2003
enfances & PSY
Dossier
Comment les enfants apprennent-ils ?
Marie-Luce Verdier-Gibello
Nicole Denni-Krichel
Ginette Francequin
Marie-Luce Verdier-Gibello est psychologue-psychothérapeute,
NicoleDenni-Krichel est orthophoniste et Ginette Francequin est conseillère
d’orientation-psychologue.
Comment les enfants apprennent-ils ? Chacun de nous, comme
ancien enfant, pourrait connaître les éléments de la réponse. L’incertitude
qu’expriment parents et maîtres indique qu’il n’en est rien. Le refoulement qui
s’exerce sur ce qui fut l’infantile nous a fait oublieux de ce que furent nos
visions personnelles du monde et de l’intense travail psychique qu’il nous a
fallu accomplir pour tout simplement grandir et traverser l’enfance. Aussi la
pensée infantile, avec ses métamorphoses et ses processus de travail
spécifiques, est-elle souvent mal connue, sinon méconnue ou déniée, de sorte
que les situations d’apprentissages destinées aux enfants sont parfois conçues
en fonction d’idéaux ou de représentations fort éloignés de la réalité de
l’enfance.
Mais qu’est-ce que la réalité de l’enfance ? Il apparaît, à
l’évidence, que les points de vue diffèrent, selon la conception que l’on a de
l’enfant et selon la place que lui assigne la société. Entre l’idée de l’âme
enfantine comme d’une cire vierge dans laquelle il faut imprimer le plus tôt
possible des principes moraux, et la façon dont on considère aujourd’hui
certains enfants comme omniscients, quoi de commun ? Entre le jeune enfant du
monde rural traditionnel qui s’en allait, à sept ans, garder le troupeau en
lisant le monde dans le paysage, et nos écoliers du même âge, vieux habitués
des mondes virtuels et des voyages planétaires, quoi de commun ? Ce sont les
mêmes et pas les mêmes car, à chaque époque, pour élever ses enfants, l’homme
doit trouver un compromis entre les valeurs fondamentales qu’il lui faut
transmettre et la part d’innovation que lui impose l’évolution des mondes et
des sociétés.
La question des apprentissages, ceux qui font l’enfance et ceux
qui fondent l’adulte, pousse à la confrontation des générations, des cultures,
des sociétés, des idéaux et des idéologies ; c’est donc, par excellence, une
question transdisciplinaire. La rédaction d’enfances & psy a conscience de sa complexité et
de la difficulté d’envisager tous les aspects de ce qui se vit dans le présent
de l’enfance, paradoxalement éternel et éphémère.
C’est sans doute la réalité la plus inexorable de l’enfance.
Faut-il en faire un temps d’insouciance et d’expériences heureuses, ou bien,
dans l’urgence, exploiter le plus tôt possible ce temps de réceptivité et de
disponibilité ? Les enjeux de ce dilemme ne sont pas anodins, car le petit
d’homme, selon qu’il aura été cultivé ou laissé à l’abandon, contraint ou
compris, s’inscrira différemment dans la société comme adulte.
Qu’est-ce qu’apprendre ? interroge Philippe Perrenoud, pour
souligner immédiatement la profusion des idées qui viennent à l’esprit lorsque
l’on aborde cette question à la fois si familière et si complexe. Que choisir
comme concept directeur ? Le désir inassouvi, qui mobilise, fait évoluer et
permet de prendre le risque du changement auquel nous confronte tout nouvel
apprentissage. À force d’invoquer le désir comme une évidence que l’on ne remet
plus en question, ou comme un « prérequis » de l’apprentissage, ne finit-on pas
par dénier qu’apprendre est avant tout une nécessité vitale et suppose que l’on
puisse supporter de se confronter à l’inconnu, de se sentir incompétent ou
malhabile et d’assumer les conflits d’allégeance, avant d’éprouver le plaisir
de « réussir », au sens étymologique « s’en sortir » ?
En faisant une synthèse critique des différentes perspectives
théoriques qui se confrontent actuellement dans le champ épistémique, Bernard
Gibello situe leurs points de désaccords et leur complémentarité ; il apporte
ainsi des repères pour avancer dans notre réflexion et pour l’approfondir. Il
rappelle l’importance de la mise en perspective des théories développementales,
et donc la différence spécifique entre les processus d’apprentissage qui, au
cours de l’enfance, sont étroitement liés aux processus de maturation
biologique et psychique, et les processus d’apprentissage que peuvent
expérimenter les adultes. La distinction entre les processus conscients et
inconscients – en particulier ceux que Bernard Gibello nomme les apprentissages
silencieux – apporte un éclairage intéressant sur ce que la mémoire enregistre,
souvent à l’insu du sujet comme de ceux qui l’éduquent, et qui constitue
néanmoins l’un des contenants de pensée les plus importants.
