Enfances & Psy
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I.S.B.N.27492-01640
136 pages

p. 18 à 29
doi: en cours

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no24 2003/4

2003 enfances & PSY Dossier

Apprentissages

Bernard Gibello Bernard Gibello, psychiatre et psychanalyste, professeur de psychopathologie,étudie, en clinicien, la pensée normale et pathologique. Il est directeurémérite du Laboratoire d’exploration fonctionnelle et de recherchethérapeutique appliquée aux troubles cognitivo-intellectuels qu’ila créé à l’hôpital de la Salpêtrière. Il a publié, entre autres, L’enfant à l’intelligence troublée(1984, Bayard édition) et La pensée décontenancée(1995, Bayard édition).
Il existe bien d’autres apprentissages que les apprentissages scolaires, les uns intervenant dans la pensée, les autres demeurant hors conscience. Au cours de son développement, la pensée de l’enfant s’appuie sur de multiples apprentissages, qui se font suivant des mécanismes divers, avec une charge émotionnelle souvent importante. L’auteur propose une sorte de revue de cette diversité, qui occupe une place de premier plan dans la pensée. Mots-clés : Apprentissages, mémoire, développement, pensée, multiplicité des apprentissages, inhibition constructive.
L’apprentissage est le fait d’apprendre, d’acquérir de nouveaux savoir-faire ou de nouvelles connaissances. C’est aussi le temps passé pour cela. Le mot a d’abord désigné l’apprentissage d’une formation technique et artisanale ; il s’entend aussi des expériences nouvelles, des premiers essais d’une tâche jusque-là non pratiquée, et de la maîtrise de ces tâches. Dans le domaine des neurosciences, le mot définit les processus d’acquisition de connaissances, de mécanismes et d’automatismes psychiques. Dans le domaine de la psychologie du développement, il concerne les divers aspects du développement de la pensée, de l’acquisition du contrôle de la motricité : motricité tonico-posturale, maîtrise de la préhension, de la marche, de la course, du contrôle sphinctérien, des coordinations oculo-céphalo-gyriques, du langage parlé et écrit. À l’école, les apprentissages portent au premier chef sur la langue écrite et les mathématiques, et en général toutes les connaissances enseignées à l’école. En neurologie, les processus de perte des apprentissages désignent les paralysies, les troubles du tonus, les mouvements anormaux, les incoordinations motrices, les apraxies et les agnosies, les aphasies et les agraphies. En psychiatrie infantile, la moitié des enfants venant consulter présentent diverses difficultés d’apprentissage scolaire. La gérontologie enfin essaie de prévenir et de traiter les pertes des apprentissages antérieurement acquis.
Cependant, tous les apprentissages ne sont pas en rapport avec la pensée : par exemple, l’immunisation contre les maladies infectieuses est un apprentissage du système immunitaire, acquis en dehors de toute expérience vécue, inconscient, et à mise en œuvre automatique. D’autre part, certains savoir-faire sont transmis héréditairement à la descendance par les gènes : entre bien d’autres exemples, il en va ainsi des savoir-faire de maternage chez les mammifères, de la construction des nids chez les oiseaux, de l’aménagement d’un environnement adéquat pour les futures larves des guêpes, et plus près de nous, des réflexes innés comme la respiration, la succion, le grasping, le suivi oculaire de l’objet, les réflexes tonico-posturaux du nourrisson.
Une question théorique importante concerne la nature du rapport entre les processus de développement de la pensée et les apprentissages. Sont-ils indépendants, comme le pense Jean Piaget ? Ou le développement est-il confondu avec les apprentissages ? Ou encore, les deux processus sont-ils différents mais en interaction ? La troisième hypothèse a le plus de faveurs aujourd’hui, mais elle est loin d’être encore complètement vérifiée cliniquement et expérimentalement.
« L’apprentissage chez l’enfant commence bien avant l’apprentissage scolaire. L’apprentissage scolaire ne commence jamais sur une table rase…
Par exemple, l’enfant – bien avant d’entrer à l’école a déjà acquis une certaine expérience concernant les quantités – l’enfant a déjà appris une arithmétique préscolaire que seuls les chercheurs en psychologie très myopes peuvent ignorer complètement. »
L.S. Vygotski, cité par J.-P. Bronckart dans Vygotski aujourd’hui, textes de base en psychologie, Paris, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1985.
 
