Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.27492-01640
136 pages

p. 30 à 41
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier

no24 2003/4

2003 enfances & PSY Dossier

Regard sur les apprentissages des tout-petits

Sylvie Rayna Sylvie Rayna est maître de conférences à l’inrp.
Si la notion d’apprentissage, en raison de sa connotation « scolaire », est redoutée dans le monde de la petite enfance, tout le monde s’accorde sur le fait que l’enfant apprend bien avant d’entrer à l’école. L’objectif de cet article n’est pas de présenter une synthèse de la littérature scientifique sur les apprentissages des premières années de la vie mais de proposer un certain regard sur la construction des premières connaissances dans les activités ludiques des tout-petits. Ce regard s’appuie sur des recherches de terrain, réalisées dans un cadre théorique constructiviste et utilisant des méthodes issues de la psychologie et de l’anthropologie. Il est avancé qu’une meilleure connaissance et prise en compte des compétences et des besoins cognitifs dans les services d’accueil des jeunes enfants peuvent non seulement contribuer à l’amélioration de la qualité de vie des tout-petits dans ces services mais encore à la professionnalisation des personnels qui en prennent soin. Mots-clés : Agir, communiquer, coconstruire des connaissances, plaisir d’apprendre, découvertes et inventions partagées.
Nous nous proposons, dans cet article, d’offrir non pas une synthèse de la recherche contemporaine sur les apprentissages des jeunes enfants mais un certain regard sur cette question à partir d’études de terrain dans lesquelles nous avons été impliqués et qui privilégient une certaine psychologie du « regardé », dont parlait J. de Ajuriaguerra. Le regard que nous portons sur la façon dont les tout-petits apprennent s’inscrit dans une perspective psychologique qui fait de larges emprunts au constructivisme piagétien mais également à certains travaux anthropologiques actuels. D’abord, nous verrons, à l’aide de quelques exemples, comment les tout-petits construisent, en jouant, leurs premières connaissances, puis nous préciserons les contextes éducatifs favorables à ces acquisitions et enfin nous interrogerons l’ancrage culturel de nos pratiques et conceptions éducatives. Mais, pour commencer, quelques remarques s’imposent concernant la notion même d’apprentissage.
 
Malaise autour de la notion d’apprentissage
 
 
La notion d’apprentissage chez les tout-petits est très présente dans le langage courant comme dans les ouvrages de puériculture, et renvoie à des acquisitions fort diverses (apprendre à marcher, à parler, etc.). En même temps, on s’en méfie énormément, en France, dans les milieux de la petite enfance (0-3 ans) car, reliée à celle d’apprentissage scolaire, elle renvoie à celle d’apprentissages précoces et de surstimulation.
Alors que le terme « apprentissage » est omniprésent dans le programme de l’école maternelle (cf. le titre de la publication présentant ce programme au grand public : Qu’apprend-on à l’école maternelle ?), il ne figure pas dans les textes officiels relatifs aux services d’accueil des jeunes enfants. Depuis le décret du 1er août 2000, la fonction éducative de ces services est cependant désormais affichée. N’étant plus de simples modes de garde, il est à présent exigé d’eux « un projet éducatif pour l’accueil, le soin, le développement, l’éveil et le bien-être des enfants » (qui, on le voit bien, les distingue clairement du monde scolaire), mais rien n’est véritablement précisé quant au contenu… De manière générale, sur le plan international, on constate la faiblesse de la dimension éducative du secteur de l’accueil (ocde, 2000 ; Rayna et Brougère, 2000), exceptés certains pays (Suède ou Japon, par exemple) qui ont une vision dite « intégrée » de la petite enfance (de la naissance à l’entrée à l’école élémentaire) et/ou disposent d’orientations éducatives nationales qui accordent une place centrale au jeu.
S’il est communément admis que le jeu est l’activité fondamentale du jeune enfant et que ce dernier apprend en jouant, la présence de « professionnelles du jeu » est minoritaire en France.
Les éducatrices de jeunes enfants sont peu nombreuses dans les crèches et la part accordée à la dimension éducative dans la formation des principales « exécutantes » auprès des tout-petits – les auxiliaires de puériculture et les assistantes maternelles –, est fort congrue. Dans notre pays, la culture professionnelle des services d’accueil est davantage colorée, de par son histoire passée et présente, par un discours médical et psychologique (Norvez, 1990 ; Lallemand et Delaisi de Parceval, 1998), ce qui explique, pour partie, les difficultés rencontrées par bon nombre de responsables de ces services (puéricultrices, principalement) et leurs équipes (à dominante paramédicale) quant à l’élaboration du projet éducatif désormais requis. Notons qu’aujourd’hui le terme « accueillant » lui-même, qui a certes le mérite de rassembler les diverses catégories de personnels de la petite enfance et de rendre visible leur fonction relationnelle, n’évoque pas l’aspect éducatif, spécifique, de la prise en charge des jeunes enfants.
Donner au jeune enfant une place de sujet implique de la part de l’adulte un effort de décentration : partir de l’enfant, de ses besoins et de ses compétences. L’appréhender dans sa globalité implique la reconnaissance de l’ensemble de ses besoins. Si, au niveau du discours, ses besoins relationnels semblent à présent reconnus, ses besoins cognitifs le paraissent beaucoup moins, en dépit de certaines apparences. C’est pourquoi nous allons nous y attarder quelques instants. Quelles questions se pose le tout-petit lorsqu’il joue ? Qu’apprend-il chemin faisant ? Comment ?
On pourra lire sur ce sujet l’article d’Elisa Guises, « Apprend-on à jouer aux professionnels ? » dans le dossier Jouer, enfances & psy n° 15.
 
