2003
enfances & PSY
Dossier
Apprentissages
Bernard Gibello
Bernard Gibello, psychiatre et psychanalyste, professeur de
psychopathologie,étudie, en clinicien, la pensée normale et pathologique. Il
est directeurémérite du Laboratoire d’exploration fonctionnelle et de
recherchethérapeutique appliquée aux troubles cognitivo-intellectuels qu’ila
créé à l’hôpital de la Salpêtrière. Il a publié, entre autres,
L’enfant à l’intelligence
troublée(1984, Bayard édition) et La
pensée décontenancée(1995, Bayard édition).
Il existe bien d’autres apprentissages que les apprentissages
scolaires, les uns intervenant dans la pensée, les autres demeurant hors
conscience. Au cours de son développement, la pensée de l’enfant s’appuie sur
de multiples apprentissages, qui se font suivant des mécanismes divers, avec
une charge émotionnelle souvent importante. L’auteur propose une sorte de revue
de cette diversité, qui occupe une place de premier plan dans la
pensée.
Mots-clés :
Apprentissages, mémoire, développement, pensée, multiplicité des apprentissages, inhibition constructive.
L’apprentissage est le fait d’apprendre, d’acquérir de nouveaux
savoir-faire ou de nouvelles connaissances. C’est aussi le temps passé pour
cela. Le mot a d’abord désigné l’apprentissage d’une formation technique et
artisanale ; il s’entend aussi des expériences nouvelles, des premiers essais
d’une tâche jusque-là non pratiquée, et de la maîtrise de ces tâches. Dans le
domaine des neurosciences, le mot définit les processus d’acquisition de
connaissances, de mécanismes et d’automatismes psychiques. Dans le domaine de
la psychologie du développement, il concerne les divers aspects du
développement de la pensée, de l’acquisition du contrôle de la motricité :
motricité tonico-posturale, maîtrise de la préhension, de la marche, de la
course, du contrôle sphinctérien, des coordinations oculo-céphalo-gyriques, du
langage parlé et écrit. À l’école, les apprentissages portent au premier chef
sur la langue écrite et les mathématiques, et en général toutes les
connaissances enseignées à l’école. En neurologie, les processus de perte des
apprentissages désignent les paralysies, les troubles du tonus, les mouvements
anormaux, les incoordinations motrices, les apraxies et les agnosies, les
aphasies et les agraphies. En psychiatrie infantile, la moitié des enfants
venant consulter présentent diverses difficultés d’apprentissage scolaire. La
gérontologie enfin essaie de prévenir et de traiter les pertes des
apprentissages antérieurement acquis.
Cependant, tous les apprentissages ne sont pas en rapport avec
la pensée : par exemple, l’immunisation contre les maladies infectieuses est un
apprentissage du système immunitaire, acquis en dehors de toute expérience
vécue, inconscient, et à mise en œuvre automatique. D’autre part, certains
savoir-faire sont transmis héréditairement à la descendance par les gènes :
entre bien d’autres exemples, il en va ainsi des savoir-faire de maternage chez
les mammifères, de la construction des nids chez les oiseaux, de l’aménagement
d’un environnement adéquat pour les futures larves des guêpes, et plus près de
nous, des réflexes innés comme la respiration, la succion, le
grasping, le suivi oculaire de
l’objet, les réflexes tonico-posturaux du nourrisson.
Une question théorique importante concerne la nature du rapport
entre les processus de développement de la pensée et les apprentissages.
Sont-ils indépendants, comme le pense Jean Piaget ? Ou le développement est-il
confondu avec les apprentissages ? Ou encore, les deux processus sont-ils
différents mais en interaction ? La troisième hypothèse a le plus de faveurs
aujourd’hui, mais elle est loin d’être encore complètement vérifiée
cliniquement et expérimentalement.
« L’apprentissage chez l’enfant commence bien avant
l’apprentissage scolaire. L’apprentissage scolaire ne commence jamais sur une
table rase…
Par exemple, l’enfant – bien avant d’entrer à l’école a déjà
acquis une certaine expérience concernant les quantités – l’enfant a déjà
appris une arithmétique préscolaire que seuls les chercheurs en psychologie
très myopes peuvent ignorer complètement. »
L.S. Vygotski, cité par J.-P. Bronckart dans
Vygotski aujourd’hui, textes de base en
psychologie, Paris, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1985.