Multiplicité des apprentissages
 
 
Le manuel américain du dsmiv considère bizarrement sous le nom d’apprentissages les seuls troubles d’apprentissage de la lecture, du calcul, de l’expression écrite et les « apprentissages non spécifiés ». Le manuel évoque sous d’autres titres les troubles des « habiletés motrices », les « troubles de la communication » et les troubles envahissants du développement (autisme, maladie de Rett, syndrome d’Asperger). Cette perspective est passablement réductrice, et fort mal appropriée à l’approche de ces troubles. En effet, nous faisons au cours de notre vie, dès la naissance, de multiples apprentissages, très différents les uns des autres. Une première distinction est à faire entre les apprentissages ayant une signification, et ceux qui en sont dépourvus.
Les apprentissages dépourvus de signification mentale
Ils sont loin d’être secondaires : ce sont ceux qui procurent la maîtrise du corps. D’abord la maîtrise du corps immobile, ou rampant, ou marchant, ou courant ; ceux qui enregistrent l’enchaînement et la coordination des gestes, qui assurent l’équilibre, la préhension, l’orientation vers des buts. Ensuite vient l’apprentissage du contrôle sphinctérien. Plus tard, ce sont les apprentissages de la bicyclette, du patin à roulettes, du piano, de la conduite automobile, etc., et les apprentissages des savoir-faire liés à l’exercice de toute activité. Ces apprentissages conduisent à des automatismes sensori-moteurs, ils ne mettent pas habituellement en jeu la pensée. Par exemple, un pianiste pense à la mélodie, au rythme, au tempo, aux émotions que lui procure l’œuvre qu’il joue, il ne pense pas au jeu de ses doigts et au mouvement de ses mains durant l’exécution de l’œuvre. Pour importante qu’elle soit dans son art, l’habilité de ses doigts sur le clavier n’a pas de signification psychique, elle est entièrement automatisée.
Les différentes formes de réflexes conditionnés constituent aussi des apprentissages dépourvus de sens pour le sujet conditionné, qui en général méconnaît le conditionnement dont il a été l’objet. On sait que le modèle consiste à remplacer dans un réflexe le stimulus naturel par un autre : ainsi le chien de Pavlov avait-il appris à saliver lorsqu’il entendait sonner une cloche. Les praticiens de la publicité et de la propagande sont passés maîtres à imposer des apprentissages de réactions en toute inconscience du sujet conditionné.
Cette variété d’apprentissages, normalement silencieuse, devient en revanche des plus conscientes lorsque certains sont perdus, comme dans le cas de nombreux syndromes neurologiques où tout ou partie des habiletés motrices sont détériorées. Par exemple chez certains malades devenus incapables de coordonner leurs gestes pour allumer une bougie, et qui essaient en vain de la frotter contre la boîte d’allumettes, en lieu et place de l’allumette, l’apraxie perturbe gravement leurs activités motrices. La clinique neurologique décrit bien d’autres variétés de troubles des gestes qui tous handicapent lourdement le malade. On sait que ces apprentissages mettent principalement en œuvre les circuits du système moteur pyramidal, extrapyramidal, et les relais situés dans les noyaux gris centraux de l’encéphale et du cervelet.
Par ailleurs, ces apprentissages n’ayant pas de signification par eux-mêmes peuvent en acquérir une en raison des investissements affectifs dont ils sont l’objet : tous les apprentissages évoqués peuvent, dans leurs perturbations, servir à l’expression pathologique d’un conflit intra-psychique.
Au contraire des précédents, existent des apprentissages intimement combinés à des significations et à la pensée
Ils font partie de la pensée et ont des représentations mentales. Ces apprentissages sont très nombreux. On peut distinguer les apprentissages :
  • en rapport avec la construction de la représentation de soi et de l’identité : apprends à te connaître toi-même ;
