placées dans un foyer d’accueil d’urgence, et le mari est interpellé le soir même. L’aînée confirme : « Il m’a caressé la fesse droite », alors que sa petite sœur affirme que c’est faux, ajoutant : « Ma sœur en veut à Tata. »
Au bout de quatre mois, le dossier est classé sans suite. À sa demande, la plus jeune des deux sœurs retournera dans la famille d’accueil alors que l’aînée, à sa demande également, restera dans le foyer.
La vie familiale de l’assistante maternelle a été brutalement et durablement affectée. Malgré les conclusions de l’enquête, des interrogations ne peuvent être effacées.
Orienté par un cmp, un enfant, suivi en hôpital de jour, est confié à une assistante maternelle. Ce garçon a été maltraité et son père condamné pour ces faits. Les parents se sont séparés. La mère dit avoir appris que la fille de la famille d’accueil, plus âgée que lui, frappe son fils, et que les habitudes alimentaires de la famille d’accueil posent question. Elle porte plainte pour maltraitance. Après enquête, le dossier est classé sans suite. L’enfant est même resté chez l’assistante maternelle. Outre les dommages causés à chacun, comment cet enfant peut-il vivre et grandir dans un tel conflit ?
J’ai également enquêté auprès de deux associations nationales de familles d’accueil afin de savoir si des chiffres pouvaient être disponibles en termes de dossiers traités et de conclusions à ces affaires. Nous avons pu avoir des renseignements partiels concernant les retraits d’agrément dans deux départements. Dans l’un, pour 18 retraits d’agrément en 2002 du fait de suspicion de maltraitance, 70 % des dossiers ont été classés sans suite. Une seule assistante maternelle a retrouvé son agrément. Dans l’autre, sur 46 retraits d’agrément concernant des assistantes maternelles permanentes, quatre cas concernent des suspicions de maltraitance. Globalement, même lorsque les dossiers sont classés sans suite, les assistantes maternelles ne reprennent pas leur activité.
Pourquoi évoquer le sort des familles d’accueil à propos des signalements ? C’est que, pour ces professionnels, les conséquences sont d’un autre ordre que pour les autres.
Ce sont les acteurs les plus exposés. D’abord parce que l’histoire de cette activité a laissé des traces dans l’inconscient collectif… De tout temps – n’est-ce pas ? – les gardiennes exploitent et maltraitent les enfants. Nul doute qu’aujourd’hui, Cosette aurait été abusée sexuellement par les Thénardier. Quelles peuvent être, en effet, les motivations inavouables et suspectes qui poussent ces femmes à s’occuper des enfants des autres, alors que reste enracinée l’idée que seuls leurs parents peuvent protéger les enfants ? Ces principes agissent toujours auprès des professionnels qui travaillent avec les familles d’accueil. Faut-il rappeler que les assistantes maternelles, comme les autres professionnels, sont chargées de protéger, soigner, éduquer, tâches que chacun assure en étant animé par des affects plus ou moins obscurs.
Les familles d’accueil sont aussi plus exposées du fait de la spécificité de leur métier. Travailler chez soi, dans son intimité familiale, est forcément moins régulé par les mécanismes institutionnels. On ne sait jamais ce qui se joue dans l’intimité des familles. Mais surtout, elles représentent une scène familiale que des enfants vont mettre à l’épreuve et que des parents vont attaquer.
Tant que les suspicions portaient sur les mauvais traitements, on restait dans l’ordre des choses du monde, même si celles-ci sont inacceptables. Mais dès lors qu’elles portent sur des abus sexuels, c’est la structure sociale et familiale qui est atteinte, c’est le contenant régulateur œdipien qui est affecté.
Ainsi, dans l’une des familles évoquées plus haut, il n’a pas été facile de reprendre la vie avec cet homme qui fut un temps accusé, même s’il a été réhabilité depuis. Pour l’ensemble des membres de la famille, en particulier pour ses enfants, son image était troublée. Aurait-il pu ? Quelle confiance pouvait-on avoir en lui ? Quant aux professionnels du service, ils continuent à être interpellés par leurs collègues : « Confieriez-vous vos enfants à cette assistante maternelle ? »
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  David, M. 2000. Enfants, parents, famille d’accueil, Toulouse, érès.
·  cébula, J.-C. 2000. Guide de l’accueil familial, Paris, Dunod.
 
NOTES
 
[1] Kiki est une peluche, un singe maigrichon en vogue il y a quelques années.
[2] Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (le petit Hans) dans Cinq psycha-nalyses, puf, 1954.
[3] La confusion des langues décrite par Ferenczi dès 1927.
[4] À Fort-de-France, les 10 et 11 avril 2003, organisé par enfances & psy en collaboration avec Enfances caraïbes.
[5] Le chapitre VII se rapporte au suivi des cas de maltraitances en institution. En 2001, 254 comptes rendus d’appels téléphoniques ont été transmis à l’une des deux autorités compétentes : État/département. Les assistantes maternelles représentent un peu plus du quart des situations évoquées (26,4 %), après l’Éducation nationale (33,5 %) et avant les maisons d’enfants à caractère social (mecs, 14,2 %).
[6] On ne connaît pasles suites données à cesdossiers : classement sans suite, non-lieu ou poursuites.
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