On n’apprend pas tout seul, affirme Alain Bentolila. Pour que
s’actualisent les potentialités dont il hérite en naissant, tout enfant a
besoin des interactions avec des adultes capables de distinguer dans ses
conduites ce qui est organisateur de ce qui est anarchique, et soucieux de
l’inscrire dans une véritable interlocution.
Au-delà de conduites apparemment « touche-à-tout », Sylvie
Rayna reconnaît l’expression du besoin de connaître, présent en chaque enfant,
et la mise en œuvre d’une véritable activité de recherche, de découverte et
d’inventions partagées. Les bébés apprennent à jouer avec leurs idées et à les
échanger avec leurs pairs, bien avant de pouvoir en parler.
C’est en observant les activités spontanées de jeunes enfants
dans les cours de récréation et en analysant, par-delà la turbulence et le
désordre apparents, les codes des échanges et les règles de la société
enfantine, que Julie Delalande a pu élaborer sa théorie des apprentissages «
entre enfants » et de la transmission d’un savoir propre à l’enfance, dont ils
héritent et qu’ils réinventent continuellement. Elle apporte ainsi des éléments
de compréhension sur la façon dont les enfants apprennent ce qu’est leur place
et comment se faire accepter par leurs pairs, et sur les conflits normalement
structurants qui en résultent.
Entre jeu et réalité, la pensée des enfants se construit,
constate Claudine Petit, en observant comment ses élèves tirent parti des
informations qui leur ont été données. Leur pensée magique et leur omnipotence
résistent longtemps à l’épreuve de la réalité. Ses élèves ont entre cinq et
huit ans, l’âge du passage entre le temps des apprentissages spontanés qui
donnent au jeune enfant l’illusion de créer le monde et celui des
apprentissages intellectuels, imposés collectivement par l’école. En analysant
l’intense travail psychique de cette période de métamorphose de la pensée
infantile et de l’expérience identitaire, Marie-Luce Verdier-Gibello souligne
le caractère initiatique de ce passage fondateur, tout à la fois critique et
fécond.
C’est parce qu’elle prend au sérieux le jeu des enfants qu’Orna
Cohen a su introduire une démarche novatrice dans la muséologie appliquée au
monde de l’enfance. Quand les enfants jouent ils travaillent, dit-elle, et
c’est pour leur permettre de « faire en vrai » qu’elle a conçu l’espace ludique
de la Cité des enfants à la Villette, avec le projet constant d’éveiller leur
curiosité pour faire avancer leur vision du monde.
Il est cependant des moments où apprendre, ce n’est pas du jeu,
mais un exercice sérieux qui permet aux processus de maturation corporelle et
psychologique de s’actualiser en gestes et en savoir-faire. Ainsi des
apprentissages corporels de la première enfance, minutieusement analysés par
Henriette Bloch ou bien encore l’apprentissage de l’écriture, si souvent
méprisé, auquel Yves le Roux redonne toute son importance. Enfin, nul ne pourra
plus entamer un pain, sans se souvenir de ce que nous révèle Paul Olry sur la
façon dont le jeune mitron apprend les gestes qui lui permettront de faire du «
bon pain ».
Plus sérieux encore et un brin pessimiste, Philippe Lombard
s’interroge : « Les mathématiques apprennent-elles à raisonner ? » Question
critique, quelque peu provocante, qui fait si bien écho au questionnement
désabusé de certains collégiens débordés : « À quoi ça sert tout ça ? » qui
cache tout aussi bien leur désespoir que leur désir insatisfait. Il est
d’ailleurs peu d’individus qui ne se soient posé la question à un moment
quelconque de leur longue carrière d’écolier, c’est-à-dire implicitement : « au
nom de quoi devrai-je me soumettre aux contraintes que l’on m’impose en
m’obligeant à apprendre ? Au nom de quoi devrai-je renoncer au plaisir immédiat
pour m’imposer la souffrance de l’effort ? » Il est vital que les maîtres
puissent y répondre avec constance et que, pour ce faire, ils aient conscience
du pouvoir instituant de la Loi et de cette « fonction parentale symbolique » à
laquelle Jeanne Moll fait référence.
Ce « regard » de l’adulte, attentif ou distrait, compréhensif,
critique ou complaisant, celui qui révèle, veille, éveille ou surveille,
apparaît comme un thème récurrent dans la plupart des articles. On sait son
importance dans la culpabilité oedipienne qui, justement, excite et inhibe la
curiosité et l’envie de savoir. Les passeurs de l’enfance – parents et
professionnels – sauront reconnaître les excès des désirs et des appréhensions
infantiles et les contenir pour permettre aux enfants d’investir leur quête de
connaissance au long cours et de découvrir progressivement le plaisir
d’apprendre.