  • liés à la construction de l’espace et à la concordance des adresses motrices, visuelles, auditives, voire olfactives découvertes dans les premières interactions du bébé avec l’environnement ;
  • à la construction des représentations des objets de l’environnement matériel, et des interactions avec les objets de l’environnement, ça t’apprendra !, suivant la formule consacrée de la marine à voile lorsque la bôme passant d’un bord sur l’autre envoie le mousse à l’eau ou au moins lui fait une bosse ;
  • à la construction des représentations des relations et interactions affectives avec les personnes ;
  • à l’acquisition des savoirs et savoir-faire, en particulier l’apprentissage de la gestualité fine, et des habiletés corporelles ;
  • à l’apprentissage de la langue parlée, puis écrite ;
  • à l’acquisition des connaissances scolaires et professionnelles ;
  • à la connaissance et à la pratique des us et coutumes de la société familiale, tribale, culturelle, etc. et du passé collectif.
Nous sommes conscients d’avoir acquis ces apprentissages. Ils sont totalement différents des premiers. En particulier, ils mettent en jeu d’autres centres nerveux. L’un d’entre eux, l’amygdale temporale, située à la pointe du lobe éponyme, découvert par les travaux de M. Mischkine [1], paraît avoir un rôle essentiel. La mémorisation d’un événement nécessite que convergent au même instant sur les amygdales temporales les perceptions sensorielles, motrices et les émotionnelles en rapport avec la situation à mémoriser. Seules peuvent être retenues les traces de vécu ayant ainsi acquis une signification.
La mémorisation se fait d’abord à court terme, pour une durée variant de quelques dizaines de secondes à quelques jours, puis s’inscrit – ou non – dans les mémoires à long terme. On sait aussi que la désignation en mots des perceptions sensorielles, motrices et émotionnelles, et de leur contexte, facilite grandement les phénomènes de mémorisation et d’apprentissage.
Les apprentissages inconscients implicites
Ils ont été découverts chez des sujets présentant des lésions neurologiques de type aphasique. Ces malades, invités à apprendre une liste de mots, se déclaraient ensuite n’avoir aucun souvenir des mots appris. Cependant, quand on insistait pour qu’ils choisissent des mots sur une liste comprenant ceux de la liste mêlés à d’autres, ils choisissaient quand même les mots appris. L’apprentissage avait bien eu lieu, mais il demeurait inconscient, conservés en mémoire implicite. C’est à partir d’observations analogues qu’a été développée initialement la notion d’inconscient cognitif. Divers travaux ont montré que la mémoire implicite pouvait influencer fortement les préférences et les sentiments ressentis, par exemple les manipulations d’opinion par stimuli infraliminaires.
La différence essentielle entre apprentissages implicites et explicites est l’impression subjective de se souvenir, éprouvée par la personne qui se souvient. Cette impression apparaît comme fondamentale pour s’approprier un apprentissage pourvu de signification, pour associer apprentissages et souvenirs les uns aux autres et évaluer leur signification dans notre vie.
Réciproquement, nos besoins, nos intérêts, nos connaissances et nos expériences passées ont une influence déterminante sur l’encodage des connaissances propres à chacun. Il en va de même de la formation délibérée de réseaux d’associations d’idées entre des souvenirs anciens et des apprentissages nouveaux.
Déjà Cicéron conseillait aux orateurs de relier les points clé de leur discours au souvenir d’un itinéraire dans une demeure familière : dans l’entrée, un objet habituel était associé à l’introduction, et ainsi de suite dans les autres pièces, où d’autres objets étaient associés au déroulement du discours. Se représenter le déplacement dans la maison permet à l’orateur de se souvenir de l’ordre de son allocution.
 
