2003
enfances & PSY
Ailleurs
Deux ans de travail en pmi à Madagascar
Jacquie Cousin
Médecin de pmi depuis
trente ans en France, je suis arrivée à Madagascar en septembre 2001, pour un
séjour de deux ans.
J’ai tout d’abord cherché des organismes qui soient intéressés
par ma présence bénévole pour un partage d’expériences sur la prévention avec
des professionnels malgaches, médecins, sages-femmes, animatrices, personnels
d’accueil, institutrices.
J’ai donc travaillé avec des ong et un hôpital public dans des consultations
de prévention pour des enfants de 0 à 2 ans, dans huit quartiers de la capitale
Antananarivo, où vivent des populations de niveaux sociaux différents et j’ai
assisté à quelques bilans scolaires de maternelle.
Les consultations de deux heures ou trois heures sont assurées
soit par un médecin soit par une sage-femme et/ou des animatrices qui reçoivent
un nombre très élevé d’enfants : de 40 à 60.
La consultation débute souvent par une séance de
sensibilisation collective des parents sur des sujets divers : alimentation,
conduite à tenir face à une diarrhée, planification familiale, etc. Les
familles doivent donc toutes être là en début de séance puis attendre leur
tour, parfois très longtemps.
D’après ce que j’en sais par mes lectures, ces consultations
doivent ressembler à celles de notre pmi des années 1945 dont l’objectif essentiel
était la lutte contre la mortalité infantile. C’est le même objectif ici, mais
il ne semble pas atteint puisque les taux de mortalité infantile et de
malnutrition restent très élevés.
Avant d’exposer le contenu de la formation – échange avec les
personnels, voici quelques observations que j’ai pu faire pendant mon séjour.
Reflets d’un moment donné, dans un milieu de travail particulier, elles ne sont
pas du tout un jugement sur des personnes ou sur leurs actes, mais elles
bousculent et interrogent mes normes occidentales.
Quelques chiffres :
- taux de mortalité infantile en 2000 : 133 pour 1 000
naissances (6 à 10 pour 1 000 en Occident) ;
- taux de mortalité maternelle : 488 pour 100 000 naissances
vivantes (10 pour 100 000 en France) ;
- taux de malnutrition : 2 enfants de moins de 2 ans sur 3
sont atteints de malnutrition chronique (enquête de 1999 à Madagascar du
gret – groupe recherche et échange
technologique).
La santé n’est pas une priorité pour les personnes très
pauvres
À Madagascar, 75 % des personnes vivent en dessous du seuil de
pauvreté, 80 % n’ont pas accès à l’eau potable. À Antananarivo, où des bornes
fontaines existent dans chaque quartier, le transport de l’eau est fait dans de
telles conditions que l’eau est rapidement contaminée (seaux sales, vêtements
trempant dans l’eau du seau pendant le portage, etc.).
Les familles très pauvres, dont la vie quotidienne est envahie
de lourds problèmes – parmi lesquels le chômage massif et l’alcoolisme des
hommes –, sont plus préoccupées par la recherche au jour le jour de la
nourriture pour leur survie que par leur santé. Elles ne consultent un médecin
que lorsque la maladie entrave leur vie quotidienne, souvent au stade de la
complication grave.
50 % environ de la population est analphabète, le pourcentage
est probablement plus important dans ces quartiers pauvres.
S’ensuit une méconnaissance importante des données biologiques
de base qui paraissent évidentes dans nos sociétés. Ainsi les familles n’ont
aucune notion du mode de transmission des maladies par des germes. Or, on sait
bien que la mortalité infantile est en grande partie due à des germes qui
provoquent des infections par manque d’hygiène, d’autant plus fréquentes que
l’enfant est malnutri : par exemple de nombreuses diarrhées sont dues à des
aliments souillés par des mains sales, par de la vaisselle mal lavée (sans
détergent ou avec de l’eau sale).
54 % des décès d’enfants de moins de 5 ans sont dus à la
malnutrition (dans « Nutrition et santé des jeunes enfants et de leur mère à
Madagascar », Enquête démographie et
santé, 1997).
Comment les familles peuvent-elles prendre des mesures
efficaces de prévention, comment peuvent-elles comprendre qu’une meilleure
hygiène diminuerait de façon significative le taux de mortalité ?