Les bébés cherchent
 
 
L’observation de l’enfant n’est jamais neutre. Elle passe obligatoirement par une grille de lecture qu’il importe d’expliciter. La nôtre est constructiviste. Nous nous inscrivons, en effet, dans l’option théorique piagétienne selon laquelle c’est par son activité propre et dans l’interaction que le sujet se construit et construit le monde qui l’entoure. Rappelons que Piaget a mis en évidence les débuts de l’intelligence et de la connaissance chez l’enfant au cours des deux premières années de vie, ouvrant la voie aux études sur les bébés qui se sont multipliées depuis trente ans. Ses travaux (Piaget, 1936, 1937) ont servi de base à nos propres études, réalisées à la crèche avec l’aide et une collaboration grandissante des équipes.
En observant les manipulations spontanées des jeunes enfants dans certaines situations cherchant à favoriser leur activité exploratoire, nous avons constaté, au-delà d’une apparente conduite « touche-à-tout », une véritable activité de recherche. Nous avons mis en évidence, par exemple, le développement d’une logique en actions, ainsi que l’indique l’évolution de l’un de leurs jeux favoris, « mettre dans » (Sinclair et al., 1982).
En jouant avec des objets-contenants et contenus, les bébés cherchent, de leur propre initiative, à la fin de la première année, à les combiner entre eux : Frédéric (9 mois) essaie plusieurs fois, en vain, de mettre un bâtonnet dans un petit cube-gigogne, le remettant en bouche ou le plaçant dans la main de l’adulte, avant de réussir la combinaison, le mois suivant, à l’aide d’un cube plus grand.
IMGIMGIMGIMF
Une fois la combinaison réussie, les tout-petits se livrent avec le plus grand sérieux à l’activité de remplissage, répétant l’action « mettre dans » avec divers objets contenus et un même objet contenant. L’action inverse « sortir de » se développe simultanément, d’où leurs jeux sans fin de remplir-vider.
De là émerge, vers 15 mois, la préoccupation du tri : les enfants placent systématiquement plusieurs objets d’une même catégorie dans un cube, ce qui débouche vers 18 mois sur la recherche systématique de tous les éléments de la même catégorie – toujours sans aucune démonstration de la part de l’adulte.
Ces collections sont à l’origine de nouvelles investigations, comme la mise en correspondance terme à terme : Valérie (24 mois) regarde attentivement le matériel, et, après avoir longuement « réfléchi », retourne puis aligne les cubes avant de placer dans chacun d’eux une boule.
IMGIMGIMGIMF
Ceci témoigne de la curiosité des tout-petits et de la complexité des problèmes qu’ils se posent eux-mêmes et qui semblent préfigurer, au niveau du jeu, ceux qui sous-tendent leurs apprentissages ultérieurs (ici, en mathématiques). L’organisation grandissante qu’ils introduisent peu à peu dans leurs actions comme dans les objets indique bien que les connaissances acquises dans l’activité ludique sont le fruit d’une construction progressive. Le plaisir évident pris à satisfaire leur besoin de connaître concourt sans nul doute à leur bien-être psychique et à leur sécurité intérieure.
Sylvie Rayna a publié récemment
Rayna, S. ; Brougere, G. (coord.). 2000. Traditions et innovations dans l’éducation préscolaire : perspectives internationales, Paris, inrp.
Baudelot, O. ; Rayan, S. (coord.). 2000. Coordonnateurs et coordination municipale de la petite enfance, Paris, inrp.
Rayna, S. 2002. « Une approche comparative des systèmes intégrés de la petite enfance », Politiques d’éducation et de formation. Analyses et comparaison internationale, n° 6 (numéro spécial « Petite enfance » coordonné par S. Rayna), p. 57-70.
Elle publiera prochainement :
Rayna, S. ; Brougere, G. (coord.). Les relations parents-professionnels de la petite enfance, Paris, inrp.
Rayna, S. « Quelques réflexions sur les pratiques professionnelles en crèche », dans D. Fablet (coord.) Professionnel(le)s de la petite enfance et analyse des pratiques (titre provisoire), Paris, L’Harmattan.
 