Apprentissages et mémoires à long terme
 
 
Notons d’emblée les liens étroits entre apprentissage et mémoire.
On ignore encore presque complètement la physiologie des mémoires humaines, et notre connaissance de leurs localisations cérébrale est balbutiante, malgré les progrès de l’imagerie cérébrale dynamique. L’hypothèse généralement admise actuellement est que les mémoires sont inscrites dans des réseaux de neurones, dont la plasticité neuronale est permanente. Ils sont capables de garder la trace d’ensemble d’évènements et de leur contexte, processus de mémorisation très différents des systèmes de mémorisation triviaux comme les notes personnelles, les images photographiques ou les systèmes usuels de mémoire informatique, qui ne permettent pas de modification du contenu enregistré.
On distingue plusieurs variétés de mémoires à long terme :
  • la mémoire épisodique garde le souvenir organisé chronologiquement des épisodes de notre vie, dans lesquels apparaît le souvenir de nous-même en relation avec un environnement et d’autres personnes. En mémoire épisodique, l’acquisition d’informations nouvelles active le cortex préfrontal gauche, et le rappel des souvenirs implique le cortex préfrontal droit. Les contenus de mémoire épisodiques peuvent être des perceptions ou des tableaux, mais ce sont surtout des récits, organisés par le contenant langagier ;
  • la mémoire sémantique conserve sous forme exprimable en mots le souvenir des connaissances globales et abstraites, apprises dans un livre ou dans une relation avec un professeur. Les souvenirs s’y construisent à froid, en dehors de réactions émotionnelles vives, contrairement à la mémoire épisodique, qui se constitue à chaud ;
  • la mémoire procédurale enregistre des schèmes moteurs, des procédés, des tours de mains, techniques, raisonnements, algorithmes tactiques, stratégies et des opérations de pensées permettant de réaliser un projet. Il s’agit de savoir faire, de praxis. Cette mémoire est peu ou pas exprimable en mots : à l’opposé, les mémoires épisodiques et sémantiques sont des mémoires déclaratives, c’est-à-dire qu’elles peuvent être pensées et exprimées avec des mots. Les mémoires procédurales comme les représentations de transformation relèvent en grande partie de l’activité des noyaux gris centraux, des voies extrapyramidales, et des réseaux de neurones du cervelet, qui reçoivent en permanence copies des influx sensori-moteurs liés aux actions en cours. Il semble que lors des apprentissages moteurs, les suites de contractions et décontraction musculaires intervenant dans un schème d’action soient mémorisées. À partir de cette base mémorisée, les réseaux cérébelleux anticipent sur le déroulement de la séquence en cours, et en corrigent aussitôt les anomalies éventuelles. Il est possible que le cervelet joue aussi un rôle important dans le contrôle du déroulement des enchaînement de pensée et des procédures de raisonnement.
Ces trois variétés de mémoires ont chacune des propriétés, des supports anatomiques, des contenus différents, mais elles ont aussi entre elles de très nombreux liens associatifs. Leurs altérations pathologiques produisent des syndromes neurologiques distincts. Une amusante mise en scène de la mémoire sémantique en opposition à la mémoire procédurale est dans Bouvard et Pécuchet, roman dans lequel les deux amis vont de catastrophes en catastrophes en essayant de multiples nouveautés qu’ils ne connaissent que par des livres, sans en avoir la moindre connaissance pratique, procédurale.
 
Économie et mécanismes des apprentissages
 
 
Les motivations des apprentissages
Les apprentissages cognitifs conscients se fondent sur le désir de maîtriser et de contrôler des évènements vécus, présents dès les premières heures, comme Hanus Papousek l’a bien montré par diverses observations expérimentales où le bébé mis en situation de résoudre un problème à sa mesure trouve la solution, et, lorsqu’il l’a trouvée, manifeste son plaisir en riant aux éclats. Interviennent aussi la curiosité, le désir de savoir, ainsi que le plaisir à se soumettre aux injonctions à apprendre venant du milieu. Ils se font en interactions multiples avec l’entourage matériel et humain. On sait combien compte pour le bébé les réactions avec les personnes qui s’occupent de lui, en premier lieu sa mère.
Les mécanismes des apprentissages sont multiples
Dès sa naissance, le bébé répète les situations vécues et observées. Il est déjà capable, maladroitement, d’imiter les mimiques et postures de son entourage, et il apprend vite à les imiter parfaitement. L’imitation systématique est normalement inhibée ultérieurement, mais dans la maladie de Gilles de la Tourette, les malades sont contraints de reproduire tous les mouvements, postures, attitudes des personnes rencontrées. Une observation d’Oliver Sacks décrit un de ces malades, forcé, lors de ses déplacements, de se cacher tout les quelques pas pour reproduire les gestes des inconnus rencontrés. D’une manière moins caricaturale, nous imitons inconsciemment les postures et les intonations de nos voisins ou interlocuteurs. Il en va de même de divers sujets d’intérêt : de la copie de la page d’écriture, du chantonnement d’une mélodie entendue, de l’apprentissage du dessin ou de la peinture, où l’on cherche à s’approprier le talent du maître en imitant la maîtrise gestuelle, ou le graphisme, ou la peinture du maître.
Âgé de quelques mois, le bébé découvre un intérêt majeur à répéter des enchaînements de gestes qui entraînent diverses sensations, divers spectacles intéressants, et permettent des expérimentations, pour lui passionnantes. Ce sont les réactions circulaires, de plus en plus complexes, qui constituent avant le langage une sorte de réflexion en action. Vers 18 mois, il jouera à s’insérer en miroir dans des réactions circulaires de ses proches, dans la mise en scène délibérée d’imitations.
L’observation des analogies est aussi un moyen important de développer ses apprentissages : par exemple, la multiplication est analogue à une addition répétée, la conjugaison des verbes des différents groupes est analogue dans chaque groupe, etc.
Les processus d’assimilation et d’accommodation décrits par Jean Piaget constituent la base des apprentissages de connaissances. L’assimilation à un système de compréhension déjà acquis est une sorte de technique d’analogies généralisé. L’enfant commence par exemple, à évaluer les quantités en pensant que plus les éléments occupent de l’espace, plus il y en a. Cette assimilation est juste dans certains cas, fausse dans d’autres. Lorsqu’il a expérimenté ses erreurs, et pu ainsi apprendre par l’expérience, il modifie son système de compréhension, il accommode son raisonnement, et remplace le critère de la place occupée par celui du dénombrement.
Le processus d’assimilation-accommodation est un processus compliqué, qui fait intervenir entre autre la maturation de la mémoire à court terme, la richesse des expériences mémorisées dans les mémoires à long terme, le contexte, l’énonciation, les interactions affectives. Il intervient dans la quasi-totalité des apprentissages où la signification intervient. Il fait également intervenir d’une manière cruciale les processus d’inhibition constructive, visant à inhiber certaines assimilations dangereuses, comme celle de l’enfant qui assimile le nombre des jetons à l’espace occupé par ceux-ci. L’inhibition constructive constitue probablement l’un des processus fondamentaux d’acquisition des apprentissages pertinents.
On propose à un enfant de 3 à 4 ans d’aligner en face l’un de l’autre et se touchant deux rangs de jetons, les uns rouges, les autres bleus. Ce qu’il fait sans difficulté. On lui demande alors s’il y a autant de jetons bleus que de rouges, et il répond correctement qu’il y en a autant. Puis, sous son regard, on écarte les jetons d’une des rangées, il dit alors qu’il y a plus de jetons dans cette rangée, parce qu’ils y tiennent davantage de place.
Émotions et apprentissages
Il est bien connu que les apprentissages à chaud, c’est-à-dire dans un contexte émotionnel, voire passionnels, sont plus faciles et plus durables que les apprentissages à froid.
Pour la psychanalyse orthodoxe, la pensée primitive cherche à retrouver, grâce au processus primaire, les représentations d’expériences passées de satisfactions investies libidinalement. Les apprentissages apparaissent lorsque le processus primaire est remplacé par le processus secondaire, quand « la pensée remplace l’hallucination » et que le Moi charge les « instruments du Moi », sensoriels et moteurs, d’aller chercher les objets désirés dans le monde extérieur. Toute pensée procéderait de représentations sexuelles, et les apprentissages deviennent possibles lorsque la curiosité sexuelle est déplacée sur le monde des objets. Cette conception ne tient aucun compte des observations apportées par la psychologie du développement, et ne peut être conservée telle quelle. Nous savons en effet aujourd’hui qu’à côté des phénomènes liés à la sexualité, les processus cognitifs et les processus de représentation de soi sont aussi à l’œuvre dès les premières heures de la vie, ce qui impose un réaménagement de la théorie psychanalytique. En particulier, il n’est plus soutenable que le processus secondaire survienne tardivement, après le processus primaire, dans la mesure où l’on peut parfaitement observer des nourrissons agir sur le monde dans les heures suivant leur naissance, avec leur motricité, et en tenant compte de leurs perceptions.
De même, beaucoup de praticiens de la première enfance considèrent que les apprentissages primitifs s’acquièrent uniquement en interactions avec la mère, au sein des phénomènes transitionnels. Cependant, la simple observation directe des bébés permet de constater que s’ils acquièrent en effet beaucoup d’apprentissages dans ces conditions, ils en acquièrent beaucoup d’autres dans des interactions avec des objets physiques du monde, et d’autres encore en interaction avec des parties de leur propre corps.
Mais il est tout autant insoutenable que la sexualité n’intervienne pas dans les premières cognitions du bébé, comme aimeraient le faire croire beaucoup de tenants des neuro-sciences.
 
Les étapes des apprentissages
 
 
Une première période commence dès la naissance, et s’achève avec l’accès au langage, vers 18 mois
C’est le temps de l’infans, l’enfant qui ne parle pas encore. Ce temps initial se caractérise par un triple mouvement d’apprentissages concomitants :
  • L’apprentissage de l’écran psychique sur lequel les représentations du réel vont apparaître : représentation des aspects affectifs, cognitifs et narcissiques de l’espace et du temps, constituant le fond sur lequel les formes des représentations mentales vont se dessiner.
  • L’apprentissage du corps statique et en mouvement : le bébé apprend à contrôler l’équilibre tonico-postural et la motricité corporelle. Il apprend les limites du corps : le revêtement cutané, l’enveloppe sonore et olfactive. Il fait l’apprentissage des adresses des différents points de l’espace : chaque point de l’espace sensible est d’abord repéré séparément, visuellement, auditivement, olfactivement, et par le doigt ou la main qui saisit l’objet à portée, ou se dirige vers celui hors de portée. Rapidement, le bébé apprend que les adresses sensorielles et motrices se superposent, et que l’espace est continu.
Simultanément, commence la construction des représentations mentales des objets. Celles-ci sont faites de trois types de représentations : des représentations sensorielles, des représentations émotionnelles, des représentations des transformations, celles que le bébé fait subir aux objets, et celles que les objets produisent sur et dans son corps.
Puis vient le temps des premiers systèmes de symbolisation
Apparus vers l’âge de 18 mois, ils vont faire l’objet d’exercices intensifs jusqu’à l’âge d’environ 5 ans. Ils constituent la fonction sémiotique, c’est-à-dire la fonction qui, d’une manière très générale, permet de représenter quelque chose par autre chose. Le système de symbolisation le plus connu est le langage parlé, qui fournit des mots pour dire ce qui a été appris, ressenti, acquis et agi dans la première période. Ce système est constitué par de multiples associations entre des mots, qui viennent enrichir considérablement le réseau associatif archaïque. Il se superpose aux représentations des choses et des transformations, et rapidement les remplace. Ainsi, il métamorphose la pensée précédente, fondée sur des représentations non verbales, par substitution des représentations verbales et syntaxiques à la plupart des représentations archaïques, à l’exception notable des représentations émotionnelles et des représentations de transformation, qui continuent la plupart du temps à se manifester par des savoir-faire et dérivés, et par des émotions vécues.
L’apprentissage du langage parlé est un processus compliqué, bien que la majorité des bébés apprennent à parler sans en avoir le projet particulier, et sans que l’entourage ne les y contraigne.
Rappelons-en les étapes :
  • dès les premières heures de la vie, les bébés engagent des interactions corporelles lorsque des femmes leur parlent, quelle que soit la langue parlée (Sanders et Condon, 1985). Ces mouvements corporels, « synchronies réactionnelles », constituent une sorte de danse rythmée par la modulation des paroles entendues. Il s’agit-là d’une disposition innée, qui montre que les enfants humains ont une sensibilité particulière aux paroles, en sus de leurs possibilités de percevoir les sons ;
  • puis les bébés sont occupés durant les premiers mois de la vie à jouer avec les phonèmes, en les arrangeant de toutes les manières, dans des répétitions monotones ou variées. Capables à la naissance de prononcer tous les phonèmes existants, un premier apprentissage consiste à oublier les phonèmes qui ne sont pas prononcés dans leur entourage. C’est une forme de l’inhibition constructive de Pascual-Leone ;
  • vers la fin de la première année, apparaissent les premiers mots, le vocabulaire se développe à partir du dix-huitième mois, et les premières phrases apparaissent ;
  • entre 2 et 5 ans se fait le premier apprentissage de la syntaxe pour ce qui concerne les formes simples, en même temps que l’enfant apprend à utiliser des mots pour dire ce qu’il pouvait penser avec d’autres représentations depuis l’âge de deux ans ;
  • à partir de l’âge de 5 ans environ, le langage parlé est, pour l’essentiel, acquis. Il reste à apprendre du vocabulaire, et à découvrir les finesses de la grammaire et de la syntaxe. Il devient un moyen puissant pour traiter les pensées à la façon des objets extérieurs : la logique en précisera les lois.
La maîtrise de trois autres systèmes commence dans la même période :
  • l’imitation différée, c’est-à-dire que l’enfant imite avec son corps quelque chose d’une situation qu’il a vécue quelque temps auparavant. Par exemple il miaulera comme le chat caressé il y a un instant, ou imitera les pleurs d’un autre enfant entendu ailleurs ;
  • le jeu symbolique qui consiste à représenter avec des objets banals, et en faisant semblant, une séquence intéressante : un conflit entre chien et chat, des plaisirs gourmands, une suite de transformations remarquables comme le jeu de la bobine décrit par Freud, où l’enfant met en scène la transformation présence-absence-présence, comme d’autres jouent coucou – le voilà ;
  • le dessin, un peu plus tardif, vise à représenter et reproduire des souvenirs et des produits de l’imagination au moyen de traces sur le papier… ou les murs du salon.
Cet apprentissage de systèmes symboliques complexes enrichit les possibilités de représentation mentale de l’enfant, permet de multiplier les liens associatifs entre diverses représentations ou divers récits, et enfin permet de traiter des pensées comme des objets extérieurs à elle : mots, dessins, imitations, jeux.
Vers 5-6 ans, commence la troisième période
L’enfant est mûr pour apprendre les subtilités de la langue écrite, et découvrir les premiers éléments de la logique. Le langage écrit procède bien évidemment du langage parlé, mais il en est aussi bien différent, tant dans sa forme, que dans son support : le langage parlé est inscrit dans les séquences temporelles de la phrase entendue ou prononcée, le langage écrit s’inscrit sur l’espace de la feuille, ordonné non plus dans le temps, mais pour les langues européennes, de gauche à droite et de haut en bas. L’apprentissage de l’écriture et de la lecture de la langue conditionnent la réussite de la scolarité.
Simultanément, l’enfant découvre la logique concrète. Jusque là, il raisonnait par intuition, jugeant globalement d’une modification, sans revenir par la pensée à l’état initial de la situation. Plus tard, il apprendra à raisonner sur des hypothèses et non plus sur des objets concrets.
Ainsi l’enfant s’engage-t-il dans l’apprentissage des subtilités de la langue écrite, des connaissances scolaires, du monde interpersonnel de l’école, et de l’acquisition d’un métier. Cette période, suivant les études, mène les uns jusqu’à la fin de la puberté, les autres jusqu’à leur vingt-cinquième année et davantage.
 
