2003
enfances & PSY
Dossier
De l’appréhension cognitive au plaisir d’apprendre
Marie-Luce Verdier-Gibello
Marie-Luce Verdier-Gibello, psychologue, psychothérapeute,
est responsable du groupe de recherche « Apprentissages, cognition et langage »
de la Société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent.
En s’appuyant sur son expérience professionnelle, au carrefour de
la pédagogie, de la clinique et de la psychothérapie, l’auteur propose une
réflexion sur l’articulation dynamique des apprentissages individuels spontanés
et des apprentissages collectifs imposés. Elle insiste sur la métamorphose de
la pensée et de la vie relationnelle, qui s’opèrent au cours des deux premières
années de la scolarité primaire, lorsque les enfants ont une maturité
suffisante et suffisamment de temps pour s’inscrire en leur nom dans la réalité
scolaire. Elle rappelle l’influence déterminante de cette période de passage
entre la petite et la grande enfance, sur les investissements cognitifs et
narcissiques qui garantissent, à long terme, les potentialités adaptatives de
l’individu. Selon qu’ils ont été initiés avec soin, ou seulement « affranchis »
en hâte, les enfants n’ont pas le même destin. Il incombe aux « passeurs » qui
croisent leur chemin d’être suffisamment clairvoyants et suffisamment exigeants
pour les interroger et restaurer leur capacité d’investir pour eux-mêmes leur
quête cognitive.
Mots-clés :
Apprentissages, créativité, quête cognitive, omnipotence infantile, théories infantiles, groupe des pairs.
« Et le désir ?… » Impossible d’aborder la question des heurs
et des malheurs des écoliers sans qu’immanquablement apparaisse la question du
désir. On a tant galvaudé la notion de désir qu’on en est venu à confondre
désir et plaisir et l’on est souvent persuadé que si le désir était libre de
s’exercer, alors, apprendre serait une fête infinie. Parler de l’inquiétude
comme composante du désir d’apprendre et de l’insatisfaction comme moteur de la
quête cognitive semble alors une incongruité, car l’inquiétude, comme le
déplaisir, sont considérés comme des sentiments négatifs, inconciliables avec
le désir. Des sentiments indésirables en quelque sorte. Pourtant, ceux d’entre
nous qui sont restés familiers de l’enfance connaissent bien cette inquiétude
qui précède et accompagne le plaisir d’apprendre et, parfois, finit par s’y
substituer. Ils en connaissent les effets dynamiques, ils ont aussi appris à
reconnaître les méfaits de la souffrance d’apprendre lorsqu’elle est
incomprise, méconnue ou déniée par l’entourage de l’enfant. Je proposerai ici
d’aborder autrement la question du désir, en nous demandant ce qui donne aux
enfants le courage d’apprendre.
Il est vrai que lorsque les circonstances sont normalement
favorables, les enfants sont avides et impatients d’apprendre, mais ce qui les
meut est infiniment complexe et ce qui fait qu’ils traversent l’enfance en
gardant cet appétit et ce bonheur d’apprendre reste un mystère. Tant de
circonstances peuvent intervenir pour les décourager et transformer leur désir
en aversion. Un peu de l’esprit de Prométhée sommeille en chaque enfant qui
vient au monde, mais beaucoup n’auront jamais connaissance de ce formidable
pouvoir de création et d’audace qui est en eux. C’est une autre façon de poser
la question : que faut-il donc aux enfants pour qu’ils se mettent en quête et
fassent leur miel de tout ce qui se présente à eux ?
Même lorsqu’il n’est pas soumis aux apprentissages que lui
imposent son entourage, puis la société, tout enfant apprend, quel que soit son
milieu d’origine. Qu’il s’agisse des broutilles du quotidien ou d’évènements
importants, tout ce qui se présente à lui, tout ce qui lui arrive, est capté
par ses sens, enregistré dans sa mémoire, selon une multitude de réseaux
complexes. Il serait submergé par ce bain d’information, si sa mère, puis son
entourage familier ne se préoccupaient pas d’établir une barrière qui tamise
l’influence du monde et le rende supportable. Dès l’origine d’ailleurs,
l’enfant participe activement à ce système de protection en manifestant son
désagrément si on l’excite trop, ou simplement en mettant, entre le monde et
lui, la distance du sommeil et du rêve
[1]. Lorsque ce rôle de pare-excitation est correctement
rempli, l’enfant se trouve dans un monde à sa mesure, suffisamment cohérent et
confortable, qu’il peut laisser venir à lui, pour s’en faire une idée
personnelle.