Ils découvrent et inventent ensemble
 
 
Apportant, par ailleurs, un éclairage complémentaire aux études des interactions mère-enfant, telles que celles de Brazelton, Stern ou Trevarthen, nous avons montré le rôle structurant des échanges entre de très jeunes enfants, au cours de jeux à plusieurs (Stambak et al., 1983).
Nous avons ainsi constaté que certains échanges imitatifs assurent un enrichissement des « idées » de chacun. Par exemple, en explorant ensemble les propriétés physiques des objets que nous leur avons proposés, les enfants d’une section de moyens, observés en petits groupes, cherchent la signification des actions des autres et se reprennent mutuellement leurs « idées ». Ce faisant, ils entrent dans l’abstraction, se décentrent de leur propre point de vue, objectivent leur savoir et construisent du « nouveau », comme le montre cette séquence :
Karine (23 mois) observe Charles (20 mois) en train de « réfléchir » sur la chute d’un bâton hors d’un tuyau. Elle prend alors un autre tuyau dans lequel elle introduit des bouts de pâte à modeler qui… ne chutent pas, ce qui attire l’attention de Charles. Les deux enfants ont ainsi l’occasion de comparer les effets différents d’une même action.
IMGIMGIMGIMF
À son tour, Clémence (19 mois) reprend cette action mais avec d’autres objets : une perle qu’elle enfile sur un bâtonnet, puis une seconde perle qu’elle place dans une case d’une grille. La suite montre qu’elle interroge la double propriété de la perle (à la fois contenant et contenu).
En effet, Charles s’empare de cette préoccupation : Clémence ne lui cédant pas la grille, il cherche et trouve un objet analogue, un gros anneau, dans lequel il enfile le tuyau, puis il introduit un index dans ce dernier, montrant qu’il a abstrait le lien existant entre les deux actions successives de Clémence et qu’il s’intéresse, à son tour, à la double propriété des objets (dans son cas : le tuyau).
IMGIMGIMGIMF
Clémence peut alors observer de l’extérieur sa propre « idée » et consolide alors ses acquis : elle prend une perle, y enfile le bâtonnet, le retire puis introduit cette même perle dans une case de la grille.
À côté de ce type d’échanges imitatifs, nous avons constaté des formes de coopération entre enfants qui enrichissent également ce qu’ils apprennent au cours de leurs activités ludiques. Leur besoin de communiquer peut donc trouver satisfaction non seulement dans la relation avec l’adulte mais aussi avec les autres enfants et ce, par la médiation du jeu au cours duquel ils construisent ensemble leurs connaissances. Tout en confirmant empiriquement le postulat piagétien de l’importance des « échanges équilibrés » dans la genèse des connaissances, la notion de coconstruction des connaissances se trouve ainsi étayée empiriquement, et ce, dès la période préverbale.
 
