Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.27492-01640
136 pages

p. 139 à 143
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Lectures

no24 2003/4

Rêves et traumatismes, ou la longue nuit des rescapés, Marie-Odile Godard, érès, collection « Des travaux et des jours », 228 pages, 2003.

Marie-Odile Godard a été psychologue scolaire durant de nombreuses années au rased des Grésillons à Gennevilliers. Elle est, depuis deux ans, maître de conférences à l’université Jules Verne de Picardie et psychanalyste à Paris.
Ce livre, fruit de sa thèse, est aussi un témoignage sur les génocides et les guerres qui ont marqué le xxe siècle, dont les rescapés mènent encore un combat inconscient par leurs rêves traumatiques, que ce soit les survivants de la Shoah, du Rwanda, ou les anciens appelés de la guerre d’Algérie. Elle sait bien de quoi elle parle, Marie-Odile Godard, car elle a effectué une dizaine de missions de deux semaines au Rwanda pour le Secours populaire et une recherche pour la Fondation de France sur la déstructuration des liens dans les situations de crise. Elle a collaboré à la réalisation du film d’Anne Lainé [*], ce qui lui a permis de rester au Rwanda un mois et demi. Elle intervient aussi au Cambodge avec « Enfants réfugiés du monde » pour la création d’un volet « psy ».
Dès les premières pages de l’ouvrage, le lecteur est interpellé car, si dans les guerres il y a « un enjeu soit de territoires, soit de populations, soit de marchés », la psychologue nous rappelle que dans un génocide, « on s’attaque aux ventres des mères enceintes et aux cimetières » : l’enjeu est la « destruction pure et simple » pour éliminer un groupe, sa descendance, son ascendance, sa culture, ses connaissances. La médiatisation de ces événements déverse des images d’horreurs humaines au journal de 20 heures, pour évacuer la culpabilité, pour appeler à la solidarité, pour montrer les actions humanitaires. Il est temps, dit Marie-Odile Godard, que l’on se préoccupe enfin de la fragilité psychique des victimes de guerres et de génocides pour désincruster le drame imprimé qui risque de les étouffer durant toute leur vie.
Entre avril et juillet 1994, avec le Secours Populaire et par le biais de deux petites associations rwandaises (Femmes de Kigali, Benimpuhvwe (« celles qui sont sensibles ») et Réinsertion des Sans Familles), Marie-Odile Godard a soutenu, par un travail psychologique, les rescapés du génocide des Tutsi, puis, au fil des années, elle a approfondi ses expériences d’écoute et de compréhension avec des chercheurs, des cliniciens et des tradi-praticiens (guérisseurs). Elle a été aidée de traducteurs, car si 50 % de la population parlent français, nombre de personnes parlent en kiyarwanda, langue que notre collègue n’a pas eu le temps d’apprendre. « Il faut renoncer à tout comprendre, dit-elle, à tout entendre » et savoir qu’au Rwanda on ne raconte pas les mauvais rêves, on ne fait que les évoquer, car ils sont de mauvais messages. Elle a pris ici conscience de l’importance du groupe : « J’ai rêvé ce qui m’est arrivé » et la personne raconte, comme cette femme qui rêve qu’elle se voit en train de s’enfuir, comme si elle mettait aujourd’hui une distance entre elle et les tueurs…et le groupe la comprend.
Le travail de Marie-Odile Godard l’a conduit à lire les témoignages de Primo Levi, de Geneviève De Gaulle, de Charlotte Delbo, de David Rousset et de bien d’autres, parmi des rescapés des camps nazis. Ensuite, elle a pris contact avec la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie et l’Association républicaine des anciens combattants et victimes de guerre (arac) pour rencontrer une quinzaine d’anciens appelés, envoyés le plus souvent contre leur gré pour « défendre leur pays »… Toutes ces personnes font des rêves traumatiques.
Le livre est engagé au-delà de la thèse universitaire. Certaines parties ont permis de mener des actions comme celle de faire reconnaître les traumatismes de guerre. Ce livre est riche par ses apports théoriques, au regard des recherches sur le rêve. Compris d’abord par Freud comme accomplissement d’un désir, puis comme production « qui tente d’être l’accomplissement d’un désir », car autrement, pourquoi, en effet, répéter le désagréable ?
Dans les rêves traumatiques, il y aurait donc comme une hallucination de la scène traumatique, qui serait une pure perception qui vient de l’intérieur. Ces hallucinations se répètent car le sujet ne peut s’en défendre, du fait qu’il n’y était pas préparé au moment du traumatisme tout comme il y a impréparation au moment du rêve.
Ce livre présente une synthèse neurophysiologique sur le sommeil [1] qui explique que c’est en stade 2 et en sommeil paradoxal que se développent outre les rêves, les rêves d’angoisse, les cauchemars avec ou sans réveil, le « sp » étant le réceptacle le plus adéquat pour accueillir le rêve. L’auteure, constatant qu’en situation de faim, soif, fatigue où le corps comme le cerveau se dégradent à cause des carences en vitamines, l’activité mentale de jour est endommagée, se demande pourquoi l’activité mentale de nuit ne pourrait pas l’être aussi.
À partir de ce premier travail de défrichage théorique, elle présentera donc les références historiques de deux génocides : la Shoah (entre 1920 jusqu’à la conférence de Wannsee en janvier 1942 où la décision est prise d’exterminer cinq millions de juifs), le Rwanda entre 1959 et 1994 où cette année-là, en quatre mois, sept cent cinquante mille personnes périssent et c’est avec cette clinique de l’horreur que les psychologues devront travailler quand les rescapés des génocides consultent. Le même rappel historique est fait pour l’Algérie, avec la « décolonisation » où entre 1954 et 1963 un million cent un mille cinq cent quatre vingt jeunes « serviront en Algérie », subiront et commettront des horreurs, et ce n’est que trente-sept ans plus tard que l’on parlera de la guerre d’Algérie, officiellement (le débat a eu lieu le 10 juin 1999 à l’Assemblée nationale) : Marie-Odile Godard parle de « la non-parole sur une non-guerre qui fait mal ». Un sujet tabou. Plus que de soins, les appelés d’Algérie comme les Algériens ont besoin de la reconnaissance qu’il s’agissait bien d’une guerre, car ils ne parlent qu’en « après-coup » de ce qu’ils ont vu, de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils ont entendu et ils ignoraient qu’ils souffraient de ce silence que l’histoire les obligeait à tenir.
Le point commun des trois situations est d’avoir produit des traumatismes psychiques. La persécution y est présente. Tous ont les mêmes mots pour dire les mêmes situations ; aux mêmes causes sont liés les mêmes effets, quand la société civile empêche de parler. Classer les rêves ne sert à rien, mais entendre les traumatisés permet de penser qu’un fond d’horreur gangrène l’appareil psychique, que le refoulé maléfique s’amplifie, s’ajoute au fond infantile de chacun, écrit Marie-Odile Godard. Ce fond d’horreur, dit-elle, est « collectif et individuel », attiré, aspiré, accolé au fond infantile défini par Freud, à l’instar duquel il tente de se frayer un passage vers la conscience. « La souffrance des traumatisés de génocides et de guerres est caractérisée par une lutte externe contre le danger qui pourrait revenir et une lutte interne, violente, cependant discrète pour l’entourage, dans les rêves traumatiques. » Le combat livré sert à reprendre pied dans la vie.
Comme le redit Marie-Odile Godard, ce serait une illusion de classifier les rêves, car ce qui est certain, c’est que les nuits des rescapés sont imbibées du fond d’horreur, que tous leurs désirs simples (boire de l’eau, manger du pain) sont métamorphosés par la nuit en rêves traumatiques. Devant cette réalité, la psychologue est obligée d’inventer de nouvelles manières de soutenir, à défaut de reconstruire et il est probable que le groupe des femmes – ces veuves, ces mères endeuillées par le génocide d’avril 1994 –, a une fonction réparatrice quand elles lui disent se réunir pour pleurer puis, dix mois plus tard, pour parler…
Ginette Francequin, conseillère d’orientation-psychologue, maître de conférences en psychologie au cnam

Comment peut-on être ado ?, Nicole Vacher-Neill, Collection « Les petites Pommes du Savoir », le Pommier, 2003.

« Comment peut-on être ado ? », dans le monde actuel et faire avec ce corps qui vous échappe, comment faire le deuil de son enfance, comment être à la fois semblable et différents des autres… et trouver une nouvelle distance à ses parents ?
Avec cet ouvrage de lecture agréable, dont la mise en forme est astucieuse, et le style vivant et alerte, Nicole Vacher-Neill nous conduit, au travers de sa grande expérience des adolescents, vers un monde où la réflexion et la recherche de sens prime.
Elle livre ou plutôt délivre un message ample d’espoir à propos des adolescents, mettant en garde les praticiens contre « cette fétichisation actuelle de la jeunesse n’est pas sans ambivalence puisqu’elle contribue à renforcer le négatif du discours adolescent ».
Il s’agit, certes, d’un mini-livre, mais pour une maxi-réflexion. À lire et à relire sans modération.
J.Y. Le Fourn, psychiatre

Le corps, Danièle Brun avec François Bernard, Bayard, 2003

Danièle Brun, psychanalyste et professeur de psychopathologie, est une clinicienne des maladies somatiques graves chez les enfants. Cette fois, dans un dialogue fructueux avec un pédiatre, elle s’attache à décrypter la clinique du quotidien, des petites blessures aux angoisses parentales centrées sur le corps de l’enfant. Centré sur la pratique, ce livre marque une nouvelle étape de la collaboration entre pédiatres et psychanalystes que Danièle Brun a inaugurée voici déjà plusieurs années.
L’écriture est très accessible et les vignettes cliniques apportent une visibilité agréable pour aborder ces thèmes fort complexes.
Les menaces des dysfonctionnements du corps alertent toujours les parents. Il est deux façons de les appréhender : avec « les théories fondées sur le sexuel et les théories médicales fondées sur l’organique ». Bien entendu, c’est au médecin du corps que reviennent les premières interventions. Mais il s’agit ici d’appréhender l’impact la maladie de l’enfant sur les protagonistes d’un point de vue émotionnel : sur les parents en premier lieu, puis sur les généralistes et les pédiatres, et aussi sur les personnels des services hospitaliers prenant en charge les enfants. L’auteur montre aussi comment divers types de coopération peuvent se mettre en place et fonctionner.
Des exemples du quotidien – de bronchiolite ou de la diarrhée – illustrent la mise en pratique des propositions faites. Les réminiscences d’un père mort apparaissent par le biais de symptômes divers comme un refus d’aller à la selle, qui ne saurait donc se résoudre par la seule intervention médicale. Bien souvent « la représentation du corps organique occulte celle du corps sexuel », et il faudra la répétition d’un même symptôme organique pour que l’ouverture à la parole permette de faire céder le symptôme et d’en comprendre la logique. L’adolescence est abordée sous le même angle et relance la question du passage adolescent, dans la dynamique de la réappropriation de son corps propre.
Si l’aménagement d’un rapport de langage avec son corps paraît indispensable à la cohésion du sujet, « c’est aussi parce que le langage ouvre la possibilité de dire “je”, pour le parent comme pour l’enfant ».
Bien sûr, l’auteur insiste sur la dimension transférentielle qui ouvre une opportunité unique à cette mise en langage du corps du symptôme tout autant que de la place du corps dans le symptôme. En fin d’ouvrage, le pédiatre évoque l’écart qui existe entre la souffrance réelle du corps telle que l’enfant l’exprime et la manière dont les parents la vivent et la traduisent. Le pédiatre doit « s’en apercevoir et ouvrir un dialogue ». Nous ne pouvons que soutenir et encourager cette ouverture au dialogue entre les somaticiens et les psychanalystes, car ce sont les enfants et leurs familles qui en bénéficieront en premier lieu.
Didier Lauru psychiatre, psychanalyste

Code Junior, Les droits et obligations des moins de 18 ans, Dominique Chagnollaud, Éditions Dalloz

Le caractère précieux de l’enfant, puis de l’adolescent, depuis l’apparition de la contraception chimique et la fin des année 1960, a modifié la place et les représentations qui leur sont affectées. Les « juniors » sont devenus objets de fascination et d’intérêt – tant sur un plan économique que comme idéal : la jeunesse éternelle pour tous – en même temps que repoussoirs. Les jeunes seraient paresseux, violents, sans élan, bref incomparables à la génération précédente.
Ils vont dans ces dernières décennies être de plus en plus sujets de droit : le bébé est une personne, l’élève est un citoyen ; le fœtus le sera bientôt. La notion de devoir n’occupe plus qu’une place limitée face à la satisfaction estimée « légitime » d’un désir immédiat.
Acteurs à part entière de la vie sociale – avec le risque que s’efface la notion même de minorité –, les enfants sont mis en situation de responsabilité de plus en plus tôt quand ils transgressent, et d’irresponsabilité de fait par ailleurs : la majorité à 18 ans n’ouvre guère sur une autonomie matérielle ou affective pour le plus grand nombre. Les paradoxes se multiplient : à chaque âge des droits nouveaux sont établis, de plus en plus tôt, en même temps que la notion d’adolescence s’étire dans le temps repoussant l’âge adulte toujours plus tard.
L’évolution rapide du paysage dans lequel vivent les « juniors », des données culturelles, éducatives, judiciaires, bouleversent parents et professionnels de l’enfance et de l’adolescence, entraînant un désarroi chez tous les adultes qui veulent « bien faire ».
Leur quête de repères et d’indications suscite un trouble fréquent chez des jeunes en attente et en recherche de figures adultes. La notion d’autorité est sérieusement ébranlée.
C’est tout le mérite du « Code des Juniors » paru récemment chez Dalloz, éditeur de référence pour la communauté juridique. Les auteurs, enseignants à l’université Paris II, abordent dans cet ouvrage les droits et les devoirs des moins de 18 ans dans les diverses situations, scolaire, famille, société… à partir des questions qui se posent dans la vie quotidienne : la santé comme la vie privée, les deux roues comme le sport, l’argent comme les activités rémunérées, la vie scolaire comme la contraception, le bizutage comme le port du voile, le carnet de correspondance comme les absences, l’acquisition de la nationalité française comme l’adoption, les assurances comme les dégradations, le dossier médical comme les droits des élèves, la responsabilité des parents comme la responsabilité pénale des mineurs… Le lecteur trouvera commentés avec clarté les textes de lois, décrets, circulaires utiles. Ce lecteur pourra être à l’évidence un professionnel de ce groupe d’âge, mais aussi un parent ou un « junior ». Un livre que chaque professionnel de l’enfance ou de l’adolescence et chaque institution doit acquérir absolument.
Patrice Huerre, psychiatre
 
NOTES
 
[*] Rwanda, un cri d'un silence inouï, a été diffusé sur France 5 le 28 mars 2004 pour montrer comment, neuf ans après le génocide des Tutsi, les souffrances qu'endurent des centaines de milliers de personnes rescapées entravent les stratégies de reconstruction de la société. Les coups de machettes ont blessé, mutilé, le viol systématique des femmes et des petites filles a propagé le sida, et partout il y a cette plaie béante qu’est la souffrance traumatique. On lira dans le dossier La nuit ( enfances & psy no 10) l’article de Marie-Odile Godard, « Les nuits difficiles des enfants rwandais ».
[1] Il y a le sommeil lent à quatre stades, le sommeil paradoxal, « sp », et l’état de veille, qui sont vus comme trois états du cerveau dont on relève l’activité électrique.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Rwanda, un cri d'un silence inouï, a été diffusé sur Fr...
[suite] Suite de la note...
[1]
Il y a le sommeil lent à quatre stades, le sommeil paradoxa...
[suite] Suite de la note...