Multiplicité des apprentissages
Le manuel américain du dsmiv considère bizarrement sous le nom
d’apprentissages les seuls troubles d’apprentissage de la lecture, du calcul,
de l’expression écrite et les « apprentissages non spécifiés ». Le manuel
évoque sous d’autres titres les troubles des « habiletés motrices », les «
troubles de la communication » et les troubles envahissants du développement
(autisme, maladie de Rett, syndrome d’Asperger). Cette perspective est
passablement réductrice, et fort mal appropriée à l’approche de ces troubles.
En effet, nous faisons au cours de notre vie, dès la naissance, de multiples
apprentissages, très différents les uns des autres. Une première distinction
est à faire entre les apprentissages ayant une signification, et ceux qui en
sont dépourvus.
Les apprentissages dépourvus de signification mentale
Ils sont loin d’être secondaires : ce sont ceux qui procurent
la maîtrise du corps. D’abord la maîtrise du corps immobile, ou rampant, ou
marchant, ou courant ; ceux qui enregistrent l’enchaînement et la coordination
des gestes, qui assurent l’équilibre, la préhension, l’orientation vers des
buts. Ensuite vient l’apprentissage du contrôle sphinctérien. Plus tard, ce
sont les apprentissages de la bicyclette, du patin à roulettes, du piano, de la
conduite automobile, etc., et les apprentissages des savoir-faire liés à
l’exercice de toute activité. Ces apprentissages conduisent à des automatismes
sensori-moteurs, ils ne mettent pas habituellement en jeu la pensée. Par
exemple, un pianiste pense à la mélodie, au rythme, au tempo, aux émotions que
lui procure l’œuvre qu’il joue, il ne pense pas au jeu de ses doigts et au
mouvement de ses mains durant l’exécution de l’œuvre. Pour importante qu’elle
soit dans son art, l’habilité de ses doigts sur le clavier n’a pas de
signification psychique, elle est entièrement automatisée.
Les différentes formes de réflexes conditionnés constituent
aussi des apprentissages dépourvus de sens pour le sujet conditionné, qui en
général méconnaît le conditionnement dont il a été l’objet. On sait que le
modèle consiste à remplacer dans un réflexe le stimulus naturel par un autre :
ainsi le chien de Pavlov avait-il appris à saliver lorsqu’il entendait sonner
une cloche. Les praticiens de la publicité et de la propagande sont passés
maîtres à imposer des apprentissages de réactions en toute inconscience du
sujet conditionné.
Cette variété d’apprentissages, normalement silencieuse,
devient en revanche des plus conscientes lorsque certains sont perdus, comme
dans le cas de nombreux syndromes neurologiques où tout ou partie des habiletés
motrices sont détériorées. Par exemple chez certains malades devenus incapables
de coordonner leurs gestes pour allumer une bougie, et qui essaient en vain de
la frotter contre la boîte d’allumettes, en lieu et place de l’allumette,
l’apraxie perturbe gravement leurs
activités motrices. La clinique neurologique décrit bien d’autres variétés de
troubles des gestes qui tous handicapent lourdement le malade. On sait que ces
apprentissages mettent principalement en œuvre les circuits du système moteur
pyramidal, extrapyramidal, et les relais situés dans les noyaux gris centraux
de l’encéphale et du cervelet.
Par ailleurs, ces apprentissages n’ayant pas de signification
par eux-mêmes peuvent en acquérir une en raison des investissements affectifs
dont ils sont l’objet : tous les apprentissages évoqués peuvent, dans leurs
perturbations, servir à l’expression pathologique d’un conflit
intra-psychique.