Les croyances populaires sont très vivantes
Les hommes ont besoin de trouver des explications à ce qui leur
arrive. Ils peuvent aller les chercher dans un domaine irrationnel comme celui
des croyances populaires. Celles-ci sont profondément ancrées dans la mentalité
malgache :
- certains troubles comportementaux inexpliqués sont
rapportés à la sorcellerie ;
- des douleurs abdominales chroniques (souvent dues à des
parasitoses) sont expliquées par un mauvais sort ou même par un empoisonnement
provoqué par une autre personne ou par un mauvais esprit appelé
vazimba.
Par ailleurs, le monde malgache est un monde peuplé d’interdits
(tabous, fady) qui souvent sont
l’expression d’un ensemble de règles de conduite, d’un code éthique établi par
les ancêtres. Les Malgaches ont souvent peur de les transgresser, même malgré
eux, et d’en subir les conséquences. Ainsi des décès sont rapportés à la
transgression d’un interdit, les femmes enceintes dans certaines régions ne
doivent pas manger d’œuf, de gingembre, etc. de peur des malformations ou des
avortements, de nombreux troubles médicaux dont les douleurs abdominales et les
furoncles (vay) sont dus à des
nourritures fady que la personne a
mangées.
Le caractère contagieux du furoncle n’est pas connu de la
plupart des malgaches qui ne prennent donc pas de mesures d’hygiène pour éviter
sa propagation. Toutefois, une de leurs croyances décrit à sa façon le
phénomène : le furoncle déménage, il se marie et fait des enfants.
Le niveau d’hygiène est catastrophique
Les adultes et les enfants vivent dans un état de saleté
difficile à imaginer : dans leur environnement immédiat, à l’intérieur de leur
maison et même sur leur propre corps. Les nourrissons sont enveloppés dans des
habits dont on ne reconnaît plus la couleur et ont des ongles noirs de saleté
dès les premières semaines de vie…
Dans certains quartiers les latrines n’existent pas, le linge
est lavé dans des canaux malodorants et on n’ose pas imaginer le nombre de
germes présents dans l’alimentation des familles qui vivent là !
Pourquoi cet état de fait ? Je n’ai pas de réponse
satisfaisante mais la pauvreté et la méconnaissance totale de la transmission
de nombreuses maladies par des germes ne suffisent pas à expliquer cet état
d’hygiène.
Que signifie « être en bonne santé » ?
Dans un pays où l’état sanitaire est catastrophique, où la
maladie est omniprésente dans la vie quotidienne, que veut dire pour beaucoup,
être en bonne santé ? La norme de la bonne santé n’est pas la même que chez
nous.
À Madagascar, la mortalité infantile est forte, l’espérance de
vie courte (57 ans en 2002), et toutes les maladies sont présentes, y compris
le choléra, la peste, la lèpre, la rage !
Les Malgaches sont donc très souvent malades ; ils sont tous
atteints de parasitoses entraînant des douleurs abdominales et des épisodes
diarrhéiques fréquents. Avoir ces symptômes dans sa vie quotidienne est donc
pour eux normal.
La malnutrition est tellement fréquente que les familles n’ont
pas conscience que leur propre enfant est malnutri. Autour d’elles, tous les
enfants se ressemblent : ils sont petits, de faible poids, souvent malades, et
ils risquent de mourir en bas âge.
C’est leur norme. Pourquoi s’inquiéteraient-ils ? Pourquoi
prendraient-ils des mesures de prévention et lesquelles ? Pourquoi feraient-ils
suivre leur enfant ? Il ne va pas plus mal que les autres.
Tout cela peut aussi expliquer l’attitude apparemment passive
et résignée des parents face à l’inéluctable, face à la mort de l’enfant. Ils
éprouvent une grande souffrance, mais « il est mort de diarrhée, on n’y peut
rien, c’est comme ça, c’est la vie », disent-ils.
Cette santé précaire n’est peut-être pas étrangère à un état de
fatigue que j’ai fréquemment observé chez les professionnels et qui peut être
pris pour un manque de conscience professionnelle.
L’organisation de la société malgache
Dans mon travail de formation, partage d’expérience avec les
différents professionnels, je me suis parfois heurtée à des comportements, à
des réactions dont il m’a été difficile de saisir la signification. Nos
cultures, nos mentalités, nos conceptions de la vie sont si éloignées les unes
des autres qu’il faut un effort réciproque de compréhension, de tolérance pour
arriver à établir un climat de confiance et travailler ensemble, tout en
acceptant que de nombreuses zones d’ombre persistent.
Souvent mes interlocuteurs n’expriment pas directement leur
pensée, soit par politesse, soit par peur de me blesser ou de me
contredire.
Quand ils s’expriment, ils ne disent presque jamais non à une
proposition, ils ne contestent pratiquement jamais un conseil et il ne faut
donc pas s’étonner que certaines décisions ne soient pas suivies
d’effet.
C’est ainsi qu’un médecin français qui avait imposé au
personnel la création d’un dossier médical pour chaque malade, les a retrouvés
intacts un an plus tard. Ils attendaient le médecin ! C’était son affaire,
apparemment pas la leur ! Les dossiers médicaux que j’ai initiés moi-même
pendant ces deux ans auront peut-être la même destinée…
La société malgache est très hiérarchisée, y compris au sein de
la famille. L’enfant a le devoir absolu d’obéir à ses parents et à l’aîné qui a
une place privilégiée au sein de la fratrie.
Dans une équipe de travail, le personnel se doit de respecter
les décisions de son supérieur. Dans un groupe, chacun peut avoir peur de
rompre cette hiérarchie sociale, peut ne pas oser se distinguer des autres par
une attitude trop différente. Ceci peut expliquer certains non-dits dans des
discussions, certaines réticences ou l’impression d’un non-intérêt au travail.
Face aux familles, les professionnels se sentent investis d’une certaine
autorité. Ils doivent savoir répondre à leurs questions afin de ne pas perdre
la face. J’ai souvent été confrontée à ce sentiment de honte
(menatra) que peuvent ressentir
certains malgaches face à une situation qu’ils risquent de ne pas maîtriser et
cette attitude peut être un frein à la prise d’initiative.
Les professionnels de la santé et la paperasse
C’est peut-être, mais en partie seulement, un héritage de notre
administration française.
Ils font de nombreuses statistiques demandées par le ministère,
par leur institution ou leur ong,
dans des registres d’ailleurs assez bien tenus au regard des dossiers médicaux
pour l’enfant et sa famille (carnet de santé par exemple) qui sont, eux, très
peu remplis ou inexistants.
J’ai parfois eu l’impression que la priorité était donnée au
remplissage des dossiers, au travail demandé par la hiérarchie, davantage qu’à
ce qui devrait être l’essentiel, le souci des familles.
Difficile partenariat entre ong
J’ai été en contact avec d’autres
ong présentes dans le quartier où je
travaillais, concernés par les mêmes types de familles ou les mêmes familles et
j’ai été étonnée d’observer une certaine incohérence, une mauvaise coordination
dans le travail, chacun essayant de défendre son domaine d’intervention au
détriment des usagers qui ont bien du mal à s’y retrouver, et au détriment,
bien sûr, de la prévention globale. Ainsi pendant la crise de 2002, dans le
cadre du dépistage de la malnutrition, certains enfants ont été pesés plusieurs
fois par des personnes différentes qui ne leur ont pas donné les mêmes conseils
!
Travailler ensemble n’est pas toujours facile, chacun ayant son
objectif, parfois contradictoire avec celui des autres. Ainsi certains
privilégient la politique du don sur celle de la responsabilisation des
familles que nous essayons de développer dans les consultations de prévention.
On sait, par exemple ; que le don de lait en poudre peut avoir de graves
conséquences sur la santé d’un nourrisson quand on connaît l’état d’hygiène de
la population : l’eau pour diluer le lait, le biberon ou la tasse seront-ils
propres et ne provoqueront-ils pas une diarrhée potentiellement mortelle
?
Ma collaboration avec les professionnels
Volontairement, plutôt que de travailler directement en tant
que médecin consultant, j’ai désiré collaborer avec des professionnels
intéressés par ma démarche de partage d’expérience sur la prévention.
Mon travail a donc consisté à observer le déroulement des
consultations en m’efforçant de ne pas intervenir directement auprès des
familles pour ne pas gêner le travail du professionnel. Je discutais avec ce
dernier, selon son désir, pendant la consultation, entre deux familles ou en
fin de consultation.
J’avais remarqué que l’on parlait très peu à l’enfant, et ma
seule intervention directe consistait à m’adresser à lui et à ses parents : je
me présentais, j’expliquais à l’enfant ce qu’on allait lui faire, lui parlais
pendant la pesée ou après un vaccin ou, tout simplement, j’échangeais avec lui.
Mon malgache était très sommaire, mais il me permettait de nouer un contact
plus rapide avec les parents, quant aux bébés, heureusement, ils communiquent
dans toutes les langues !
Après deux, trois mois d’observation, j’ai proposé des séances
de discussion avec les professionnels pour voir ensemble les possibilités
d’amélioration de ces consultations et envisager éventuellement une formation
échange.
Tous n’ont pas répondu à ma proposition et j’ai surtout
travaillé avec deux ong dont les
consultations sont situées dans les quartiers défavorisés d’Antananarivo et
dont une (Inter Aide) était déjà sensibilisée au travail d’accompagnement des
familles.
J’ai constaté fréquemment que la pratique des professionnels
n’était pas toujours en concordance avec ce qu’ils avaient appris en
formation.
Ils sont friands de documents de toutes sortes, mais semblent
les entasser dans un coin et parfois les oublier. Aussi me suis-je efforcée de
toujours coupler le travail de formation en groupe avec une application
concrète sur le terrain.
Nous avons essayé de redéfinir ensemble l’objectif de ces
consultations afin de mieux l’expliquer aux familles pour lesquelles la santé,
et encore plus la prévention, sont loin d’être une priorité.
Dans cette formation, trois thèmes ont été abordés : la
prévention de la malnutrition, la prévention des infections par manque
d’hygiène et la notion de suivi sur laquelle nous avons beaucoup insisté. Nous
avons travaillé suivant trois axes.
Renforcer la compétence technique des professionnels
En effet toutes les familles, quelles que soient leurs
conditions sociales, veulent un service de santé de qualité et sont conscientes
de l’incompétence de certains professionnels. Certaines peuvent exprimer leur
mécontentement en ne fréquentant plus ce lieu ou en négligeant un suivi dont
elles pressentent l’inefficacité.
Le travail a porté sur :
- la maîtrise de la technique des vaccinations et notamment
de l’intradermo pour la vaccination bcg. Dans un hôpital, des stagiaires infirmiers
vaccinaient sans aucune expérience face à des parents angoissés de les voir si
malhabiles ;
- la pratique de la vaccination avec des aiguilles à usage
unique. J’ai dû les réclamer pendant six mois dans un hôpital avant de les
obtenir alors que l’épidémie de sida galopait !
- la technique de pesée des bébés, la bonne tare de la
balance ;
- le respect des règles élémentaires d’hygiène,
stérilisation correcte, balance propre non souillée de selles, etc. ;
- la formation du médecin scolaire et des institutrices de
dix écoles maternelles à la technique de dépistage des troubles visuels et
auditifs par des tests appropriés pour les enfants de 3 à 6 ans.
Améliorer les conditions d’accueil et les capacités de dialogue
des professionnels
Dans la plupart des consultations, le souci des
professionnels étant d’abord d’accomplir des actes (pesée, vaccination), le
temps du dialogue avec la famille était pratiquement inexistant. Pour
privilégier les relations personnelles.
– Nous avons modifié l’organisation afin qu’un seul adulte
(au maximum deux) prenne en charge un enfant (qui, auparavant, pouvait
rencontrer jusqu’à quatre personnes).
– Nous avons sensibilisé le personnel à l’importance
d’écouter les parents, au climat de
confiance nécessaire pour qu’ils ne se sentent pas jugés, à l’espace de parole
indispensable pour qu’ils expriment leurs questions au sujet de la santé de
leur enfant. Difficile, en effet, de donner de conseils adaptés si on ne
connaît pas la demande des parents.
Répondre aux questions des parents n’est pas toujours facile
pour un professionnel et cela demande une formation. Leur rôle consiste à
rassurer les familles, à renforcer leur confiance dans leur rôle de parents,
mais aussi à les orienter si besoin vers d’autres professionnels.
– Nous avons souligné l’importance de
tout expliquer aux parents. Compte
tenu du faible taux de scolarisation ou même de l’analphabétisme des parents,
il est indispensable de prendre du temps pour expliquer aux parents l’objectif
de la consultation – et donc l’intérêt de la prévention –, le déroulement de
cette consultation et chaque acte que l’on fait sur l’enfant.
Tout expliquer aux
parents
Quelques
exemples
- expliquer l’intérêt d’une vaccination, la protection
qu’elle entraîne (le dtchépb ne
protège pas contre les diarrhées comme le pensent certains parents), parler des
réactions secondaires qu’elle provoque et qui vont inutilement inquiéter les
parents ;
- expliquer aux mères l’intérêt des 5 vaccins
antitétaniques qu’on leur demande de faire pour que tous les enfants quelles
auront dans leur vie soient protégés contre le tétanos néo-natal (peu de mères
font les 5 !) ;
- expliquer l’intérêt de la pesée régulière d’un enfant
pour prévenir la malnutrition, etc.
Approfondir la notion de suivi d’un enfant
J’ai souvent observé que les professionnels accomplissent des
actes (pesées, vaccinations, conseils) sans se référer à ce qui a pu se passer
avant. Leur analyse de la situation est alors obligatoirement partielle et
parfois même faussée.
Ainsi, lorsqu’un enfant de 2 mois a un poids dans la zone
rouge de la malnutrition, deux analyses sont possibles en fonction de son poids
antérieur : soit cet enfant a eu un poids de naissance normal, sa courbe est
descendante et on peut conclure qu’il évolue gravement vers la malnutrition,
soit cet enfant est né prématurément, sa courbe est ascendante, et on peut
espérer une évolution positive.
Dans la formation, nous avons surtout insisté sur
l’importance du suivi régulier de la croissance
d’un enfant pour prévenir la malnutrition dont le premier signe est
le ralentissement de la courbe de poids. C’est à ce moment précis de
l’infléchissement de la courbe qu’il faut agir par des conseils nutritionnels
adaptés. Quand la malnutrition sera installée avec ses complications
(infections fréquentes pouvant entraîner la mort, retard de taille, retard du
développement) il sera beaucoup plus difficile d’agir et des séquelles pourront
subsister. Le rôle des professionnels est de sensibiliser les parents sur ces
points importants. Ils doivent aussi ne pas se contenter d’accomplir un travail
formel d’inscription des données sur un dossier ou une courbe de poids, ils
doivent s’investir dans un travail d’interprétation et d’analyse en fonction de
chaque cas particulier.
Ainsi, les conseils donnés seront différents pour chaque
famille, selon l’âge de l’enfant, les problèmes observés pendant la
consultation ou exprimés par les parents. Il ne faut pas avoir peur de
répéter souvent les mêmes conseils à
une même famille. Il est nécessaire de vérifier à chaque consultation que le message
donné à une consultation antérieure a été bien compris et appliqué. Par exemple
l’allaitement maternel exclusif (ame)
peut être bien compris par la maman à la naissance mais, sur les conseils de sa
propre mère, elle peut introduire très rapidement du thé, du café, etc., avec
un risque d’infection pour le bébé.
Pour ce suivi, l’instauration d’un
dossier médical par enfant semble
indispensable. Il a été créé dans certains centres et amélioré dans
d’autres.
Améliorer la transmission des messages de prévention aux
familles
D’abord par une meilleure utilisation du matériel pédagogique
existant. En effet, les professionnels ont à leur disposition des documents de
bonne qualité, diffusés largement par le ministère et des
ong, mais ils sont peu
utilisés.
Ainsi il existe de belles courbes de poids de couleurs
différentes qui permettent aux parents de visualiser les différents stades de
la malnutrition : elles étaient parfois remplies mais presque jamais
expliquées.
De nombreux autres documents existent sur des sujets variés –
alimentation, diarrhées, planning familial, etc. –, qui peuvent, s’il sont bien
utilisés, servir à des sensibilisations collectives ou individuelles.
Les messages sur l’importance de l’hygiène qui sont transmis
aux familles doivent être très concrets, en rapport avec leur vie quotidienne
et avec les questions quelles se posent. Ainsi, devant chaque maladie due à une
faute d’hygiène, le professionnel peut expliquer aux parents la cause réelle et
leur dire qu’ils peuvent agir pour éviter une récidive (par exemple, une
infection cutanée, une diarrhée). Les conseils à donner sont souvent simples :
allaitement maternel exclusif jusqu’à 6 mois, laver le bébé tous les jours avec
de l’eau et du savon, faire toujours bouillir l’eau de boisson, se laver les
mains avec de l’eau et du savon avant de préparer un repas, ne pas étendre le
linge sur un sol risquant d’être souillé par des selles dans un quartier sans
latrines, etc.
Il faut aussi que le professionnel donne l’exemple en
agissant lui-même dans des conditions d’hygiène normale. Comment peut-il
expliquer à des parents que les selles contiennent des germes susceptibles de
transmettre des maladies comme la diarrhée si lui-même jette par terre des
couches pleines de selles ou s’il ne se lave pas les mains après avoir touché
ces mêmes couches ? Comment peut-il être crédible ?
Améliorer les actions de sensibilisation collective
Ces initiatives sont intéressantes car elles touchent un
grand nombre de familles et peuvent répondre à leur besoin d’information et de
connaissance. Mais nous l’avons vu, elles obligent les parents, déjà très
occupés par la recherche quotidienne de la nourriture, à passer des heures dans
les consultations. D’autres organisations sont possibles, comme dans certains
dispensaires où cette sensibilisation est répétée tout au long de la
consultation, dans la salle d’attente au fur et à mesure que les parents
arrivent.
Mon travail en pmi
m’avait habituée à côtoyer des familles défavorisées, mais ces deux années
d’expérience à Madagascar m’ont fait découvrir un monde autre, difficile à
décrire car tellement différent.
Deux choses m’ont frappée en arrivant, la première c’est la
condition de vie des enfants, qui dès leur plus jeune âge vivent des situations
de responsabilité d’adulte. On les voit dans les rues, dès l’âge de 6, 8 ans
parfois moins, garçon ou fille, prendre complètement en charge leur petit frère
ou leur petite sœur, le porter sur le dos, lui donner à manger, le changer, le
garder. Certains d’entre eux, non scolarisés bien sûr, restent au domicile avec
les plus jeunes (parfois des nourrissons), pendant que les parents travaillent.
Nous les voyons souvent venir en consultation pour accompagner leur
cadet.
La deuxième, c’est l’état d’hygiène catastrophique de la
population dans sa grande majorité. Je ne suis pas arrivée à comprendre les
raisons profondes de cet état de fait et je ne suis probablement pas arrivée à
sensibiliser assez les personnels sur ce sujet. Je repartirai avec cette
interrogation, et avec bien d’autres !
Le monde malgache, mélange de culture asiatique, africaine,
arabe, ne nous est pas toujours facile à pénétrer, mais il m’aura appris à
rester modeste face à des personnes dont je ne comprenais pas toujours les
réactions, à ne pas trop vite juger et donner des conseils car les gens ont
leur savoir propre, souvent différent du nôtre.
Et puis, ce fut pour moi une vraie école de la patience ! Que
de fois, j’ai eu envie de bousculer les habitudes qui me paraissaient
aberrantes ! J’arrivais avec mes idées bien rodées de la
pmi occidentale et j’ai été très
déroutée. Que faire ? Il y avait tellement de priorités, il y avait tout à
faire, me semblait-il.
J’ai été heureusement aidée, dans une
ong, par une responsable malgache,
médecin, qui savait aller au rythme de ses collègues. Elle leur a laissé du
temps pour analyser, comprendre leurs problèmes, se prendre en charge et
essayer de trouver elles-mêmes les solutions les plus adaptées.
Deux ans de travail, c’est court, mais la fréquentation de tous
ces professionnels et de toutes ces familles m’aura profondément marquée,
enrichie dans la découverte et la recherche de la relation à l’autre. Il m’est
difficile de mesurer les changements provoqués par cette formation-échange, car
peu de choses semblent avoir visiblement changé, mais j’ai désiré insuffler un
état d’esprit « pmi », d’accueil,
d’écoute et d’accompagnement des familles, tout cela par un travail d’équipe et
j’espère que, là-dessus, quelque chose est passé.