Ainsi l’enfant apprend-il que le monde existe et l’usage qu’il
peut en faire. De ce qu’il en conçoit et de ce qu’il en comprend, il n’est pas
toujours conscient. En général, on lui dit ce qu’il doit en penser, et il en
est apparemment persuadé. Pourtant, lorsque l’on a suffisamment conscience de
ce qu’est un enfant et qu’on a le loisir de l’écouter, on peut s’émerveiller du
patient travail de sa pensée intime au quotidien.
Je prendrai comme exemple ce que m’a confié récemment une amie.
Anastasia, sa petite fille, âgée de 3 ans et demi, l’informe au réveil que le
bébé que l’on attendait est né durant la nuit. S’engage alors la conversation
suivante : Anastasia dessine : « Tu vois, ça c’est un papa et une maman. » Elle
dessine à côté un bonhomme identique : « Et ça, c’est ma petite sœur. » Elle
rectifie : « Non une petite sœur, c’est plus petit que des parents ; et un
petit frère c’est tout petit comme ça. » Et elle ajoute avec sérieux : « Tu
sais, moi j’ai été aussi dans le ventre de maman, et puis Laure aussi. » Rien
de plus et pourtant tout est dit, ou implicite, de ce qui la préoccupe et de ce
qu’elle a appris, ou de ce dont elle a l’intuition, à propos de la filiation,
de l’origine de la vie, de la naissance des enfants et d’elle-même, comme fille
et comme première née. Du scénario de la naissance, elle ne dit rien, peut-être
ne s’en représente-t-elle rien, mais ce n’est pas son problème. Ce qui fait
travailler sa pensée, c’est ce frère qu’elle n’a pas encore vu, à propos duquel
elle a pris soin de demander s’il avait un zizi, et qu’elle essaie de se
représenter, pour lui faire une place dans sa tête et dans sa vie. Elle
réajuste ses connaissances et le monde autour d’elle. On voit ici comment le
fait de représenter, en dessinant, soutient le discours et favorise la
réflexion : dessin, discours et pensée travaillent ensemble pour saisir cet
événement réellement et symboliquement bouleversant (Verdier-Gibello,
1998)
[2].
Pendant toute la période de sa première enfance, de l’émergence
du langage jusque vers l’âge de 6 ans, l’enfant est ainsi occupé à distinguer,
identifier, nommer tout ce qui se présente à lui et cherche à lui donner un
sens, en construisant son propre système de relations et de représentations.
Lorsqu’il « bricole », lorsqu’il dessine, lorsqu’il joue et même lorsque,
apparemment, il ne fait rien, le jeune enfant joue avec ses idées sur le monde,
comme on joue avec un kaléidoscope que l’on agite pour y voir miroiter de
nouveaux agencements. L’image du kaléidoscope, mobile, instable, fascinant,
rend assez bien compte de la façon dont le jeune enfant se construit sa vision
du monde en associant des compositions éphémères, des bribes de réalité, des
convictions provisoires, des émotions. Il se construit ainsi ses théories du
monde qui organisent sa pensée et lui permettent de l’investir comme une bonne
chose en lui (Éducation/Entretiens de la Villette ;Verdier-Gibello,
1998).
Des constellations qui s’animent et se stabilisent selon les
impulsions qu’il donne au kaléidoscope, le néophyte peut avoir l’illusion
d’être le créateur, mais progressivement, en devenant expert, il comprend que
ce qu’il voit n’est qu’un ensemble d’éclats de verre colorés et qu’il est
impossible de savoir ceux qui sont réellement présents, à portée de regard, et
ceux qui ne sont que leur insaisissable reflet dans les glaces du prisme
intérieur. Ainsi l’enfant se trouve-t-il confronté à cette autre tâche, source
d’une tension inquiète, pour distinguer ce qui existe réellement, de ce qui est
l’expression de la vie imaginaire, ce qui est « vrai » et ce qui n’est pas «
vrai ». Il lui faudra longtemps pour apprendre à distinguer « imaginer dans sa
tête » et « faire pour de vrai » ; « penser » et « agir » ; « dire » et « faire
». Ainsi Théo (8 ans) qui joue avec un ensemble de petits personnages, fait
dire à l’un d’eux : « Je vais faire comme Jules César ! Vous savez ce qu’il a
fait Jules César ? Il a tué son père ! ». Puis brusquement, s’adressant à moi
avec inquiétude : « En vérité, je ne le ferai pas ! Parce que… tuer son père,
c’est… épouvantable ! » Les multiples scénarios que le jeune enfant matérialise
dans ses dessins ou dans ses jeux symboliques avec les objets ou les figurines
dont il dispose, les limites qu’il figure ou instaure pour rassembler,
contenir, séparer sont autant de manifestations du travail psychique, cognitif
et imaginaire qui se poursuit constamment pour transformer l’inconnu en
familier et pour apprivoiser l’étrange et l’inquiétant.
Le dessin de Maxime (4 ans et demi) nous en donne une
illustration. Il a été réalisé spontanément au cours d’un moment de solitude
tranquille. À sa grand-mère, à qui il viendra le montrer plus tard, il
expliquera que c’est « un loup vu d’en haut et un bonhomme qui court ». De ce
qui est à gauche du « loup » (la grande forme centrale), il dira que « c’est
une petite bête ». Et le reste ? « Il ne sait plus ce que c’est. » Chacun,
selon sa propre expérience, aura une lecture différente de l’œuvre dont il
valorisera tel ou tel aspect : l’aspect esthétique de l’ensemble ;
l’originalité et le dynamisme du bonhomme et du loup ; la maîtrise du trait, ou
bien encore la richesse symbolique et ce que l’on peut interpréter comme la
matérialisation de préoccupations latentes (les petites formes imprécises
encloses comme des fœtus in utero ; la contiguïté de la « petite bête » et du
loup ; la répétition à l’identique des pattes de la « petite bête
[3] »).
Aucune de ces lectures ne saurait résumer le travail complexe
qui s’est accompli au fil des associations de cette mini-séquence élaboratrice
spontanée, dont l’enfant lui-même est inconscient (Verdier-Gibello, 1998). En
donnant forme à « son » loup, Maxime apprivoise « le Loup » qui depuis
plusieurs mois le préoccupe et l’inquiète, et ce faisant, il apprivoise aussi
les pulsions et les émotions dont le « Loup » est la représentation. Le
gribouillis noir final témoigne de l’intensité d’un tel travail et de ce qu’il
a d’excitant et d’inquiétant. Le regard approbateur et l’intérêt ultérieur de
l’adulte viennent créditer la compétence de l’enfant « Un loup !… D’accord ! Je
le reconnais !… » ce qui renforce l’expérience de satisfaction, et conforte
l’enfant dans son sentiment d’être habile et compétent pour se faire
comprendre.
Marion Milner (1955) exprime de façon remarquable l’importance
et le sens de ces expériences spontanées et intimes dont elle dit : « Les
moments où le “poète” originel, en chacun de nous, a créé pour nous le monde
extérieur, en trouvant le familier dans le non-familier, sont peut-être oubliés
pour la plupart ; ou bien ils sont gardés en quelque endroit secret de la
mémoire, car ils ressembleraient trop à des visites des dieux pour être
mélangés à la pensée de tous les jours […] Peut-être que dans la vie ordinaire,
ce sont les bons professeurs qui ont le plus conscience de ces moments, vus de
l’extérieur. C’est leur tâche, en effet, de fournir les conditions dans
lesquelles ceux-ci peuvent apparaître, de façon qu’ils régissent une situation
dans laquelle l’imagination capte le feu et où un sujet tout entier, ou son
talent, s’éclaire de manière significative. »
Sans doute faut-il rapprocher ce sentiment infantile
d’omnipotence qui ouvre à la compréhension du monde et donne l’illusion d’agir
sur lui, de cette autre expérience primitive que Christopher Bollas (1978)
désigne comme une expérience
esthétique : le souvenir obscur d’avoir été transformé par un être
bénéfique et dont la trace, dans notre mémoire, entretient l’attente de ce qui,
à nouveau viendra nous transformer. Plus que le désir d’apprendre, c’est le
désir de devenir grands, puissants, savants, bons, qui pousse les enfants vers
l’école dont ils attendent qu’elle les transforme magiquement et immédiatement.