Et entrent dans la culture
 
 
L’apport de l’adulte peut être source d’appropriations actives de la part de l’enfant. Nous pensons en particulier aux propositions culturelles telles que le livre (Diatkine et Bonnafé, 1999) ou la musique (Caillard et Attali-Marot, 1999). Il peut s’agir également de marionnettes, comme nous l’avons constaté lors d’une recherche-action dans un jardin d’enfants (Bréauté et al., 1987 ; Rayna et al., 1990).
Suite à l’observation, partagée avec l’équipe éducative, que les enfants (2 à 4 ans), nourris de spectacles proposés par les adultes, inventaient spontanément de courtes saynètes en animant tout ce qui leur tombait sous la main (capuchons de stylos, legos, tranches de pain, mandarines, etc.), nous avons expérimenté ensemble une situation (deux enfants improvisant un spectacle derrière un petit castelet pour un petit groupe de spectateurs) leur permettant d’assouvir leur désir de devenir marionnettistes… et nous permettant de découvrir, chez eux, de nouveaux talents.
IMGIMGIMGIMF
Nous avons mis en évidence, en effet, non seulement une appropriation active de cette technique théâtrale, mais encore un ensemble de connaissances psychosociales coconstruites par les enfants au cours de ces productions symboliques, faites d’émotion et de réflexion sur les événements de la vie quotidienne (l’anniversaire, par exemple), les relations adultes-enfants ou les règles et interdits, comme dans cet exemple extrait du spectacle improvisé par deux enfants de 3 ans, Marie et Julie :
– Marie, en animant deux marionnettes (dont le chien Pataud), propose à Julie : « Il faut que je le change, il a fait caca… »
– Julie, accepte cette proposition et la transmet au public, en animant sa propre marionnette : « Pataud, il a fait caca, hein ? »
– Marie, ravie, lui adresse une mimique malicieuse.
– Julie enchaîne : « Oui, il a fait caca. T’as fait caca, Pataud ? Ah, non ! » et le tape.
– Marie acquiesce : « Ah, non ! »
– Julie poursuit d’un ton sévère : « Non! Vous pouvez le… Pataud, il a fait caca… dans sa culotte ! »
– Marie fait une mimique d’approbation.
– Julie insiste : « dans sa culotte ! »
– Marie : « Attends, on va gronder », et le tape, « Cacoc ! », puis : « Voilà, il est grondé » et d’une voix douce en rapprochant les marionnettes de sa joue : « Voilà, il est tout propre. »
– Julie, interloquée : « Il est tout propre ? »
– Marie : « Oui ! », puis fait danser ses marionnettes et chantonne : « Ta-ta, quand on a fait caca, quand on a fait caca… »
Les deux enfants traitent ici d’une bêtise, en adoptant le rôle d’éducateurs qui grondent puis consolent le fautif. En jouant ou en commentant les actions de leurs personnages, Marie et Julie (qui, dans le même spectacle ont développé une saynète autour du thème de la dévoration) montrent leurs connaissances des degrés de gravité des « bêtises » et de leurs conséquences. La discussion des enfants témoigne du processus d’intériorisation active dans lequel ils sont impliqués dès ce jeune âge. Une lecture psychanalytique de cet exemple apporte par ailleurs d’autres éléments de connaissance des enfants de cet âge.
Si l’on regarde à nouveau du côté des processus cognitifs, signalons ici les mécanismes de raisonnement à deux permettant la coconstruction des saynètes et assurant la cohérence entre les répliques successives. Voici une autre saynète faisant partie du spectacle de Marie et Julie :
– Marie propose : « On a froid, on a froid ! »
– Julie accepte, en répétant : « Mais moi aussi, j’ai froid, j’ai froid » et fait semblant de frissonner.
– Marie poursuit : « On a froid, on va mettre nos affaires, on va mettre heu… »
– Julie complète et précise : « L’anorak de dehors. »
– Marie justifie : « L’orage… de-dehors. »
– Julie accepte et poursuit en mimant la peur : « Ah ! » et en cachant ses marionnettes, puis elle les fait réapparaître, en justifiant : « Pu d’orage, y a plus de l’orage ! »
– Marie enchaîne : « Y a du soleil ! »
– Julie approuve : « Y a du soleil ! »
– Marie poursuit : « On a chaud, on a chaud ! »
– Julie enchaîne : « Oh, on retire le pull », en faisant semblant de déshabiller sa marionnette.
– Marie reprend : « On retire, on retire le pull. »
Cette saynète présente une structure de contraste (première partie : mauvais temps ; deuxième partie : beau temps). Des liens logiques, bien qu’ils ne soient pas marqués linguistiquement par des parce que ni par des si… alors, charpentent le développement de l’histoire : les répliques des enfants s’enchaînent entre elles de façon cohérente grâce à des liaisons inférentielles et explicatives (s’il fait froid, alors on s’habille, parce qu’il y a un orage, il faut alors se protéger ; mais s’il n’y a plus d’orage, alors il y a du soleil, on peut donc se déshabiller).
 
