2003
enfances & PSY
Ailleurs
Les jeunes adultes québécois décrocheurs
Le non-recours à l’école : mode d’adaptation ou troubles de
l’adaptation ?
Marie-Denyse Boivin
Marie-Denyse Boivin, psychologue, est professeure
d’orientationen sciences de l’éducation à l’Université Laval, Québec.
Le Québec n’a pas échappé aux transformations structurelles
économiques et politiques qui ont marqué la plupart des pays industrialisés. À
côté des changements intervenus dans le monde du travail, s’est dessiné une
réalité québécoise en matière d’éducation.
La réalité québécoise en matière d’éducation
Si les années 1960-1970 ont été marquées par un mouvement
important de démocratisation ou de massification de l’instruction publique,
l’instruction pour tous étant rendue obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans, les
années 1990 se caractérisent par l’instauration de mesures d’excellence et de
règles de rentabilité. Les exigences de la scolarité s’élèvent en même temps
que grandissent les attentes sociales envers l’école. D’une part, les parents
exigent à tout prix la réussite de leur enfant et demandent des projets
éducatifs sur mesure qui aboutissent à la formation d’une certaine hiérarchie
d’excellence au sein de l’école et, d’autre part, les entreprises font pression
sur le système scolaire pour que ce dernier forme des jeunes qui répondent à
leurs besoins.
Cette course à l’excellence et à la rentabilité conduit nombre
d’institutions scolaires à mettre en place des contrats de performance, à
instaurer des programmes à vocations particulières (programme international,
programme sport-école, programme musique-école), voire à développer des
formations pointues mieux adaptées au marché du travail.
Dans ce contexte, certains jeunes ont le sentiment de ne pas
pouvoir jouer le jeu (d’être dans le jeu ou de le maîtriser). Ils en déduisent
qu’ils ne sont pas faits pour ça : « quand on ne peut pas toucher la rondelle,
on finit par raccrocher ses patins » (formule inspirée par le hockey sur
glace). Ce sont eux qui sortent du système scolaire (environ 25 %,
principalement des garçons) avant l’achèvement de leurs études de niveau
secondaire (l’équivalent du collège français). Pour lutter contre ce phénomène,
on institue des voies de formation pour jeunes adultes décrocheurs, des crédits
de rattrapage et l’on propose d’autres moyens pour favoriser la persévérance
scolaire ou pour faciliter le retour aux études et l’utilisation des crédits
scolaires. D’un côté, on cherche à former des performants, de l’autre, on
essaie de mettre en place une panoplie de moyens pour contrer les effets du
décrochage. Se côtoient dès lors en parallèle un discours sociétal sur
l’importance de la persévérance scolaire, de la réussite et un autre sur les
ouvertures à d’éventuels allers et retours dans ce système.
D’autres jeunes font aussi des allées et retours entre l’école
et le marché du travail ou tentent de se tailler une place dans celui-ci en
apprenant sur le tas.
Ils possèdent un diplôme de base, le diplôme de fin des études
de niveau secondaire (l’équivalent du collège français), mais ils n’ont pas
reçu de formation spécialisée ni suivi un enseignement général (l’équivalent du
lycée français) les conduisant au niveau universitaire. Si ceux-là ne sont pas
considérés comme des décrocheurs, ils n’en sont pas moins en situation de plus
grande difficulté d’intégration sur le marché du travail.
Que disent ceux qui ont quitté l’école
Est-ce que la conduite – souvent qualifiée de déviante – que
ces jeunes adoptent en quittant le système scolaire ne serait pas une réaction
au monde de l’école et à une société de plus en plus complexe qui soumettent
les sujets à des pressions élevées de performance et de rentabilité à la hausse
? Qui sont ces jeunes qui sortent du système scolaire ? Comment s’expriment-ils
dans leur passage du milieu scolaire au monde du travail ? Quel sens y
trouvent-ils ?
Nous avons voulu entendre leur histoire. Pour notre enquête,
nous avons recruté des jeunes d’une même cohorte ayant quitté l’école sans
avoir obtenu leur diplôme de niveau secondaire ou collégial. Ces jeunes
devaient avoir eu au moins une expérience d’emploi dans les trois années qui
ont suivi leur sortie du système scolaire, ce qui les distingue de ceux qui se
situent dans une zone de plus grande désinsertion. Le tiers d’entre eux ont
quitté le système scolaire avant d’achever leurs études de niveau secondaire et
les deux autres tiers n’ont pas achevé leur formation collégiale. 80 % des
parents de ces jeunes adultes ont une activité professionnelle (tant les pères
que les mères). Il nous semblait intéressant d’analyser l’histoire de jeunes
qui possédaient certaines caractéristiques communes pour mieux comprendre leurs
expériences en sachant qu’à tout le moins ces facteurs ne faisaient pas
interférence dans l’étude du phénomène.
Le décrochage scolaire peut être perçu comme un phénomène
troublant l’ordre social. Quant aux décrocheurs scolaires, ils sont considérés,
pour nombre d’acteurs sociaux, comme des jeunes qui présentent des troubles de
délinquance (Le Monde, 27 mars 2003),
des troubles d’apprentissage ou de conduite, des troubles de l’attention ou
d’adaptation et autres troubles de l’adolescence. Le vocabulaire utilisé à
propos du non-recours à l’école n’est pas neutre, il est porteur de modèles
sociaux et culturels. À ce titre, le décrochage scolaire peut remplir une
fonction idéologique visant à maintenir ou à renforcer le système de formation
actuelle sans forcément le questionner.
Par l’analyse du discours de ces jeunes, nous avons cherché à
mieux comprendre le sens que revêt le projet de recours à l’emploi en lieu et
place de l’école. S’interroger sur le sens de la sortie du système scolaire,
c’est aussi sortir de la vision de non-recours à l’école dans l’absolu. Le sens
dont il est question ici est à la fois une signification et une direction, la
phénoménologie de l’expérience. Mais s’interroger sur le sens de cette
expérience, c’est aussi se poser la question de l’empreinte qu’elle peut
laisser. La démarche de ces jeunes sera-t-elle mobilisatrice pour la
construction d’un projet professionnel ou scolaire, ou sera-t-elle source de
démobilisation et de désaffiliation professionnelle et sociale ? Autrement dit,
s’agit-il d’une situation d’esquive sans espoir ou d’une voie propice au
développement d’un projet porteur de construction identitaire ? Ces questions
revêtent une importance fondamentale pour tous les acteurs sociaux (parents,
enseignants, praticiens et autres acteurs). Trop souvent, en effet, le regard
porté sur le décrochage scolaire est stigmatisant, dénué d’une réelle
compréhension de la signification de la voie trouvée par ces jeunes gens pour
sortir du non-sens dans lequel ils s’enlisaient à l’école.
Construire un projet à soi et dans l’autre
Les premières expériences scolaires mettent l’enfant à
l’épreuve dans sa capacité de se décentrer de son entourage immédiat pour
apprendre à reconnaître autrui et à ajuster ses conduites en conséquence. S’il
prend progressivement conscience des différents rôles qu’il a d’ores et déjà à
jouer, c’est à l’entrée du deuxième cycle scolaire (niveau secondaire) qu’il
sera vraiment confronté aux valeurs et aux attentes sociétales. C’est à cette
nouvelle étape d’accès à l’autonomie que l’adolescent commence à réaliser avec
plus d’acuité comment il se reconnaîtra et sera reconnu par les autres dans son
projet scolaire, puis professionnel. Construire un projet à soi, c’est aussi
construire un projet au regard de l’autre.
L’identité se construit dans un incessant chassé-croisé
dynamique entre soi et la communauté. Ainsi, l’enfant, puis l’adolescent, doit
à la fois rencontrer les exigences des parents, des professeurs et du milieu
social, se définir par rapport à son groupe de pairs, tout en trouvant sa
propre voie. « Le sujet tend à défendre son existence et sa visibilité sociale,
son intégration à la communauté, en même temps qu’il se valorise et recherche
sa propre cohérence » (Lipiansky, 1998). Tout en expérimentant diverses avenues
(certaines plus à risques que d’autres) pour composer avec la croissance de son
être et vérifier la réponse d’autrui, l’adolescent doit aussi porter un regard
sur ce qu’il est devenu et sur ce qu’il projette être dans le futur. Des prises
de conscience qui se heurtent aussi aux possibles qui s’offrent à lui compte
tenu entre autres de ses héritages passés, de son statut social et des projets
familiaux.
Or, ces tentatives constantes d’intégration et de remaniement
entre soi et l’environnement ne se font pas sans ruptures et sans périodes de
crises. L’adolescent cherche à expérimenter librement ses nouveaux rôles dans
de nouveaux environnements, et il le fait souvent par des conduites qualifiées
« à risques » (c’est d’ailleurs à cette période que des expériences de
consommation de substance, de petits délits et de non-recours ponctuel à
l’école font leur apparition). Ces conduites, qui provoquent souvent des
situations de crise chez l’adolescent lui-même puisqu’il n’est pas toujours en
mesure de faire face à leurs conséquences, sont aussi susceptibles d’entraîner
des conflits importants avec l’environnement. Or, si l’adolescent ne peut
définir son identité sans prise de risques, la question est de savoir dans
quelles circonstances celle-ci constitue une conduite initiatique plutôt qu’une
conduite préjudiciable. Comme une même prise de risque peut agir tantôt comme
un catalyseur et tantôt comme un frein à la structuration de l’identité du
jeune, il importe de situer une telle conduite – ici la non-poursuite du
cheminement scolaire –, dans le processus de la construction psychique de la
personne, croisée avec l’effet de son expérience sociale. C’est à partir de la
conjugaison de ces deux effets, celui des réactions subjectives et du cadre
socialement structuré, que l’étude des difficultés d’orientation prend tout son
sens. Rappelons-le, la sortie du système scolaire sans diplôme ou sans
qualification constitue assurément une conduite risquée pour un jeune quand le
discours sociétal crie haut et fort le besoin d’un diplôme pour réussir sa vie
professionnelle, voire personnelle, quand aujourd’hui plus qu’hier, les parents
se sentent évalués par le diplôme de leur enfant et quand le rendement d’une
institution est jugé en fonction des résultats scolaires de ses élèves et du
pourcentage de ses diplômés.
L’adolescent est donc sollicité à plusieurs niveaux lorsqu’il a
à composer avec un choix professionnel possible. Les doutes, l’indécision, les
questionnements, les remises en question et le deuil des projets rêvés sont le
lot de cette période. Or, pour qu’il puisse trouver un sens dans ses choix
professionnels et soit mobilisé dans l’action, il devra arriver à mieux vivre
avec son anxiété, de manière à pouvoir explorer, de façon virtuelle ou réelle,
diverses avenues professionnelles. Mais, avant même de prendre position par
rapport à ses valeurs, à l’importance ou à la centralité du travail dans sa
vie, il devrait être entendu dans ses peurs et dans ses appréhensions de faire
un choix. Il devrait également être reconnu par autrui dans ses nombreux
tâtonnements, accueilli dans ses peines et ses souffrances amoureuses et
personnelles, celles-ci venant également troubler la définition d’un projet
scolaire ou professionnel.
À des degrés divers, tous les adolescents et les jeunes adultes
font l’expérience de l’ambiguïté et de l’indécision face à ces nombreux
questionnements et à ces prises de position. Le mûrissement des projets ne peut
pas être un processus instantané. Mais, souvent, les milieux familial, scolaire
et social cherchent à orienter rapidement l’adolescent, comme s’il n’était pas
un être qui croît encore, en devenir et en projet… On peut se demander si, avec
les règles sociétales et la pression exercée par les parents, les enseignants
et autres professionnels face au choix professionnel, on ne stigmatise par les
adolescents dans leur indécision en les culpabilisant de ne pas savoir tout de
suite, générant ainsi de l’anxiété ou à tout le moins, en
l’exacerbant.
Diverses stratégies sont mises en œuvre par les adolescents et
les jeunes adultes pour affronter ces situations. Ces stratégies remplissent
deux fonctions : elles permettent d’éviter les situations susceptibles de
provoquer des conflits ou une crise tout en favorisant l’actualisation de
soi.
Devant l’urgence de définir un projet, certains jeunes
calqueront le leur sur les attentes de leur famille ou de la société alors que
d’autres s’inscriront dans un choix professionnel qui répond à l’ordre
économique dominant. Pensons à ces jeunes qui se dirigent dans des domaines
reliés à l’informatique ou aux secteurs financiers. Ces derniers n’attirent pas
l’attention et sont plutôt à même de recevoir un accueil positif de la société.
Ce ne sont pas ceux-là, du moins à cette période de leur vie, qui sont dirigés
vers les professionnels de l’aide et du soutien (conseillers d’orientation,
psychologues ou autres) et qui font l’objet d’une préoccupation sociale.
Toutefois, les questionnements et les remises en question professionnelles
pourront venir plus tard puisque la construction de leur identité peut avoir
été tout simplement décalée dans le temps. Dans ces circonstances, risque de
faire défaut le processus, régulier et à long terme, d’élaboration des
combinaisons et permutations possibles des éléments d’identification, qui
permet un travail de synthèse ou de cristallisation progressive en une identité
adulte.
D’autres tenteront de gagner du temps en instrumentalisant
l’institution scolaire comme moyen de progresser dans leur parcours scolaire et
dans la consolidation de leur identité encore chancelante. Ils sont d’autant
moins dans l’urgence qu’ils sont issus de milieux socioéconomiques plus aisés.
Les pressions à l’achèvement des études et à l’entrée sur le marché du travail
sont en effet beaucoup plus élevées dans les milieux ouvriers, comme l’ont
constaté Bouchard, Saint-Amant, Bouchard et Tondreau (1997). Certains autres
jeunes franchiront tant bien que mal les obstacles d’une orientation scolaire
moins bien définie ou plus limitée en raison de leur moins bonne performance
académique ; ils contourneront les obstacles en passant d’un secteur technique
à un secteur professionnel, puis général, pour enfin arriver à des niveaux plus
élevés. En allongeant leur parcours, ils achètent du temps pour se construire
une identité et pour affronter un marché du travail où les possibilités
d’emploi sont restreintes.
Et puis, il y a ceux qui quittent l’école…
Pourquoi sortent-ils du système scolaire ?
Pour « s’en sortir »
Certains ne sont plus capables de tenir la face et de se
sentir intégrés dans leur groupe de pairs. Ils se perçoivent négativement et
considèrent le milieu scolaire comme incapable de les reconnaître.
« J’ai quitté la polyvalence (l’équivalent du collège
français), je n’aimais pas l’enseignement et les gens de ce milieu. Il fallait
que je trouve une satisfaction autre que la réussite scolaire. Je me sentais un
peu (ici, il devient hésitant) inférieur à mes amis qui poursuivaient leurs
études. Je cherchais des rapports humains plus authentiques. »
Tous ceux qui s’expriment de la sorte affirment se sentir peu
valorisés à l’école et ils disent chercher d’autres moyens, et surtout d’autres
lieux, pour trouver une certaine reconnaissance d’autrui. Il est à noter que ce
ne sont pas des individus en particulier qui sont ciblés dans ces propos, mais
une institution. L’établissement scolaire, tel que représenté par ces jeunes,
nous semble rejoindre la définition sociologique qu’en donne Demailly (1991).
Il s’agit en fait d’un agglomérat de règles, de fonctions, de politiques, de
positions sociales et de rôles joués par l’école et ses représentants, du corps
enseignant au directeur de l’établissement, qui sont désignés ici. Les jeunes
semblent réagir à un milieu dans lequel ils ne se sentent pas reconnus, et
qu’ils ne reconnaissent pas eux-mêmes comme un milieu propice à les recevoir et
à entendre ce qu’ils expriment.
D’autres disent qu’ils ne voyaient aucun projet d’avenir et
d’espoir : « Je n’avais plus de vision, pas de
projets, il fallait que je sorte de mon immobilisme », cette
manifestation émotionnelle étant un facteur de rumination stérile qui appelle à
une action libératrice.
D’autres encore mentionnent des échappatoires : « Je
consommais (des substances psycho-actives), je n’avais plus le goût de l’école,
je ne pouvais plus y rester, et puis, je m’éloignais de plus en plus de mes
amis, je changeais progressivement de gang (au Québec, la gang, c’est le
groupe). » Deux autres affirment qu’ils ne pouvaient pas s’investir dans leurs
études en raison d’un sentiment de tristesse et d’ennui. Isolés de leur milieu
d’origine, ils se détachaient progressivement de leur projet scolaire.
Enfin, il y a ceux qui s’ennuient, qui vivent un sentiment de
vide et qui disent vouloir quitter l’école pour pouvoir trouver du plaisir
ailleurs. L’école est une source constante de frustration de leur jouissance du
tout, tout de suite : ils veulent une voiture, ils veulent « faire de l’argent
». Ceux-là sont dans l’incapacité de renoncer à leurs projets ou de les
différer et l’école, avec les sacrifices qu’elle impose, ne peut pas leur
procurer le plaisir recherché. Le travail est dès lors fantasmé comme pouvant
leur permettre d’accéder au « rêve » de leur vie. À défaut de rencontrer un
tiers (un parent, un enseignant, un professionnel ou tout autre personne
signifiante) dans la relation entre eux et leur objet fantasmé, ils tenteront
de réaliser ailleurs l’investissement de leur illusion.
Chacun à leur manière, ces jeunes expriment un sentiment
d’inconfort prolongé, provoqué par le regard d’autrui et d’eux-mêmes réactivant
une faible estime de soi et une perte de sens de leur vie à l’école et dans
l’école comme institution. Ils se doivent de trouver une issue à cette crise
provoquée par l’indécidable. Devant l’impossibilité de faire un choix scolaire
ou de s’investir dans leur formation, l’abandon du système scolaire devient une
porte de sortie ! Mais si cette voie constitue une tentative de réguler
émotionnellement leur état, en favorisant une certaine homéostasie psychique,
elle exprime aussi la difficulté de faire face aux états affectifs sous-jacents
à ce mal-être. De fait, pour trouver un sens à ses apprentissages et s’investir
dans des projets, il faut d’abord être capable de donner du sens à l’école, ce
qui ne semble pas être leur cas.
Pour se découvrir
Pour un autre groupe de jeunes, le choix du non-recours à
l’école est motivé par d’autres considérations. Certains sont engagés dans une
réflexion sur leur choix professionnel, mais sentent le besoin de se mettre à
une certaine distance de l’école pour consolider leur choix.
D’autres sentent le besoin de vivre des expériences de vie,
sorte de rites de passage, qui leur fourniraient des occasions de mieux se
connaître et de découvrir les valeurs qu’ils privilégient à cette étape
cruciale du choix professionnel. En conséquence, ils investiront le marché du
travail tantôt pour valider leur orientation dans un domaine particulier et
tantôt pour vérifier leur capacité d’aller à contre-courant du discours
dominant, ou tout simplement pour développer leur maturité.
« J’ai suivi les traces de mon père et de mon frère dans mes
études, mais je me sentais de moins en moins motivée à l’école et mes notes en
prenaient un méchant coup. J’ai quitté l’école pour vérifier et voir par
moi-même. » Un autre mentionne : « Je m’étais engagé dans une formation en
informatique au cegep, mais je ne
savais plus si c’était le bon choix. Je veux savoir s’il se fera un déclic en
côtoyant des gens de ce domaine dans un travail. »
D’autres aiment la philosophie, les arts ou la sociologie,
mais savent pertinemment que ce sont des champs d’études qui conduisent vers
des emplois. « J’avais une faible estime de moi-même, je sentais que mon milieu
familial et la société en général ne reconnaissent pas beaucoup les gens qui ne
se spécialisent pas et qui se dirigent dans de tels champs d’études. J’ai
besoin d’un break pour voir clair là-dedans. »
Enfin, certains recherchent des expériences révélatrices
d’eux-mêmes et du rapport à l’autre : « J’avais soif d’exotisme et
d’expériences nouvelles, je voulais aller vivre dans un kibboutz pour voir
autre chose. Ce n’est pas par désœuvrement que je l’ai fait (il est assez
étonnant qu’elle sente le besoin de mentionner cet aspect). J’ai toujours su
que je retournerais aux études. »
En somme, les jeunes de ce groupe ne s’expriment pas de la
même manière que ceux du groupe précédent. Ils sont moins pris dans leur
affectivité, et les choix scolaires ou professionnels qu’ils cherchent à
réaliser restent toujours en toile de fond de leur quête. Ils se situent, selon
la classification de l’indécision professionnelle définie par Forner et Dosnon
(1992), dans le groupe pour qui l’indécision professionnelle serait reliée à
une maturité personnelle ou professionnelle incomplète.
Pour découvrir le marché du travail
Le dernier groupe est constitué de jeunes pour qui la sortie
du système scolaire est un moyen de rencontrer le marché du travail comme
source de construction de leur identité personnelle et professionnelle. Ils
chercheraient en somme à valider l’hypothèse selon laquelle il n’est pas
nécessaire qu’ils complètent leur formation pour trouver un emploi qui les
satisfasse et leur permette de développer leurs compétences dans différents
domaines.
À la lumière de la description de ces trois groupes, force
est de constater que le moyen de sortie privilégié par les jeunes – la sortie
du système scolaire –, pour se libérer d’une impasse sur le plan personnel ou
professionnel, recèle des sens variés selon les individus. Pour certains, cette
sortie représente une voie d’exploration saine, à même de leur fournir une
occasion de se positionner dans leur choix professionnel futur. Pour d’autres,
elle constitue une voie d’évitement de difficultés pouvant être remises à jour
lors de leur rencontre avec le marché du travail.
La construction de l’identité se produit de façon plus marquée
à l’occasion de changements. La poursuite de leur formation dans le système
scolaire n’avait plus de sens pour ces jeunes, soit parce qu’ils étaient en
porte-à-faux avec la culture de ce système, soit parce qu’ils n’y trouvaient
plus les voies à privilégier devant un choix de carrière peu défini. Cette
crise de la subjectivité existentielle, engendrée par la rupture du milieu
scolaire, questionne le jeune sur le sens de sa vie, tout en le plaçant devant
des choix qu’il aura à faire pour atteindre les finalités qui se dessineront au
fil de ses actions.
Si cette « prise de risque » n’est pas à mettre au banc des
accusés, car elle constitue pour le jeune adulte une manière de fabriquer du
sens dans sa vie tout en témoignant de sa résistance active et de ses
tentatives de se remettre au monde, la question se pose de savoir comment
composer avec elle. Le discours social entourant le décrochage scolaire (du
moins celui de ce côté-ci de l’Atlantique) aborde la sortie du système scolaire
sous l’angle des conséquences ou des causes sans pour autant en questionner le
sens. Comme le souligne à juste titre Le Breton (2000) : « Mais s’il
(l’adolescent) n’est pas suffisamment étayé par des structures sociales et
culturelles fiables et légitimes aux yeux du jeune, si les interlocuteurs lui
manquent, ce temps de recherche devient une période difficile où l’intégration
des différentes possibilités personnelles en un sentiment de confiance et de
sécurité cède la place à la confusion, à l’indétermination, à l’impossibilité
intérieure de s’orienter vers des choix précis susceptibles de cristalliser un
sentiment d’identité sans équivoque. L’entrée dans la vie paraît alors semée
d’embûches. La crise d’adolescence se prolonge et devient, pour les sociétés
modernes, une crise de la jeunesse. » Dès lors qu’est traitée sous divers
angles la non-persévérance scolaire ou son corollaire, la persévérance à
outrance dans ce système, s’ouvre la possibilité d’étudier le phénomène dans sa
complexité et sa globalité. Rappelons-le, l’ouverture à la subjectivité
débouche sur une conception complexe de la réalité objective. C’est peut-être
là le plus grand défi auquel seront confrontés tous les acteurs concernés par
le sujet.
·
Bouchard, P. ;
Saint-Amant, J.-C. ;
Bouchard, N. ;
Tondreau, J. 1997.
L’amour de l’école : point de vue de jeunes de 15
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·
Develay, M. 1998.
Décrochage, rapport au savoir, fondation et
fondement des savoirs scolaires, dans les lycéens décrocheurs,
Lyon, Chronique sociale.
·
Dosnon, O. 1996. «
L’indécision face au choix scolaire ou professionnel : concepts et mesures »,
L’orientation scolaire et
professionnelle, 25, 1, p. 129-168.
·
Dubar, C. 1998. «
Socialisation et construction identitaire », dans Ruano-Borbalan, J.-C.
(coordonné par), L’identité : l’individu, le
groupe, la société, p. 135-142), Auxerre, Éditions Sciences
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·
Dubet, F. ;
Martuccelli, D. 1998. « Sociologie de
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et professionnelle, 27, 2, p. 169-187.
·
Dumora, B. 1998a. «
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·
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Le Breton, D. 2000.
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L’adolescence : au risque des conduites de
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·
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L’anxiété suscitée par l’avenir scolaire et professionnel au cours de
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·
Pujol, J.-C. ;
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