Leur omnipotence et leur inexpérience ne leur permettent pas d’anticiper la
véritable transformation qui leur sera imposée, pour passer du temps des
apprentissages spontanés au temps des apprentissages imposés, ni les
renoncements qu’ils devront accepter.
Ainsi, la confrontation à la réalité scolaire est-elle, au sens
fort, et pour tout enfant, une expérience éprouvante. L’enfant n’est plus
maître du kaléidoscope qui lui permettait de jouer avec le monde, à l’ombre
d’adultes tutélaires, quand il le voulait et si cela lui plaisait. Il lui faut
désormais se soumettre aux exigences d’apprentissage, aux rythmes imposés ;
admettre et si possible investir d’intérêt des objets de connaissance communs
au groupe de ses pairs ; « faire son devoir » dans des limites de temps ; se
repérer dans la profusion d’informations nouvelles ; activer sa mémoire ;
s’orienter seul dans des tâches et des espaces inconnus. Un parmi d’autres, il
est souvent dans l’incertitude de ce qu’il doit faire, inquiet de se tromper,
surpris de ce qu’on lui reproche. Il s’était rêvé, grand, fort, savant, il se
retrouve petit, tout seul et incertain.
Les dessins de Ben (6 ans et demi) nous montrent assez
clairement ce que sont les enjeux de ce temps où, sous l’influence des
nouvelles exigences auxquelles il est confronté, le jeune enfant poursuit le
travail interne d’élaboration et d’intériorisation de l’ensemble de ses
expériences. Ben était un écolier brillant, un de ces enfants éblouissants
d’intelligence et de connaissances précoces, il présentait cependant des
angoisses importantes au moment du coucher ce qui avait conduit ses parents à
demander pour lui une psychothérapie.
Il vous abordait en vous demandant si vous aviez un atlas pour
voir le quarante-septième parallèle. Pourquoi le quarante-septième parallèle ?
« Eh bien parce que c’est la route qu’a suivie Christophe Colomb pour aller
découvrir l’Amérique ! » Derrière ces connaissances exceptionnelles se
profilait toujours le thème de l’aventure périlleuse qui inspirait tous ses
propos et toutes ses réalisations. Ainsi ce dessin du mont Everest (« est-ce
que tu connais le mont Everest ? Je vais t’expliquer »). Il réalise tout en
commentant la représentation de l’Everest et l’ascension du sherpa (« est-ce
que tu sais ce que c’est un sherpa ? Je vais t’expliquer »). Vous noterez bien
sûr comment le sherpa commence l’ascension, parfaitement équipé, accompagné de
sa vache (« pour avoir chaque jour le bon lait dont il a besoin ») mais
parvient au sommet, seul et dépouillé, contraint de s’engager sur une fragile
passerelle, pour continuer sa route, vers d’autres sommets. À ce point de la
réalisation, l’angoisse de Ben était si grande que je lui ai dit que cette
passerelle me faisait penser à celles que les Indiens construisaient dans les
Andes, avec des lianes très solides et qu’ils y mettaient des garde-fous. Il en
dessina, ce qui l’apaisa.
Il y eut, par la suite, toute une série de dessins mettant en
scène des pirates et des corsaires. Ben prenait soin de préciser que « les
corsaires obéissent au roi, tandis que les pirates n’obéissent qu’à eux-mêmes
», mais pour finir, le moussaillon se retrouve soumis au capitaine et obligé de
lui avouer son incompétence, quand celui-ci lui ordonne d’aller pêcher le
poisson du dîner.