En conclusion
 
 
Les apprentissages sont multiples, et sont très loin de se limiter à ce qui est appris à l’école. L’acquisition des apprentissages commence aux premières heures de la vie, dépend des interactions de l’enfant avec son environnement, et de multiples facteurs biologiques et psychologiques. Elle se continue tout au long de l’existence. Le maintien des apprentissages dépend des processus de mémorisation, et des conséquences heureuses ou malheureuses de leurs mises en œuvre. L’inhibition constructive des apprentissages erronés constitue un des aspects majeurs du développement de la pensée.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bideaud, J. ; Houdé, O. ; Pédinielli, J.-L. 1993. L’homme en développement, Paris, puf.
·  Freud, S. 1911. « Remarques sur les deux principes de fonctionnement de l’appareil psychique », GW, 8, 233-234. « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques », traduit dans Psychanalyse à l’université, 1979, 4, 189-191 ; trad. Laplanche (1984), dans Résultats, idées, problèmes, I, Paris, puf.
·  Houdé, O. 1995. Rationalité, développement et inhibition. Un nouveau cadre d’analyse, Paris, puf.
·  Papousek, H. 1964. « Conditional reflectory movements of the head in the human newborn », Activitas Nervosa superior, 6, p. 83-84.
·  Piaget, J. 1950. La construction du réel chez l’enfant, Delachaux & Niestlé, Neuchatel et Paris, 2e édition.
·  Piaget, J. 1972. La représentation du monde chez l’enfant, Paris, puf, 4e édition, 1re édition en 1926.
·  Piaget, J. ; Inhelder, B. 1967. Genèse des structures logiques élémentaires, Paris, Delachaux et Niestlé, 2e édition.
·  Sacks, O. 1985. L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, traduction française E. de la Héronnière, Paris, Le Seuil, 1988.
·  Sanders et Condon. 1985. Vygotski aujourd’hui. Textes de base en psychologie, Paris, Delachaux et Niestlé, Neuchatel.
 
NOTES
 
[1] Mischkine M., Appenzeller T., 1987, Anatomy of memory, Scientific american, 6, 87.
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