Au contraire des précédents, existent des apprentissages
intimement combinés à des significations et à la pensée
Ils font partie de la pensée et ont des représentations
mentales. Ces apprentissages sont très nombreux. On peut distinguer les
apprentissages :
- en rapport avec la construction de la représentation de
soi et de l’identité : apprends à te connaître
toi-même ;
- liés à la construction de l’espace et à la concordance
des adresses motrices, visuelles, auditives, voire olfactives découvertes dans
les premières interactions du bébé avec l’environnement ;
- à la construction des représentations des objets de
l’environnement matériel, et des interactions avec les objets de
l’environnement, ça t’apprendra !,
suivant la formule consacrée de la marine à voile lorsque la bôme passant d’un
bord sur l’autre envoie le mousse à l’eau ou au moins lui fait une bosse
;
- à la construction des représentations des relations et
interactions affectives avec les personnes ;
- à l’acquisition des savoirs et savoir-faire, en
particulier l’apprentissage de la gestualité fine, et des habiletés corporelles
;
- à l’apprentissage de la langue parlée, puis écrite
;
- à l’acquisition des connaissances scolaires et
professionnelles ;
- à la connaissance et à la pratique des us et coutumes de
la société familiale, tribale, culturelle, etc. et du passé collectif.
Nous sommes conscients d’avoir acquis ces apprentissages. Ils
sont totalement différents des premiers. En particulier, ils mettent en jeu
d’autres centres nerveux. L’un d’entre eux, l’amygdale temporale, située à la
pointe du lobe éponyme, découvert par les travaux de M. Mischkine
[1], paraît avoir un rôle
essentiel. La mémorisation d’un événement nécessite que convergent au même
instant sur les amygdales temporales les perceptions sensorielles, motrices et
les émotionnelles en rapport avec la situation à mémoriser. Seules peuvent être
retenues les traces de vécu ayant ainsi acquis une signification.
La mémorisation se fait d’abord à court terme, pour une durée
variant de quelques dizaines de secondes à quelques jours, puis s’inscrit – ou
non – dans les mémoires à long terme. On sait aussi que la désignation en mots
des perceptions sensorielles, motrices et émotionnelles, et de leur contexte,
facilite grandement les phénomènes de mémorisation et d’apprentissage.
Les apprentissages inconscients implicites
Ils ont été découverts chez des sujets présentant des lésions
neurologiques de type aphasique. Ces malades, invités à apprendre une liste de
mots, se déclaraient ensuite n’avoir aucun souvenir des mots appris. Cependant,
quand on insistait pour qu’ils choisissent des mots sur une liste comprenant
ceux de la liste mêlés à d’autres, ils choisissaient quand même les mots
appris. L’apprentissage avait bien eu lieu, mais il demeurait inconscient,
conservés en mémoire implicite. C’est
à partir d’observations analogues qu’a été développée initialement la notion
d’inconscient cognitif. Divers travaux
ont montré que la mémoire implicite pouvait influencer fortement les
préférences et les sentiments ressentis, par exemple les manipulations
d’opinion par stimuli infraliminaires.
La différence essentielle entre apprentissages implicites et
explicites est l’impression subjective de se souvenir, éprouvée par la personne
qui se souvient. Cette impression apparaît comme fondamentale pour s’approprier
un apprentissage pourvu de signification, pour associer apprentissages et
souvenirs les uns aux autres et évaluer leur signification dans notre
vie.
Réciproquement, nos besoins, nos intérêts, nos connaissances
et nos expériences passées ont une influence déterminante sur l’encodage des
connaissances propres à chacun. Il en va de même de la formation délibérée de
réseaux d’associations d’idées entre des souvenirs anciens et des
apprentissages nouveaux.
Déjà Cicéron conseillait aux orateurs de relier les points
clé de leur discours au souvenir d’un itinéraire dans une demeure familière :
dans l’entrée, un objet habituel était associé à l’introduction, et ainsi de
suite dans les autres pièces, où d’autres objets étaient associés au
déroulement du discours. Se représenter le déplacement dans la maison permet à
l’orateur de se souvenir de l’ordre de son allocution.
Apprentissages et mémoires à long terme
Notons d’emblée les liens étroits entre apprentissage et
mémoire.
On ignore encore presque complètement la physiologie des
mémoires humaines, et notre connaissance de leurs localisations cérébrale est
balbutiante, malgré les progrès de l’imagerie cérébrale dynamique. L’hypothèse
généralement admise actuellement est que les mémoires sont inscrites dans des
réseaux de neurones, dont la plasticité neuronale est permanente. Ils sont
capables de garder la trace d’ensemble d’évènements et de leur contexte,
processus de mémorisation très différents des systèmes de mémorisation triviaux
comme les notes personnelles, les images photographiques ou les systèmes usuels
de mémoire informatique, qui ne permettent pas de modification du contenu
enregistré.
On distingue plusieurs variétés de mémoires à long terme
:
-
la mémoire
épisodique garde le souvenir organisé chronologiquement des épisodes
de notre vie, dans lesquels apparaît le souvenir de nous-même en relation avec
un environnement et d’autres personnes. En mémoire épisodique, l’acquisition
d’informations nouvelles active le cortex préfrontal gauche, et le rappel des
souvenirs implique le cortex préfrontal droit. Les contenus de mémoire
épisodiques peuvent être des perceptions ou des tableaux, mais ce sont surtout
des récits, organisés par le contenant langagier ;
-
la mémoire
sémantique conserve sous forme exprimable en mots le souvenir des
connaissances globales et abstraites, apprises dans un livre ou dans une
relation avec un professeur. Les souvenirs s’y construisent
à froid, en dehors de réactions
émotionnelles vives, contrairement à la mémoire épisodique, qui se constitue
à chaud ;
-
la mémoire
procédurale enregistre des schèmes moteurs, des procédés, des tours
de mains, techniques, raisonnements, algorithmes tactiques, stratégies et des
opérations de pensées permettant de réaliser un projet. Il s’agit de savoir
faire, de praxis. Cette mémoire est
peu ou pas exprimable en mots : à l’opposé, les mémoires épisodiques et
sémantiques sont des mémoires déclaratives, c’est-à-dire qu’elles peuvent être
pensées et exprimées avec des mots. Les mémoires procédurales comme les
représentations de transformation relèvent en grande partie de l’activité des
noyaux gris centraux, des voies extrapyramidales, et des réseaux de neurones du
cervelet, qui reçoivent en permanence copies des influx sensori-moteurs liés
aux actions en cours. Il semble que lors des apprentissages moteurs, les suites
de contractions et décontraction musculaires intervenant dans un schème
d’action soient mémorisées. À partir de cette base mémorisée, les réseaux
cérébelleux anticipent sur le déroulement de la séquence en cours, et en
corrigent aussitôt les anomalies éventuelles. Il est possible que le cervelet
joue aussi un rôle important dans le contrôle du déroulement des enchaînement
de pensée et des procédures de raisonnement.
Ces trois variétés de mémoires ont chacune des propriétés, des
supports anatomiques, des contenus différents, mais elles ont aussi entre elles
de très nombreux liens associatifs. Leurs altérations pathologiques produisent
des syndromes neurologiques distincts. Une amusante mise en scène de la mémoire
sémantique en opposition à la mémoire procédurale est dans
Bouvard et Pécuchet, roman dans lequel
les deux amis vont de catastrophes en catastrophes en essayant de multiples
nouveautés qu’ils ne connaissent que par des livres, sans en avoir la moindre
connaissance pratique, procédurale.
Économie et mécanismes des apprentissages
Les motivations des apprentissages
Les apprentissages cognitifs conscients se fondent sur le
désir de maîtriser et de contrôler des
évènements vécus, présents dès les premières heures, comme Hanus Papousek l’a
bien montré par diverses observations expérimentales où le bébé mis en
situation de résoudre un problème à sa mesure trouve la solution, et, lorsqu’il
l’a trouvée, manifeste son plaisir en riant aux éclats. Interviennent aussi la
curiosité, le désir de savoir, ainsi que le plaisir à se soumettre aux
injonctions à apprendre venant du milieu. Ils se font en interactions multiples
avec l’entourage matériel et humain. On sait combien compte pour le bébé les
réactions avec les personnes qui s’occupent de lui, en premier lieu sa
mère.
Les mécanismes des apprentissages sont multiples
Dès sa naissance, le bébé répète les situations vécues et
observées. Il est déjà capable, maladroitement, d’imiter les mimiques et postures de son
entourage, et il apprend vite à les imiter parfaitement. L’imitation
systématique est normalement inhibée ultérieurement, mais dans la maladie de
Gilles de la Tourette, les malades sont contraints de reproduire tous les
mouvements, postures, attitudes des personnes rencontrées. Une observation
d’Oliver Sacks décrit un de ces malades, forcé, lors de ses déplacements, de se
cacher tout les quelques pas pour reproduire les gestes des inconnus
rencontrés. D’une manière moins caricaturale, nous imitons inconsciemment les
postures et les intonations de nos voisins ou interlocuteurs. Il en va de même
de divers sujets d’intérêt : de la copie de la page d’écriture, du
chantonnement d’une mélodie entendue, de l’apprentissage du dessin ou de la
peinture, où l’on cherche à s’approprier le talent du maître en imitant la
maîtrise gestuelle, ou le graphisme, ou la peinture du maître.
Âgé de quelques mois, le bébé découvre un intérêt majeur à
répéter des enchaînements de gestes qui entraînent diverses sensations, divers
spectacles intéressants, et permettent des expérimentations, pour lui
passionnantes. Ce sont les réactions circulaires, de plus en plus complexes,
qui constituent avant le langage une sorte de réflexion en action. Vers 18
mois, il jouera à s’insérer en miroir dans des réactions circulaires de ses
proches, dans la mise en scène délibérée d’imitations.
L’observation des
analogies est aussi un moyen important de développer ses
apprentissages : par exemple, la multiplication est analogue à une addition
répétée, la conjugaison des verbes des différents groupes est analogue dans
chaque groupe, etc.
Les processus d’assimilation et
d’accommodation décrits par Jean Piaget constituent la base des
apprentissages de connaissances. L’assimilation à un système de compréhension
déjà acquis est une sorte de technique d’analogies généralisé. L’enfant
commence par exemple, à évaluer les quantités en pensant que plus les éléments
occupent de l’espace, plus il y en a. Cette assimilation est juste dans certains cas, fausse
dans d’autres. Lorsqu’il a expérimenté ses erreurs, et pu ainsi apprendre par
l’expérience, il modifie son système de compréhension, il
accommode son raisonnement, et
remplace le critère de la place occupée par celui du dénombrement.
Le processus d’assimilation-accommodation est un processus
compliqué, qui fait intervenir entre autre la maturation de la mémoire à court
terme, la richesse des expériences mémorisées dans les mémoires à long terme,
le contexte, l’énonciation, les interactions affectives. Il intervient dans la
quasi-totalité des apprentissages où la signification intervient. Il fait
également intervenir d’une manière cruciale les processus d’inhibition
constructive, visant à inhiber certaines assimilations dangereuses, comme celle
de l’enfant qui assimile le nombre des jetons à l’espace occupé par ceux-ci.
L’inhibition constructive constitue probablement l’un des processus
fondamentaux d’acquisition des apprentissages pertinents.
On propose à un enfant de 3 à 4 ans d’aligner en face l’un de
l’autre et se touchant deux rangs de jetons, les uns rouges, les autres bleus.
Ce qu’il fait sans difficulté. On lui demande alors s’il y a autant de jetons
bleus que de rouges, et il répond correctement qu’il y en a autant. Puis, sous
son regard, on écarte les jetons d’une des rangées, il dit alors qu’il y a plus
de jetons dans cette rangée, parce qu’ils y tiennent davantage de
place.
Émotions et apprentissages
Il est bien connu que les apprentissages à chaud, c’est-à-dire dans un
contexte émotionnel, voire passionnels, sont plus faciles et plus durables que
les apprentissages à froid.
Pour la psychanalyse orthodoxe, la pensée primitive cherche à
retrouver, grâce au processus primaire, les représentations d’expériences
passées de satisfactions investies libidinalement. Les apprentissages
apparaissent lorsque le processus primaire est remplacé par le processus
secondaire, quand « la pensée remplace l’hallucination » et que le Moi charge
les « instruments du Moi », sensoriels et moteurs, d’aller chercher les objets
désirés dans le monde extérieur. Toute pensée procéderait de représentations
sexuelles, et les apprentissages deviennent possibles lorsque la curiosité
sexuelle est déplacée sur le monde des objets. Cette conception ne tient aucun
compte des observations apportées par la psychologie du développement, et ne
peut être conservée telle quelle. Nous savons en effet aujourd’hui qu’à côté
des phénomènes liés à la sexualité, les processus cognitifs et les processus de
représentation de soi sont aussi à l’œuvre dès les premières heures de la vie,
ce qui impose un réaménagement de la théorie psychanalytique. En particulier,
il n’est plus soutenable que le processus secondaire survienne tardivement,
après le processus primaire, dans la mesure où l’on peut parfaitement observer
des nourrissons agir sur le monde dans les heures suivant leur naissance, avec
leur motricité, et en tenant compte de leurs perceptions.
De même, beaucoup de praticiens de la première enfance
considèrent que les apprentissages primitifs s’acquièrent uniquement en
interactions avec la mère, au sein des phénomènes transitionnels. Cependant, la
simple observation directe des bébés permet de constater que s’ils acquièrent
en effet beaucoup d’apprentissages dans ces conditions, ils en acquièrent
beaucoup d’autres dans des interactions avec des objets physiques du monde, et
d’autres encore en interaction avec des parties de leur propre corps.
Mais il est tout autant insoutenable que la sexualité
n’intervienne pas dans les premières cognitions du bébé, comme aimeraient le faire
croire beaucoup de tenants des neuro-sciences.
Les étapes des apprentissages
Une première période commence dès la naissance, et s’achève avec
l’accès au langage, vers 18 mois
C’est le temps de l’infans, l’enfant qui ne parle pas encore. Ce
temps initial se caractérise par un triple mouvement d’apprentissages
concomitants :
-
L’apprentissage de l’écran
psychique sur lequel les représentations du réel vont apparaître :
représentation des aspects affectifs, cognitifs et narcissiques de l’espace et
du temps, constituant le fond sur lequel les formes des représentations
mentales vont se dessiner.
-
L’apprentissage du corps
statique et en mouvement : le bébé apprend à contrôler l’équilibre
tonico-postural et la motricité corporelle. Il apprend les limites du corps :
le revêtement cutané, l’enveloppe sonore et olfactive. Il fait l’apprentissage
des adresses des différents points de l’espace : chaque point de l’espace
sensible est d’abord repéré séparément, visuellement, auditivement,
olfactivement, et par le doigt ou la main qui saisit l’objet à portée, ou se
dirige vers celui hors de portée. Rapidement, le bébé apprend que les adresses
sensorielles et motrices se superposent, et que l’espace est continu.
Simultanément, commence la construction des représentations mentales des
objets. Celles-ci sont faites de trois types de représentations : des
représentations sensorielles, des représentations émotionnelles, des
représentations des transformations, celles que le bébé fait subir aux objets,
et celles que les objets produisent sur et dans son corps.
Puis vient le temps des premiers systèmes de
symbolisation
Apparus vers l’âge de 18 mois, ils vont faire l’objet
d’exercices intensifs jusqu’à l’âge d’environ 5 ans. Ils constituent la
fonction sémiotique, c’est-à-dire la fonction qui, d’une manière très générale,
permet de représenter quelque chose par autre chose. Le système de
symbolisation le plus connu est le langage
parlé, qui fournit des mots pour dire ce qui a été appris, ressenti,
acquis et agi dans la première période. Ce système est constitué par de
multiples associations entre des mots, qui viennent enrichir considérablement
le réseau associatif archaïque. Il se superpose aux représentations des choses
et des transformations, et rapidement les remplace. Ainsi, il métamorphose la
pensée précédente, fondée sur des représentations non verbales, par
substitution des représentations verbales et syntaxiques à la plupart des
représentations archaïques, à l’exception notable des représentations
émotionnelles et des représentations de transformation, qui continuent la
plupart du temps à se manifester par des savoir-faire et dérivés, et par des
émotions vécues.
L’apprentissage du langage
parlé est un processus compliqué, bien que la majorité des bébés
apprennent à parler sans en avoir le projet particulier, et sans que
l’entourage ne les y contraigne.
Rappelons-en les étapes :
- dès les premières heures de la vie, les bébés engagent
des interactions corporelles lorsque des femmes leur parlent, quelle que soit
la langue parlée (Sanders et Condon, 1985). Ces mouvements corporels, «
synchronies réactionnelles », constituent une sorte de danse rythmée par la
modulation des paroles entendues. Il s’agit-là d’une disposition innée, qui
montre que les enfants humains ont une sensibilité particulière aux paroles, en
sus de leurs possibilités de percevoir les sons ;
- puis les bébés sont occupés durant les premiers mois de
la vie à jouer avec les phonèmes, en les arrangeant de toutes les manières,
dans des répétitions monotones ou variées. Capables à la naissance de prononcer
tous les phonèmes existants, un premier apprentissage consiste à oublier les
phonèmes qui ne sont pas prononcés dans leur entourage. C’est une forme de
l’inhibition constructive de Pascual-Leone ;
- vers la fin de la première année, apparaissent les
premiers mots, le vocabulaire se développe à partir du dix-huitième mois, et
les premières phrases apparaissent ;
- entre 2 et 5 ans se fait le premier apprentissage de la
syntaxe pour ce qui concerne les formes simples, en même temps que l’enfant
apprend à utiliser des mots pour dire ce qu’il pouvait penser avec d’autres
représentations depuis l’âge de deux ans ;
- à partir de l’âge de 5 ans environ, le langage parlé est,
pour l’essentiel, acquis. Il reste à apprendre du vocabulaire, et à découvrir
les finesses de la grammaire et de la syntaxe. Il devient un moyen puissant
pour traiter les pensées à la façon des objets extérieurs : la logique en
précisera les lois.
La maîtrise de trois autres systèmes commence dans la même
période :
-
l’imitation
différée, c’est-à-dire que l’enfant imite avec son corps quelque
chose d’une situation qu’il a vécue quelque temps auparavant. Par exemple il
miaulera comme le chat caressé il y a un instant, ou imitera les pleurs d’un
autre enfant entendu ailleurs ;
-
le jeu
symbolique qui consiste à représenter avec des objets banals, et en
faisant semblant, une séquence intéressante : un conflit entre chien et chat,
des plaisirs gourmands, une suite de transformations remarquables comme le jeu
de la bobine décrit par Freud, où l’enfant met en scène la transformation
présence-absence-présence, comme d’autres jouent coucou – le voilà ;
-
le dessin, un
peu plus tardif, vise à représenter et reproduire des souvenirs et des produits
de l’imagination au moyen de traces sur le papier… ou les murs du
salon.
Cet apprentissage de systèmes symboliques complexes enrichit
les possibilités de représentation mentale de l’enfant, permet de multiplier
les liens associatifs entre diverses représentations ou divers récits, et enfin
permet de traiter des pensées comme des objets extérieurs à elle : mots,
dessins, imitations, jeux.
Vers 5-6 ans, commence la troisième période
L’enfant est mûr pour apprendre les subtilités de la
langue écrite, et découvrir les
premiers éléments de la logique. Le langage écrit procède bien évidemment du
langage parlé, mais il en est aussi bien différent, tant dans sa forme, que
dans son support : le langage parlé est inscrit dans les séquences temporelles
de la phrase entendue ou prononcée, le langage écrit s’inscrit sur l’espace de
la feuille, ordonné non plus dans le temps, mais pour les langues européennes,
de gauche à droite et de haut en bas. L’apprentissage de l’écriture et de la lecture de la
langue conditionnent la réussite de la scolarité.
Simultanément, l’enfant découvre la
logique concrète. Jusque là, il
raisonnait par intuition, jugeant globalement d’une modification, sans revenir
par la pensée à l’état initial de la situation. Plus tard, il apprendra à
raisonner sur des hypothèses et non plus sur des objets concrets.
Ainsi l’enfant s’engage-t-il dans l’apprentissage des
subtilités de la langue écrite, des connaissances scolaires, du monde
interpersonnel de l’école, et de l’acquisition d’un métier. Cette période,
suivant les études, mène les uns jusqu’à la fin de la puberté, les autres
jusqu’à leur vingt-cinquième année et davantage.
Les apprentissages sont multiples, et sont très loin de se
limiter à ce qui est appris à l’école. L’acquisition des apprentissages
commence aux premières heures de la vie, dépend des interactions de l’enfant
avec son environnement, et de multiples facteurs biologiques et psychologiques.
Elle se continue tout au long de l’existence. Le maintien des apprentissages
dépend des processus de mémorisation, et des conséquences heureuses ou
malheureuses de leurs mises en œuvre. L’inhibition constructive des
apprentissages erronés constitue un des aspects majeurs du développement de la
pensée.
·
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·
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puf.
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·
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·
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