Vers la coconstruction des projets éducatifs
 
 
Des conduites cognitives et communicatives aussi riches n’ont pas été observées dans n’importe quelle situation, mais au cours d’activités de découverte et d’invention partagées. Il ne s’agit en rien de situations de stimulation précoce puisque les enfants ont l’initiative de leurs jeux et l’on veille à ne pas entraver leurs démarches propres. Mais insistons sur le fait que l’adulte a un rôle majeur : indirectement (conception des situations) et directement (attitude pendant le jeu des enfants).
Les principales caractéristiques de ces situations sont les suivantes :
  • un matériel ouvert à des explorations multiples et à des approfondissements d’une séance de jeu à l’autre, la diversité des contenus (faisant appel à la motricité fine ou plus globale, à l’imaginaire ou à l’interrogation du réel, etc.) ouvrant l’accès à des horizons variés ;
  • un temps suffisant permettant à chaque enfant d’aller jusqu’au bout de son cheminement, à son rythme ;
  • des enfants jouant en petits groupes (libre choix entre plusieurs activités de découverte et d’invention de nature différente dans plusieurs espaces, en parallèle) ;
  • des espaces appropriés à la nature du jeu (grands espaces pour les jeux moteurs, espaces plus petits pour les jeux symboliques ou de manipulation fine) ;
  • des adultes participants qui manifestent un intérêt authentique pour ce que font les enfants et interviennent à leur demande, en ancrant leur intervention sur leurs démarches.
Cette attitude de l’adulte, qui contient et accompagne le jeu partagé entre les enfants, assure une meilleure connaissance de chaque enfant. Elle est basée sur l’observation qui permet de repérer également les indices utiles à l’amélioration de la situation, voire donne l’idée de nouvelles propositions ludiques.
À l’image de ces bébés, les adultes se trouvent en situation de se laisser aller eux-mêmes à leur propre curiosité intellectuelle, à inventer de nouvelles pratiques et, ce faisant, à découvrir d’« autres » enfants. Une posture active de chacun dans l’élaboration du projet éducatif – dont on sait que la pertinence et la cohérence reposent sur une démarche de coconstruction par l’ensemble de l’équipe (Chaplain et Custos Lucidi, 2001) – est dès lors possible.
Nous l’avons vérifié, au cours de nos recherches-action centrées sur les activités de jeu, lorsque les équipes s’engagent dans une dynamique d’expérimentation collective au cours de laquelle chacun, quel que soit son statut, peut devenir auteur de sa pratique (Bréauté et Rayna, 1995). Les relations interpersonnelles s’équilibrent au fur et à mesure que l’on apprend. Le plaisir à chercher ensemble à améliorer la qualité des services d’accueil contribue à la professionnalisation des personnels, à la clarification de leur identité et à la valorisation de leurs savoirs.
La fécondité d’une telle démarche se trouve amplifiée lorsqu’elle s’inscrit dans un cadre plus large, par exemple lorsqu’au niveau des communes se développe une réelle coordination de la petite enfance (Baudelot et Rayna, 2000). Des conditions plus favorables, qui relèvent des pouvoirs centraux (amélioration de la formation initiale et continue, mise à disposition d’orientations nationales, etc.), restent nécessaires pour soutenir un tel processus.
 