Pendant toute cette période où, apparemment l’adaptation à la
réalité scolaire ne posait aucun problème, Ben donnait à entendre combien le
souci d’exceller et la crainte de ne pas y parvenir l’angoissaient, mais
derrière cette angoisse, s’en profilait une autre, toute proche du mythe
prométhéen : le pouvoir que l’on ravit aux dieux, la fierté qui en résulte ne
peuvent qu’exciter leur colère, ce qui est une source d’inquiétude et de
culpabilité considérable. Enfin, n’oublions pas la vache du sherpa et son lait
réconfortant. Elle prend sens, bien sûr, dans la constellation œdipienne, mais
elle nous rappelle aussi ce besoin d’une présence bénéfique et sûre, du
registre de la tendresse, pour avoir le courage d’assumer et de poursuivre,
seul, sa quête de connaissance.
Ainsi, lorsque la confrontation à la réalité scolaire
intervient à un moment adéquat, elle est source de satisfaction : le « poète »
conforte « l’écolier » et « l’écolier » ouvre au « poète » des champs de
connaissances insoupçonnées. Pourtant, l’équilibre à trouver entre ces deux
formes d’expérience ne va pas sans conflits, conflits cognitifs et conflits
d’allégeance, qui reprennent les conflits de la période œdipienne et, dans les
cas favorables, permettent leur déplacement et leur résolution
momentanée.
Il ne suffit pas d’aller à l’école pour être un écolier
authentique, inscrit dans la réalité
scolaire en son nom, « auteur » de ses apprentissages et « responsable » de ses
actes. Être un écolier, cela s’apprend, et il y faut du temps.
Lors du passage au cours préparatoire, les enfants franchissent
un seuil qui marque une césure unique dans le temps de l’enfance. La révélation
d’un savoir dont ils avaient l’intuition, mais qui restait énigmatique, impose
à leur pensée et à leur compréhension du monde, d’autrui et d’eux-mêmes, une
véritable métamorphose. Auparavant, c’était le monde qui venait à eux, avec
lequel ils jouaient à leur gré, en ayant l’illusion d’être les premiers à en
comprendre le sens. C’est maintenant le savoir sur le monde qui leur est
enseigné et dont ils doivent déchiffrer les codes et les lois. Alors
qu’auparavant leur curiosité, toute nourrie de tension pulsionnelle voulait
découvrir le « pourquoi » des choses et leur donner un sens, il leur faut
maintenant apprendre ce qui donne
accès au sens. Apprendre, pour connaître la signification des codes et
comprendre leurs liens avec ce qu’ils permettent de symboliser ; apprendre, en
outre, pour mettre ces codes en mémoire, de telle sorte qu’ils y restent
inscrits, à disposition, utilisables.
La plupart des enfants vont être séduits par cette initiation.
La conviction magique d’être devenus grands satisfait leur fantasme infantile
d’omnipotence, ce qui va, dans un premier temps, leur permettre de supporter
l’intensification et l’accélération des stimulations, et les exigences de
groupe. Le sentiment de progresser, de partager avec leurs pairs une expérience
unique et la valorisation de leurs connaissances de néophytes vont
progressivement les distraire de leur désir de tout savoir, tout de suite,
mieux que tout un chacun. Ils peuvent alors trouver de l’intérêt à se plier à
la discipline des exercices répétitifs, pour s’attacher à la forme des signes,
à la précision du geste, aux variations des séquences ou des configurations,
toutes les tâches quotidiennes et insignifiantes qui sont indispensables au
travail de mémoire. Au plaisir encore ludique de la découverte du code, qu’ils
peuvent avoir l’illusion d’inventer, en le devinant, va s’associer une nouvelle
forme de satisfaction qui naît du sentiment d’adaptation et de compétence. Il
arrive que l’on péjore le travail qui propose aux écoliers de s’exercer en des
tâches répétitives, de s’appliquer et de persévérer pour s’améliorer. C’est
oublier qu’eux-mêmes se l’imposent spontanément, par exemple pour imiter leurs
modèles sportifs ou lorsqu’ils jouent « à l’école ».
