2003
enfances & PSY
Lectures
Lectures
Rêves et traumatismes, ou la longue
nuit des rescapés, Marie-Odile Godard,
érès, collection « Des travaux et des jours », 228 pages, 2003.
Marie-Odile Godard a été psychologue scolaire durant de
nombreuses années au rased des
Grésillons à Gennevilliers. Elle est, depuis deux ans, maître de conférences à
l’université Jules Verne de Picardie et psychanalyste à Paris.
Ce livre, fruit de sa thèse, est aussi un témoignage sur les
génocides et les guerres qui ont marqué le
xxe siècle, dont les rescapés mènent
encore un combat inconscient par leurs rêves traumatiques, que ce soit les
survivants de la Shoah, du Rwanda, ou les anciens appelés de la guerre
d’Algérie. Elle sait bien de quoi elle parle, Marie-Odile Godard, car elle a
effectué une dizaine de missions de deux semaines au Rwanda pour le Secours
populaire et une recherche pour la Fondation de France sur la déstructuration
des liens dans les situations de crise. Elle a collaboré à la réalisation du
film d’Anne Lainé
[*], ce
qui lui a permis de rester au Rwanda un mois et demi. Elle intervient aussi au
Cambodge avec « Enfants réfugiés du monde » pour la création d’un volet « psy
».
Dès les premières pages de l’ouvrage, le lecteur est interpellé
car, si dans les guerres il y a « un enjeu soit de territoires, soit de
populations, soit de marchés », la psychologue nous rappelle que dans un
génocide, « on s’attaque aux ventres des mères enceintes et aux cimetières » :
l’enjeu est la « destruction pure et simple » pour éliminer un groupe, sa
descendance, son ascendance, sa culture, ses connaissances. La médiatisation de
ces événements déverse des images d’horreurs humaines au journal de 20 heures,
pour évacuer la culpabilité, pour appeler à la solidarité, pour montrer les
actions humanitaires. Il est temps, dit Marie-Odile Godard, que l’on se
préoccupe enfin de la fragilité psychique des victimes de guerres et de
génocides pour désincruster le drame imprimé qui risque de les étouffer durant
toute leur vie.
Entre avril et juillet 1994, avec le Secours Populaire et par
le biais de deux petites associations rwandaises (Femmes de Kigali,
Benimpuhvwe (« celles qui sont
sensibles ») et Réinsertion des Sans Familles), Marie-Odile Godard a soutenu,
par un travail psychologique, les rescapés du génocide des Tutsi, puis, au fil
des années, elle a approfondi ses expériences d’écoute et de compréhension avec
des chercheurs, des cliniciens et des tradi-praticiens (guérisseurs). Elle a
été aidée de traducteurs, car si 50 % de la population parlent français, nombre
de personnes parlent en kiyarwanda, langue que notre collègue n’a pas eu le
temps d’apprendre. « Il faut renoncer à tout comprendre, dit-elle, à tout
entendre » et savoir qu’au Rwanda on ne raconte pas les mauvais rêves, on ne
fait que les évoquer, car ils sont de mauvais messages. Elle a pris ici
conscience de l’importance du groupe : « J’ai rêvé ce qui m’est arrivé » et la
personne raconte, comme cette femme qui rêve qu’elle se voit en train de
s’enfuir, comme si elle mettait aujourd’hui une distance entre elle et les
tueurs…et le groupe la comprend.
Le travail de Marie-Odile Godard l’a conduit à lire les
témoignages de Primo Levi, de Geneviève De Gaulle, de Charlotte Delbo, de David
Rousset et de bien d’autres, parmi des rescapés des camps nazis. Ensuite, elle
a pris contact avec la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie,
Maroc et Tunisie et l’Association républicaine des anciens combattants et
victimes de guerre (arac) pour
rencontrer une quinzaine d’anciens appelés, envoyés le plus souvent contre leur
gré pour « défendre leur pays »… Toutes ces personnes font des rêves
traumatiques.
Le livre est engagé au-delà de la thèse universitaire.
Certaines parties ont permis de mener des actions comme celle de faire
reconnaître les traumatismes de guerre. Ce livre est riche par ses apports
théoriques, au regard des recherches sur le rêve. Compris d’abord par Freud
comme accomplissement d’un désir, puis comme production « qui
tente d’être l’accomplissement d’un
désir », car autrement, pourquoi, en effet, répéter le désagréable ?
Dans les rêves traumatiques, il y aurait donc comme une
hallucination de la scène traumatique, qui serait une pure perception qui vient
de l’intérieur. Ces hallucinations se répètent car le sujet ne peut s’en
défendre, du fait qu’il n’y était pas préparé au moment du traumatisme tout
comme il y a impréparation au moment du rêve.
Ce livre présente une synthèse neurophysiologique sur le
sommeil
[1] qui explique
que c’est en stade 2 et en sommeil paradoxal que se développent outre les
rêves, les rêves d’angoisse, les cauchemars avec ou sans réveil, le «
sp » étant le réceptacle le plus
adéquat pour accueillir le rêve. L’auteure, constatant qu’en situation de faim,
soif, fatigue où le corps comme le cerveau se dégradent à cause des carences en
vitamines, l’activité mentale de jour est endommagée, se demande pourquoi
l’activité mentale de nuit ne pourrait pas l’être aussi.
À partir de ce premier travail de défrichage théorique, elle
présentera donc les références historiques de deux génocides : la Shoah (entre
1920 jusqu’à la conférence de Wannsee en janvier 1942 où la décision est prise
d’exterminer cinq millions de juifs), le Rwanda entre 1959 et 1994 où cette
année-là, en quatre mois, sept cent cinquante mille personnes périssent et
c’est avec cette clinique de l’horreur que les psychologues devront travailler
quand les rescapés des génocides consultent. Le même rappel historique est fait
pour l’Algérie, avec la « décolonisation » où entre 1954 et 1963 un million
cent un mille cinq cent quatre vingt jeunes « serviront en Algérie », subiront
et commettront des horreurs, et ce n’est que trente-sept ans plus tard que l’on
parlera de la guerre d’Algérie, officiellement (le débat a eu lieu le 10 juin
1999 à l’Assemblée nationale) : Marie-Odile Godard parle de « la non-parole sur
une non-guerre qui fait mal ». Un sujet tabou. Plus que de soins, les appelés
d’Algérie comme les Algériens ont besoin de la reconnaissance qu’il s’agissait
bien d’une guerre, car ils ne parlent qu’en « après-coup » de ce qu’ils ont vu,
de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils ont entendu et ils ignoraient qu’ils
souffraient de ce silence que l’histoire les obligeait à tenir.
Le point commun des trois situations est d’avoir produit des
traumatismes psychiques. La persécution y est présente. Tous ont les mêmes mots
pour dire les mêmes situations ; aux mêmes causes sont liés les mêmes effets,
quand la société civile empêche de parler. Classer les rêves ne sert à rien,
mais entendre les traumatisés permet de penser qu’un fond d’horreur gangrène
l’appareil psychique, que le refoulé maléfique s’amplifie, s’ajoute au fond
infantile de chacun, écrit Marie-Odile Godard. Ce fond d’horreur, dit-elle, est
« collectif et individuel », attiré, aspiré, accolé au fond infantile défini
par Freud, à l’instar duquel il tente de se frayer un passage vers la
conscience. « La souffrance des traumatisés de génocides et de guerres est
caractérisée par une lutte externe contre le danger qui pourrait revenir et une
lutte interne, violente, cependant discrète pour l’entourage, dans les rêves
traumatiques. » Le combat livré sert à reprendre pied dans la vie.
Comme le redit Marie-Odile Godard, ce serait une illusion de
classifier les rêves, car ce qui est certain, c’est que les nuits des rescapés
sont imbibées du fond d’horreur, que tous leurs désirs simples (boire de l’eau,
manger du pain) sont métamorphosés par la nuit en rêves traumatiques. Devant
cette réalité, la psychologue est obligée d’inventer de nouvelles manières de
soutenir, à défaut de reconstruire et il est probable que le groupe des femmes
– ces veuves, ces mères endeuillées par le génocide d’avril 1994 –, a une
fonction réparatrice quand elles lui disent se réunir pour pleurer puis, dix
mois plus tard, pour parler…
Ginette Francequin, conseillère
d’orientation-psychologue, maître de conférences en psychologie au
cnam
Comment peut-on être ado ?,
Nicole Vacher-Neill, Collection « Les
petites Pommes du Savoir », le Pommier, 2003.
« Comment peut-on être ado ? », dans le monde actuel et faire
avec ce corps qui vous échappe, comment faire le deuil de son enfance, comment
être à la fois semblable et différents des autres… et trouver une nouvelle
distance à ses parents ?
Avec cet ouvrage de lecture agréable, dont la mise en forme est
astucieuse, et le style vivant et alerte, Nicole Vacher-Neill nous conduit, au
travers de sa grande expérience des adolescents, vers un monde où la réflexion
et la recherche de sens prime.
Elle livre ou plutôt délivre un message ample d’espoir à propos
des adolescents, mettant en garde les praticiens contre « cette fétichisation
actuelle de la jeunesse n’est pas sans ambivalence puisqu’elle contribue à
renforcer le négatif du discours adolescent ».
Il s’agit, certes, d’un mini-livre, mais pour une
maxi-réflexion. À lire et à relire sans modération.
J.Y. Le Fourn,
psychiatre
Le corps, Danièle Brun avec François Bernard, Bayard,
2003
Danièle Brun, psychanalyste et professeur de psychopathologie,
est une clinicienne des maladies somatiques graves chez les enfants. Cette
fois, dans un dialogue fructueux avec un pédiatre, elle s’attache à décrypter
la clinique du quotidien, des petites blessures aux angoisses parentales
centrées sur le corps de l’enfant. Centré sur la pratique, ce livre marque une
nouvelle étape de la collaboration entre pédiatres et psychanalystes que
Danièle Brun a inaugurée voici déjà plusieurs années.
L’écriture est très accessible et les vignettes cliniques
apportent une visibilité agréable pour aborder ces thèmes fort
complexes.
Les menaces des dysfonctionnements du corps alertent toujours
les parents. Il est deux façons de les appréhender : avec « les théories
fondées sur le sexuel et les théories médicales fondées sur l’organique ». Bien
entendu, c’est au médecin du corps que reviennent les premières interventions.
Mais il s’agit ici d’appréhender l’impact la maladie de l’enfant sur les
protagonistes d’un point de vue émotionnel : sur les parents en premier lieu,
puis sur les généralistes et les pédiatres, et aussi sur les personnels des
services hospitaliers prenant en charge les enfants. L’auteur montre aussi
comment divers types de coopération peuvent se mettre en place et
fonctionner.
Des exemples du quotidien – de bronchiolite ou de la diarrhée –
illustrent la mise en pratique des propositions faites. Les réminiscences d’un
père mort apparaissent par le biais de symptômes divers comme un refus d’aller
à la selle, qui ne saurait donc se résoudre par la seule intervention médicale.
Bien souvent « la représentation du corps organique occulte celle du corps
sexuel », et il faudra la répétition d’un même symptôme organique pour que
l’ouverture à la parole permette de faire céder le symptôme et d’en comprendre
la logique. L’adolescence est abordée sous le même angle et relance la question
du passage adolescent, dans la dynamique de la réappropriation de son corps
propre.
Si l’aménagement d’un rapport de langage avec son corps paraît
indispensable à la cohésion du sujet, « c’est aussi parce que le langage ouvre
la possibilité de dire “je”, pour le parent comme pour l’enfant ».
Bien sûr, l’auteur insiste sur la dimension transférentielle
qui ouvre une opportunité unique à cette mise en langage du corps du symptôme
tout autant que de la place du corps dans le symptôme. En fin d’ouvrage, le
pédiatre évoque l’écart qui existe entre la souffrance réelle du corps telle
que l’enfant l’exprime et la manière dont les parents la vivent et la
traduisent. Le pédiatre doit « s’en apercevoir et ouvrir un dialogue ». Nous ne
pouvons que soutenir et encourager cette ouverture au dialogue entre les
somaticiens et les psychanalystes, car ce sont les enfants et leurs familles
qui en bénéficieront en premier lieu.
Didier Lauru psychiatre,
psychanalyste
Code Junior, Les droits et obligations
des moins de 18 ans, Dominique
Chagnollaud, Éditions Dalloz
Le caractère précieux de l’enfant, puis de l’adolescent, depuis
l’apparition de la contraception chimique et la fin des année 1960, a modifié
la place et les représentations qui leur sont affectées. Les « juniors » sont
devenus objets de fascination et d’intérêt – tant sur un plan économique que
comme idéal : la jeunesse éternelle pour tous – en même temps que repoussoirs.
Les jeunes seraient paresseux, violents, sans élan, bref incomparables à la
génération précédente.
Ils vont dans ces dernières décennies être de plus en plus
sujets de droit : le bébé est une personne, l’élève est un citoyen ; le fœtus
le sera bientôt. La notion de devoir n’occupe plus qu’une place limitée face à
la satisfaction estimée « légitime » d’un désir immédiat.
Acteurs à part entière de la vie sociale – avec le risque que
s’efface la notion même de minorité –, les enfants sont mis en situation de
responsabilité de plus en plus tôt quand ils transgressent, et
d’irresponsabilité de fait par ailleurs : la majorité à 18 ans n’ouvre guère
sur une autonomie matérielle ou affective pour le plus grand nombre. Les
paradoxes se multiplient : à chaque âge des droits nouveaux sont établis, de
plus en plus tôt, en même temps que la notion d’adolescence s’étire dans le
temps repoussant l’âge adulte toujours plus tard.
L’évolution rapide du paysage dans lequel vivent les « juniors
», des données culturelles, éducatives, judiciaires, bouleversent parents et
professionnels de l’enfance et de l’adolescence, entraînant un désarroi chez
tous les adultes qui veulent « bien faire ».
Leur quête de repères et d’indications suscite un trouble
fréquent chez des jeunes en attente et en recherche de figures adultes. La
notion d’autorité est sérieusement ébranlée.
C’est tout le mérite du « Code des Juniors » paru récemment
chez Dalloz, éditeur de référence pour la communauté juridique. Les auteurs,
enseignants à l’université Paris II, abordent dans cet ouvrage les droits et
les devoirs des moins de 18 ans dans les diverses situations, scolaire,
famille, société… à partir des questions qui se posent dans la vie quotidienne
: la santé comme la vie privée, les deux roues comme le sport, l’argent comme
les activités rémunérées, la vie scolaire comme la contraception, le bizutage
comme le port du voile, le carnet de correspondance comme les absences,
l’acquisition de la nationalité française comme l’adoption, les assurances
comme les dégradations, le dossier médical comme les droits des élèves, la
responsabilité des parents comme la responsabilité pénale des mineurs… Le
lecteur trouvera commentés avec clarté les textes de lois, décrets, circulaires
utiles. Ce lecteur pourra être à l’évidence un professionnel de ce groupe
d’âge, mais aussi un parent ou un « junior ». Un livre que chaque professionnel
de l’enfance ou de l’adolescence et chaque institution doit acquérir
absolument.
Patrice Huerre,
psychiatre
[*]
Rwanda, un cri d'un silence
inouï, a été diffusé sur France 5 le 28 mars 2004 pour montrer
comment, neuf ans après le génocide des Tutsi, les souffrances qu'endurent des
centaines de milliers de personnes rescapées entravent les stratégies de
reconstruction de la société. Les coups de machettes ont blessé, mutilé, le
viol systématique des femmes et des petites filles a propagé le sida, et
partout il y a cette plaie béante qu’est la souffrance traumatique. On lira
dans le dossier
La nuit (
enfances & psy
n
o 10) l’article de
Marie-Odile Godard, « Les nuits difficiles des enfants rwandais ».
[1]
Il y a le sommeil lent à quatre stades, le sommeil paradoxal, «
sp », et l’état de veille, qui sont
vus comme trois états du cerveau dont on relève l’activité électrique.