L’apport de la comparaison interculturelle
 
 
L’ancrage culturel des politiques de la petite enfance et leur lien avec la valeur accordée au jeune enfant n’est plus à démontrer (ocde, 2000). Il en est de même des pratiques maternelles (Rollet et Morel, 2000) mais aussi professionnelles, comme l’indique notre comparaison franco-japonaise des pratiques habituelles de soins et d’éducation en crèche dans les sections des nourrissons (Rayna, 2004). N’oublions pas, par ailleurs, que la psychologie, la psychanalyse, etc. sont des produits occidentaux et que de ce fait, les travaux des chercheurs et les prescriptions des spécialistes de ces disciplines sont également marqués culturellement.
Au Japon où l’image traditionnelle de l’enfant est extrêmement valorisée (Jugan, 1993), le ratio pour la section des bébés est de un adulte pour trois enfants, le personnel des crèches étant constitué uniquement d’éducatrices. Dans les pays occidentaux, qui ont forgé une image plus ambiguë marquée par le péché originel (Badinter, 1989), il en est le plus souvent autrement. Le bébé japonais est explicitement situé au centre des pratiques professionnelles, et le jeu, considéré comme un moyen majeur pour développer sa sécurité émotionnelle, a une place centrale dans la formation des éducatrices et dans les orientations nationales pour les crèches (y compris pour la section des nourrissons), auxquelles elles se réfèrent pour élaborer leurs projets éducatifs.
Dans des contextes aussi différents, les réactions des personnels aux séquences que nous avons filmées dans les deux pays ne sont pas les mêmes : les moments de jeux sont les préférés des éducatrices japonaises qui en parlent avec loquacité, ce qui n’est pas le cas des équipes françaises qui préfèrent d’autres moments (l’accueil du matin ou le moment du change) dont elles parlent avec davantage d’aisance (Baudelot, Rayna, Hoshi-Watanabé et Takahashi, à paraître).
L’observation montre un ensemble de contrastes entre les deux pays avec, du côté japonais, une atmosphère plus ludique. Schématiquement, on note une plus grande proximité physique des éducatrices avec les bébés (liée aux pratiques traditionnelles de maternage) ainsi que des propositions de jeu beaucoup plus diversifiées au cours de la journée. Le matériel, plus varié, est offert en plus petite quantité à la fois, il est plus évolutif (chaque trimestre, les éducatrices précisent leur projet). On observe davantage de jeux s’inscrivant dans la continuité des pratiques familiales ainsi que de chansons mimées traditionnelles. Le jeu ne se limite pas aux espaces intérieurs (les bébés japonais sortent quotidiennement dans le jardin où ils rencontrent les enfants plus âgés et découvrent, accompagnés par les éducatrices, terre, plantes, animaux, etc.).
La comparaison est un moyen intéressant d’apprendre sur les pratiques d’autrui et sur les nôtres – eu égard à une lecture attentive de l’expérience des bébés dans les différentes cultures –, et de revoir la place et la valeur que l’on accorde au jeu et aux premiers apprentissages.
En conclusion, on sait avec Trevarthen ou Bruner, l’importance pour le développement du langage, de la pensée et plus généralement l’entrée dans la culture, des routines ludiques proposées par l’adulte et dans lesquelles les bébés prennent rapidement et activement part. Nous avons insisté, quant à nous, sur la richesse de jeux partagés de découverte et d’invention entre enfants et nous savons qu’ils améliorent leur bien-être à la crèche et ce, dès la période d’intégration (Rayna et al., 1992).
