2003
enfances & PSY
Dossier
Des assistantes maternelles mises en cause
Le Kiki à Titive
Jean-Claude Cébula
Jean-Claude-Cébula, psychologue clinicien, est directeur de
l’ifrep, formateur.
Les assistantes maternelles sont plus exposées que les autres
professionnels aux risques liés à la prise en charge des enfants. Les
signalements ont des conséquences sur leur vie professionelle et
familiale.
Mots-clés :
Assistante maternelle, maltraitance, abus sexuels, retrait d’agrément.
Un enfant de 2 ans et demi pleure sans raison, se réveille la
nuit, fait des cauchemars. Ces comportements nouveaux inquiètent sa mère. Elle
perçoit son fils comme angoissé et suppose qu’il a été traumatisé. Elle prend
donc rendez-vous avec le médecin de la protection maternelle et infantile.
Celui-ci finit par obtenir de l’enfant une révélation : « J’ai vu le kiki à
Titive ».
Titive est le surnom du fils, âgé de 23 ans, de l’assistante
maternelle qui accueille cet enfant à la journée. Titive se trouve donc accusé
d’exhibitionnisme et son assistante maternelle de maman, bouleversée, est
aussitôt suspendue sans salaire en attendant que son agrément lui soit retiré
lors de la prochaine commission consultative paritaire départementale.
Procédure ordinaire pour ces professionnels qui, lors d’un signalement, se
voient immédiatement retirer la garde des enfants alors qu’une plainte est
déposée auprès du procureur.
Cette assistante maternelle, mère de Titive, jusque-là
au-dessus de tout soupçon, est profondément affectée. Elle ne comprend pas ce
qui lui arrive. Ses collègues la soutiennent et l’aident à reconstituer
l’historique des événements vécus par l’enfant. Ils s’enchaînent d’autant moins
bien que Titive n’habite plus la maison : il vit depuis quelque temps en
concubinage avec son amie, mais il a pour habitude d’apporter son linge à laver
au domicile familial le dimanche, jour d’absence de l’enfant. Certes, quand
Titive était là, il aimait jouer avec les enfants accueillis ; il passait du
temps avec eux et était en retour beaucoup apprécié des enfants.
Leur enquête conduit l’assistante maternelle et ses collègues à
regarder les photos de famille, et parmi celles-ci, elles découvrent une
photographie de Titive avec son kiki. D’un coup, l’assistante maternelle se
souvient : quelques jours avant que l’enfant ait ce comportement inquiétant,
elle avait rangé les placards de son fils en sa présence, et avait retrouvé
kiki. Kiki
[1] abîmé, avec
ses yeux de noyau de cerise, pouvait être dangereux si jamais les enfants le
portaient à la bouche. En bonne assistante maternelle qui sait ce qui est bon
et ce qui est potentiellement dangereux pour un enfant, elle avait alors dit :
« On va jeter kiki », joignant le geste à la parole.
L’enfant avait vu le kiki à Titive.
Il n’y a pas eu de signalement. Les parents de l’enfant n’ont
pas porté plainte ; les collègues de l’assistante maternelle ont contribué à
rendre au kiki son identité, et la commission consultative paritaire
départementale suivante n’a pas eu à statuer sur le retrait d’agrément. Elle
retrouva donc son activité, sans que disparaisse toutefois une sourde
suspicion.
Cette histoire du kiki que l’on jette et du traumatisme qu’il
provoque pour un enfant de 2 ans et demi en rappelle une autre, celle du «
fait-pipi » du petit Hans qui « n’avait pas encore tout à fait 3 ans lorsqu’il
manifestait par divers propos et questions, un intérêt tout particulièrement
vif pour cette partie de son corps qu’il était accoutumé à désigner du nom de
“fait-pipi”
[2]
».
« Fait pipi » source d’angoisses, de le perdre, d’autant qu’il
est surinvesti, comme le kiki de Titive, et qu’une mère attentive le menace
alors qu’elle le surprend à l’âge de 3 ans et demi la main au pénis « Si tu
fais ça, je ferai venir le Dr
A. qui te coupera ton fait-pipi… ». Comment se régule la vie pulsionnelle ? En
se fixant sur des signifiants ou des objets structurants et contenants. Le
petit Hans fut marqué par les chevaux vacillants malgré leur énorme « fait-pipi
». Et on peut penser que le sort de ce kiki jeté à la poubelle marqua
suffisamment l’enfant qui avait assisté à la scène. Fragilité des choses et des
êtres, incertitude de l’avoir ou pas, confusion des signifiés… Que fut le vécu
de cet enfant à ce moment-là ? De quels fantasmes kiki poubellisé devenait-il
le support ? Celui d’une perte ? Celui de se sentir abandonné par ses propres
parents puisqu’il était confié à une assistante maternelle ? Celui de pouvoir
être également jeté, lui qui avait vu le sort du kiki ?
De quoi les signalements sont-ils donc faits ? Le plus souvent
de faits avérés, insupportables, inadmissibles. Parfois, comme pour cette
assistante maternelle, d’angoisses enfantines ordinaires et de confusion des
langues
[3]. Il est
difficile de faire la part entre fantasme et réalité ; il est nécessaire de
décoder le sens des mots. Dernièrement, durant un colloque portant sur la
sexualité infantile et adolescente
[4], certains professionnels semblaient découvrir que,
lorsqu’une jeune pubère parle de « baiser », il n’est pas toujours nécessaire
de s’alarmer ou d’évoquer la précocité des rapports sexuels des jeunes
d’aujourd’hui. « Baiser » s’applique également à une embrassade, moment
intense, surtout lorsque c’est la première fois.
Le kiki n’est donc pas qu’un « fait-pipi » qui n’est pas non
plus que ça. Mais a-t-on encore le temps d’écouter lorsqu’il y a urgence à
protéger ?
On peut être surpris de constater que plus du quart des
situations de maltraitances institutionnelles évoquées dans le rapport
d’activité 2001
[5] du
Service national d’accueil téléphonique pour l’enfance maltraitée (
snatem) incrimine des familles d’accueil
[6].
Les assistantes maternelles sont-elles plus maltraitantes ou
sont-elles plus exposées que d’autres professionnels aux angoisses enfantines
étayées par un fond traumatique de perte, de ruptures, de souffrances d’avant
la séparation et de celles qui accompagnent le placement ? Comment la scène
familiale et les figures parentales peuvent-elles résister aux mécanismes de la
répétition qui poussent un enfant à questionner la structure œdipienne de
l’accueil familial ou, prisonnier de sa loyauté envers ses parents, à
l’attaquer ? Enfin, comment répondre aux dénonciations de parents qui vivent
les familles d’accueil comme des rivales ?
Dans le rapport précité, on trouve comme commentaire à propos
de ce chiffre, l’idée qu’il « constitue certainement une précieuse indication
sur le travail d’accompagnement et de suivi qui pourrait être renforcé en
direction des familles d’accueil ». Ce qui est loin d’être faux.
Perplexe, j’ai étudié quelques situations avec les
professionnels responsables, dans un département, d’une partie d’un dispositif
d’accueil familial de l’Aide sociale à l’enfance. En quelques dossiers, on
remarque l’extrême complexité des problématiques à traiter ainsi que la grande
solitude des assistantes maternelles. En effet, pour chacune des affaires,
plusieurs référents se sont succédé, sans avoir pu acquérir une vision
historique et globale des problématiques en jeu, sans avoir pu accéder à une
connaissance des besoins des enfants, des causes des placements et des effets
de leur évolution. De fait, les assistantes maternelles n’ont pu être écoutées
dans la continuité et la sérénité parce que prioritairement suspectées
d’appropriation, d’attachement, de manipulation. Leur vécu intime de l’enfant
n’a pu être partagé avec d’autres professionnels.
Tous les dossiers que nous avons examinés ont été classés sans
suite. Les assistantes maternelles suspectées ont le plus souvent cessé leur
activité. Pour exemple, nous retenons ci-dessous trois situations qui
illustrent l’intrication des problématiques.
Une assistante maternelle parle de Clotilde, petite fille de 6
ans précédemment accueillie par une autre famille. Elle est chez elle depuis
quelque temps et séjourne régulièrement chez ses parents. « Il a dû arriver
quelque chose de très grave à cette petite. Clotilde demande des caresses, se
masturbe et se blesse. Elle est euphorique quand on la lave. Le soir, elle ne
veut pas se coucher, elle est excitée et je n’arrive pas à la calmer. » Après
un séjour de quelques jours chez ses parents, Clotilde revient « en faisant le
papillon », jeu qui consiste, selon l’assistante maternelle, à se masturber
jambes écartées en demandant qu’on lui fasse « une guiliche ».
L’assistante maternelle ne sait comment se situer. Elle craint
la réaction des parents si elle signale ces faits. Il pourrait lui être
reproché de vouloir s’approprier l’enfant. De plus, elle a peur de faire des
révélations qui pourraient la rendre elle-même suspecte. Lors d’un retour de
week-end, la mère qui accompagne son enfant en arrive à reprocher à
l’assistante maternelle de faire dire à Clotilde « des choses fausses et
impossibles » puisque le père de Clotilde a interdiction de la
rencontrer.
Une nouvelle référente, plus à l’écoute que les précédentes,
fait un signalement relayé au même moment par l’école, car Clotilde vient de
faire un dessin suggestif en désignant un homme qu’elle rencontrait chez sa
première famille d’accueil.
Une enquête est déclenchée. Sont convoqués les assistantes
maternelles, les référents, les responsables du service, les parents de
Clotilde. L’ensemble des professionnels est disculpé ; ce sont les parents qui
sont mis en cause, le père en particulier, qui voyait son enfant malgré
l’interdiction qui lui était faite.
La plus âgée de deux sœurs de 8 et 10 ans accueillies par une
assistante maternelle révèle que le mari de celle-ci l’a « tripotée » dans
l’étable. Immédiatement, les deux enfants sont placées dans un foyer d’accueil
d’urgence, et le mari est interpellé le soir même. L’aînée confirme : « Il m’a
caressé la fesse droite », alors que sa petite sœur affirme que c’est faux,
ajoutant : « Ma sœur en veut à Tata. »
Au bout de quatre mois, le dossier est classé sans suite. À sa
demande, la plus jeune des deux sœurs retournera dans la famille d’accueil
alors que l’aînée, à sa demande également, restera dans le foyer.
La vie familiale de l’assistante maternelle a été brutalement
et durablement affectée. Malgré les conclusions de l’enquête, des
interrogations ne peuvent être effacées.
Orienté par un cmp,
un enfant, suivi en hôpital de jour, est confié à une assistante maternelle. Ce
garçon a été maltraité et son père condamné pour ces faits. Les parents se sont
séparés. La mère dit avoir appris que la fille de la famille d’accueil, plus
âgée que lui, frappe son fils, et que les habitudes alimentaires de la famille
d’accueil posent question. Elle porte plainte pour maltraitance. Après enquête,
le dossier est classé sans suite. L’enfant est même resté chez l’assistante
maternelle. Outre les dommages causés à chacun, comment cet enfant peut-il
vivre et grandir dans un tel conflit ?
J’ai également enquêté auprès de deux associations nationales
de familles d’accueil afin de savoir si des chiffres pouvaient être disponibles
en termes de dossiers traités et de conclusions à ces affaires. Nous avons pu
avoir des renseignements partiels concernant les retraits d’agrément dans deux
départements. Dans l’un, pour 18 retraits d’agrément en 2002 du fait de
suspicion de maltraitance, 70 % des dossiers ont été classés sans suite. Une
seule assistante maternelle a retrouvé son agrément. Dans l’autre, sur 46
retraits d’agrément concernant des assistantes maternelles permanentes, quatre
cas concernent des suspicions de maltraitance. Globalement, même lorsque les
dossiers sont classés sans suite, les assistantes maternelles ne reprennent pas
leur activité.
Pourquoi évoquer le sort des familles d’accueil à propos des
signalements ? C’est que, pour ces professionnels, les conséquences sont d’un
autre ordre que pour les autres.
Ce sont les acteurs les plus exposés. D’abord parce que
l’histoire de cette activité a laissé des traces dans l’inconscient collectif…
De tout temps – n’est-ce pas ? – les gardiennes exploitent et maltraitent les
enfants. Nul doute qu’aujourd’hui, Cosette aurait été abusée sexuellement par
les Thénardier. Quelles peuvent être, en effet, les motivations inavouables et
suspectes qui poussent ces femmes à s’occuper des enfants des autres, alors que
reste enracinée l’idée que seuls leurs parents peuvent protéger les enfants ?
Ces principes agissent toujours auprès des professionnels qui travaillent avec
les familles d’accueil. Faut-il rappeler que les assistantes maternelles, comme
les autres professionnels, sont chargées de protéger, soigner, éduquer, tâches
que chacun assure en étant animé par des affects plus ou moins
obscurs.
Les familles d’accueil sont aussi plus exposées du fait de la
spécificité de leur métier. Travailler chez soi, dans son intimité familiale,
est forcément moins régulé par les mécanismes institutionnels. On ne sait
jamais ce qui se joue dans l’intimité des familles. Mais surtout, elles
représentent une scène familiale que des enfants vont mettre à l’épreuve et que
des parents vont attaquer.
Tant que les suspicions portaient sur les mauvais traitements,
on restait dans l’ordre des choses du monde, même si celles-ci sont
inacceptables. Mais dès lors qu’elles portent sur des abus sexuels, c’est la
structure sociale et familiale qui est atteinte, c’est le contenant régulateur
œdipien qui est affecté.
Ainsi, dans l’une des familles évoquées plus haut, il n’a pas
été facile de reprendre la vie avec cet homme qui fut un temps accusé, même
s’il a été réhabilité depuis. Pour l’ensemble des membres de la famille, en
particulier pour ses enfants, son image était troublée. Aurait-il pu ? Quelle
confiance pouvait-on avoir en lui ? Quant aux professionnels du service, ils
continuent à être interpellés par leurs collègues : « Confieriez-vous vos
enfants à cette assistante maternelle ? »
·
David, M. 2000.
Enfants, parents, famille d’accueil,
Toulouse, érès.
·
cébula, J.-C. 2000.
Guide de l’accueil familial, Paris,
Dunod.
[1]
Kiki est une peluche, un singe maigrichon en vogue il y a
quelques années.
[2]
Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (le petit
Hans) dans
Cinq psycha-nalyses,
puf, 1954.
[3]
La confusion des langues décrite par Ferenczi dès
1927.
[4]
À Fort-de-France, les 10 et 11 avril 2003, organisé par
enfances & psy en collaboration avec Enfances
caraïbes.
[5]
Le chapitre VII se rapporte au suivi des cas de maltraitances
en institution. En 2001, 254 comptes rendus d’appels téléphoniques ont été
transmis à l’une des deux autorités compétentes : État/département. Les
assistantes maternelles représentent un peu plus du quart des situations
évoquées (26,4 %), après l’Éducation nationale (33,5 %) et avant les maisons
d’enfants à caractère social (
mecs,
14,2 %).
[6]
On ne connaît pasles suites données à cesdossiers : classement
sans suite, non-lieu ou poursuites.