Lorsque les circonstances sont favorables et le maître
suffisamment exigeant et gratifiant, ce sont ces exercices qui vont permettre
aux enfants de transférer dans le cadre scolaire, le plaisir qu’ils éprouvent
ailleurs (dans le jeu et dans leurs activités spontanées) et qui procure le
sentiment de compétence et de maîtrise. Piaget parle à ce propos du plaisir qui
naît du « sentiment de virtuosité et
de puissance » (Piaget). Dans son interprétation psychanalytique des exercices
répétitifs que l’enfant s’impose dans ses jeux dans le but de s’améliorer,
Rivka Eifermann (Eifermann, 1990) utilise ce même terme de virtuosité, pour
décrire « des sensations agréables, d’excitation, de maîtrise et de contrôle,
de plénitude et même de beauté et de grâce ». Ce qui rappelle l’expérience
esthétique et permet de comprendre comment, lorsqu’elle affecte les
apprentissages cognitifs, elle leur confère une dimension créative.
L’enthousiasme qui résulte de cette expérience de maîtrise
pousse les enfants à s’emparer rapidement du code pour leur usage personnel.
Ils déchiffrent tout ce qui passe à portée de regard et usent du pouvoir
comminatoire de l’écrit, pour marquer leur territoire.
« Interdit » ou
« Stop » peuvent-ils désormais écrire
sur la porte de leur chambre ou bien encore, comme ce jeune enfant jusque là
silencieux qui écrit à l’intention de sa psychothérapeute
« Te’Toi » (Tais-toi) première
manifestation positive d’une inquiétude et d’une agressivité jusque là
réprimées, mais aussi amorce d’un dialogue qui se poursuivra par écrit,
silencieusement, pendant plusieurs séances. Cette utilisation spontanée,
intense et créative des premiers rudiments de connaissance, active et
entretient un processus d’autostimulation et d’autosatisfaction qui contribue
puissamment à accélérer les apprentissages, dynamise la quête cognitive et
renforce le sentiment de compétence.
Parce que l’on assiste à cette soudaine expansion jubilante du
pouvoir d’apprendre chez certains enfants qui ont pu s’approprier les clés des
codes, on prétend qu’apprendre à lire doit aller vite. C’est méconnaître ou
dénier que cette manifestation soudaine résulte d’un long travail interne de
maturation, dépendant et indépendant des influences éducatives. C’est
méconnaître qu’il y faut un ensemble complexe de circonstances favorables qui
tiennent à l’adéquation des attentes familiales et scolaires, à l’influence de
facteurs culturels et transgénérationnels, à l’équation personnelle des enfants
et qui dépendent également des conditions matérielles et émotionnelles dans
lesquelles les enfants vivent au moment même, dans leurs familles, mais aussi à
l’école. C’est méconnaître enfin que le langage écrit n’est pas seul nécessaire
pour s’engager au long cours, et pour s’inscrire en son nom dans la réalité
scolaire.
Je n’aborderai pas, ici, la grande diversité des circonstances
extérieures et des défaillances internes qui peuvent avoir une influence
néfaste sur les apprentissages et par conséquent, sur l’ensemble du
développement cognitivo-affectif. J’attirerai seulement l’attention sur un
aspect particulier de cette question, le plus souvent méconnu. Il arrive que,
dans la hâte d’avancer et d’obtenir rapidement des résultats tangibles, on
néglige de respecter le temps fondateur de l’initiation. Lorsque l’urgence
d’enseigner entre en collusion avec l’impatience de savoir des jeunes enfants
(ou de leurs parents), les enfants peuvent adhérer momentanément à ce qu’on
leur enseigne, mais ils n’ont pas le temps de l’assimiler. Ils seront capables
d’une restitution immédiate. Ils auront alors l’illusion, et donneront
l’illusion, d’avoir compris, d’être savants, mais le temps d’imprégnation
sensorielle, kinesthésique, intellectuelle aura été insuffisant pour une
inscription durable et polysémique des traces mnésiques. L’oubli consécutif,
dont le caractère normal est méconnu, sera source de désillusion, de
découragement et de préoccupations qui viendront affecter négativement la suite
des apprentissages et l’expérience narcissique. Certains enfants se
construisent ainsi très tôt une identité d’écoliers négative.
Ce que l’on enseigne trop vite, trop tôt ne laisse que des
traces imprécises et confuses, qui se combinent en connaissances lacunaires et
instables avec, toutefois, cette impression insaisissable de « déjà vu » qui
donne un sentiment d’incertitude inquiétante. Un collégien l’exprimait de façon
très explicite : « Moi, je sais toujours sans savoir, alors je ne peux jamais
savoir ce que je sais. » Beaucoup s’en défendent, en affichant une apparence de
savoir. Ils sont « au parfum » de ce que l’on enseigne à l’école, mais vivent
d’expédients cognitifs et de stratégies de plus en plus coûteuses, pour sauver
la face et garder l’illusion d’être
« branchés
», ce sont des
«
affranchis
[4]
» faute d’avoir été réellement
initiés. Selon les cas, ils en sont conscients ou non ; ils en souffrent ou
dénient cette souffrance ; s’en culpabilisent ou projettent la culpabilité sur
d’autres (les parents, l’école, les professeurs, les pairs, la société).
Lorsqu’ils font l’objet d’aides multiples, on s’aperçoit tardivement de leur
état de déshérence
[5]
cognitive. Seul un examen approfondi met à jour leur système défensif et
l’incohérence de leurs connaissances et de leur pensée, ce qui, souvent, les
soulage et leur permet de reprendre, à leur propre compte, la quête cognitive
et un parcours scolaire authentique.
Maîtres et passeurs de l’enfance
« Initiés » et « affranchis » n’ont pas le même destin. Avec le
conte des « Trois oranges », Philippe et Ray Soupault en donnent une version
poétique que je résume ici brièvement pour conclure :
Sur le conseil d’un savant médecin, un roi fait savoir à ses
sujets qu’il promet sa fille en mariage, au garçon qui saura trouver le jardin
merveilleux où fleurit l’oranger dont les fruits auront le pouvoir de la guérir
d’un mal inexorable.
Trois frères vont successivement partir en quête de ce jardin
et cueilleront chacun trois oranges. Au retour, au gué qu’ils doivent franchir
pour traverser une rivière, chacun se heurtera à une vieille femme « noire
comme la suie et vieille comme un chemin ». À chacun, elle demandera « Que
portes-tu dans ton panier ? ». « Vieille folle, trois crapauds » répondra le
premier. « Trois serpents » dira le second. « Trois oranges » répondra
naïvement le troisième. « Trois crapauds… trois serpents !… c’est entendu ! »
dira-t-elle aux deux aînés. « Trois oranges !… c’est entendu » dira-elle au
troisième à qui elle remet un fouet, un sifflet et un anneau : « Tu n’es pas au
bout de tes peines. » Les deux premiers frères encourent la colère du roi
lorsqu’ils exhibent devant lui trois crapauds ou trois serpents et ils sont mis
à mort. Le troisième, qui présente les trois oranges, a la vie sauve, mais le
roi le soumet encore à trois tâches périlleuses. Le jeune homme a alors la
révélation du pouvoir des trois talismans que lui avait remis la vieille,
prévoyante. Ils lui permettent de surmonter les épreuves avec succès, il pourra
donc, enfin, recevoir la gratification de sa quête.
On reconnaît, bien sûr, la structure classique du conte, la
quête et ses épreuves successives, dont la trame peut s’appliquer à l’enfance,
avec ses passages éprouvants et ses conquêtes. C’est, ici, la fonction de la
vieille femme qui me paraît intéressante et la façon dont les trois héros vont
réagir à sa rencontre incontournable. Les deux premiers, poussés par la hâte
d’obtenir la faveur du roi et le pouvoir qu’ils escomptent, n’ont pas le temps,
ni la disponibilité d’esprit nécessaire, pour accueillir l’imprévu d’une
rencontre, ni pour en tirer profit. Le troisième, qui n’est pas envieux, ni
inquiet, ne craint pas d’être dépossédé de ce qu’il a conquis, il peut donc
supporter de l’exposer au regard de cette vieille inconnue et se laisser
questionner, et cette rencontre lui est bénéfique. Aux trois frères, la vieille
femme révèle que leur parole les engage et donne sens à leurs actes ; seul, le
troisième prendra le risque d’exposer les « oranges » à l’agrément du passeur
qui va leur conférer une réalité et permettre à celui qui les possède de se
sentir accrédité et disculpé de l’acte qu’il a commis en se les appropriant. Ce
faisant, le passeur révèle le héros à lui-même et authentifie sa
quête.
Des contes traditionnels, Marthe Robert (Robert, 1976) dit
qu’ils ont pour fonction de « mettre en lumière l’expérience humaine que le
conte, comme le mythe et la légende, est chargé, en même temps,
de voiler et de transmettre ». Ainsi,
tandis qu’ils acquièrent, en s’exerçant, les savoirs imposés qui leur sont
enseignés par leurs maîtres, les enfants continuent-ils à recevoir, par
imprégnation, à travers les rencontres, les paroles et les actes énigmatiques
des adultes, des savoirs voilés dont ils comprendront progressivement le sens,
quand le temps sera venu, sans qu’il soit nécessaire de tout leur
expliquer.
·
« Apprendre autrement aujourd’hui »,
Éducation/Entretiens de la Villette.
http:// www.
cité-sciences. fr
·
Bollas, C. 1978. «
L’esprit de l’objet et l’épiphanie du sacré », Nouvelle Revue de Psychanalyse, 18, p.
253-262.
·
Eifermann, R.R. 1990.
« Les jeux d’enfants ; observation et expérience »,
La psychiatrie de l’enfant, vol.
XXXIII, p. 457-478.
·
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De l’éducation des enfants, Genève,
Droz.
·
Freud, S. 1985.
L’inquiétante étrangeté, Paris,
Gallimard, coll. « folio/essais ».
·
Milner, M. 1955. « Le
rôle de l’illusion dans la formation du symbole »,
Journal de psychanalyse de l’enfant,
8, p. 244-278.
·
Piaget, J.
Le langage et la pensée chez l’enfant,
Delachaux et Niestlé.
·
Piaget, J.
La formation du symbole chez l’enfant,
Delachaux et Niestlé.
·
Robert, M. 1976.
Préface de l’édition des contes de
Grimm, Paris, Gallimard.
·
Soupault, R. ; Soupault,
P. Histoires merveilleuses des cinq
continents, Paris, Seghers.
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Verdier-Gibello,
M.-L. 2000. Penser pour grandir quand
on est un enfant,
http:// www. so2media. com/ apprendre/ commapprends_p3.
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Verdier-Gibello,
M.-L. 1999. Comment aider un enfant à
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Verdier-Gibello,
M.-L. 1998. Questions d’origine et quête cognitive,
enfances & psy n° 3, p. 124-132.
·
Verdier-Gibello,
M.-L. 1985. « Entre vide et violence, l’agi et le pensé dans le
cadre pédagogique », Neuropsychiatrie de
l’enfance, 1985, 33 (8-9), 387-392.
[1]
L’enfant excité, enfances &
psy n° 14.
[2]
« Questions d’origine et quête cognitive »,
enfances & psy n° 3.
[3]
« Avatars et bienfaits de l’excitation »,
enfances & psy n° 13.
[4]
En argot, on désigne ainsi les individus qui sont au courant
des « coutumes » du « milieu » et vivent en marge des lois. J’ai utilisé ce
terme (Verdier-Gibello, 1985) pour désigner des enfants qui sont en apparence
des « écoliers » mais qui sont dépassés par les apprentissages que l’on attend
d’eux et peu à peu se marginalisent.
[5]
Auguste Aichorn, « Jeunesse à l’abandon ». Le terme a, ici, le
sens que l’on utilise lorsque l’on parle d’un jardin ou d’une terre qui ont été
négligés et sont retournés à l’état de friche, ce qui s’applique bien,
malheureusement, aux enfants dont l’expérience cognitive a été
malmenée.