Aller de l’avant dans la satisfaction des besoins ludiques des enfants devrait déboucher sur des relations professionnelles avec les tout-petits permettant de trouver plus aisément la « bonne distance » attendue. Plus généralement, les lieux d’accueil de la petite enfance pourraient y gagner une spécificité éducative mieux affirmée, parmi les autres lieux (de santé, d’instruction, etc.) que fréquentent les enfants.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Badinter, E. 1989. « La place du nourrisson dans l’histoire de la famille et de la société », dans S. Lebovici, F. Weil Halpern, Manuel de psychopathologie du bébé, Paris, puf.
·  Baudelot, O. ; Rayan, S. (coord.) 2000. Coordonnateurs et coordination municipale de la petite enfance, Paris, inrp.
·  Baudelot, O. ; Rayan, S. ; Hoshi-Watanabe ; Takahashi (à paraître). « L’arrivée des bébés le matin à la crèche : une comparaison des pratiques d’accueil », dans S. Rayan, Brougère (coord.), Les relations parents-professionnels de la petite enfance, Paris, inrp.
·  Bréauté, M. ; Rayna, S. ; Stambak, M. ; Cassius, O. ; Lemarchand, T. ; Joly, A.M. 1987. Au jardin d’enfants, des enfants marionnettistes : une recherche-action, Paris, inrp-L’Harmattan.
·  Bréauté, M. ; Rayna, S. (coord.) 1995. Jouer et connaître chez les tout-petits, Paris, inrp-Ville de Paris.
·  Caillard, M. ; Attali-Marot, C. 1999. « Des pratiques culturelles et artistiques pour le jeune enfant et sa famille : quinze ans d’expérience », dans O. Baudelot et S. Rayna (coord.), Les bébés et la culture : éveil culturel et lutte contre les exclusions, Paris, inrp-L’Harmattan.
·  Chaplain, D.-L. ; Custos Lucidi, M.-F. 2001. Les métiers de la petite enfance, Paris, Syros.
·  Diatkine, R. ; Bonnafé, M. 1999. « Lectures et développement psychique », dans O. Baudelot, S. Rayna (coord.) Les bébés et la culture : éveil culturel et lutte contre les exclusions, Paris, inrp-L’Harmattan.
·  Jugan, J.-C. 1993. « L’enfant-dieu. Une étude des berceuses et des pratiques d’endormissement du jeune enfant japonais dans son milieu », dans H. Stork (coord.), Les rituels du coucher de l’enfant, variations culturelles, Paris, esf.
·  Lallemand, S. ; Delaisi de Parseval, G. 1978-1998. L’art d’accommoder les bébés, cent ans de recettes françaises de puériculture, Paris, éditions Odile Jacob.
·  Norvez, A. 1990. De la naissance à l’école. Santé, mode de garde et préscolarité dans la France contemporaine, Paris, puf-ined.
·  ocde. 2000. Petite enfance, grands défis, Paris, ocde.
·  Piaget, J. 1936. La naissance de l’intelligence chez l’enfant, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé.
·  Piaget, J. 1937. La construction du réel chez l’enfant, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé.
·  Rayna, S. ; Baillon, M. ; Bréauté, M. ; Stambak, M. 1990. « Les connaissances construites dans des spectacles de marionnettes improvisés par des couples d’enfants », dans M. Stambak, H. Sinclair (coord.), Les jeux de fiction entre enfants de trois ans, Paris, puf.
·  Rayna, S. ; Péralès, D. et al. 1992. « L’entrée en crèche : une expérience d’accueil », dans cresas, Accueillir à la crèche, à l’école : il ne suffit pas d’ouvrir la porte !, Paris, inrp-L’Harmattan.
·  Rayna, S. ; Brougère, G. (coord.). 2000. Traditions et innovations dans l’éducation préscolaire : perspectives internationales, Paris, inrp.
·  Rayna, S. 2004. « Professional practices with under ones in French and Japaneese day care centers », Early Years : An International Journal of Research and Development, march.
·  Rollet, C. ; Morel, M.-F. 2000. Des bébés et des hommes. Tradition et modernité des soins aux tout-petits, Paris, Albin Michel.
·  Sinclair, H. ; Stambak, M. ; Lézine, I. ; Rayna, S. ; Verba, M. 1982. Les bébés et les choses : la créativité du développement cognitif, Paris, puf.
·  Stambak, M. ; Maisonnet, R. ; Rayna, S. ; Musatti, T. ; Verba, M. 1983. Les bébés entre eux : découvrir, inventer et jouer ensemble, Paris, puf.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis