2003
enfances & PSY
Dossier
La récréation
Le temps d’apprendre entre enfants
Julie Delalande
Julie Delalande, ethnologue, est maître de conférences en
sciencesde l’éducation à l’université de Caen Basse-Normandie et chercheuseau
cerse (Centre d’étudeset de
recherches en sciences de l’éducation, Caen). Elle a publié,entre autres
ouvrages, La cour de récréation,pour une
anthropologie de l’enfance, Rennes, pur,2001.
La question des apprentissages est souvent pensée en termes de
transmission d’un savoir des adultes aux plus jeunes. L’ethnologie constitue
une approche originale qui permet de découvrir le rôle des relations entre
enfants dans l’assimilation des apprentissages sociaux et culturels.
L’observation de cours d’école montre en effet comment les élèves reprennent
entre eux des règles de vie que l’on cherche à leur inculquer, développant des
compétences sociales, et se transmettent des savoirs selon des processus
d’apprentissage dont l’étude éclaire notre compréhension globale de la
question.
Mots-clés :
Apprentissage, groupe de pairs, culture enfantine, éducation.
L’école est un lieu associé à l’idée des apprentissages
scolaires. Pourtant, elle est aussi un espace où les élèves apprennent entre
eux. Dans le déroulement d’une journée, la récréation est un moment privilégié
qui leur donne une certaine autonomie. Chaque enfant découvre ainsi, dès sa
première année d’école maternelle, les joies et les contraintes imposées par le
groupe, et expérimente à sa manière la vie en société. En même temps, il
apprend les jeux de ses aînés et se les approprie en les modifiant avec ses
camarades. Quelle est l’importance de ces apprentissages sociaux et culturels
que les enfants font entre eux, parallèlement à ceux qu’ils reçoivent des
adultes ? Comment les deux se combinent-ils ? L’ethnologie propose un regard
original sur ces questions.
Face à un emploi du temps scolaire très encadré, la récréation
apparaît comme un moment de liberté surveillée que les élèves investissent de
leurs jeux. Ils y déploient leurs propres activités, bâties sur un savoir
enfantin dont ils héritent et qu’ils réinventent continuellement. La question
des apprentissages ne peut, par conséquent, évincer ceux qui s’opèrent entre
enfants, pour comprendre comment ils s’imposent à eux et pour chercher à en
découvrir les mécanismes particuliers.
On imagine bien, en effet, et l’étude ethnographique le
confirme, que les processus d’apprentissage entre enfants diffèrent de ceux qui
se mettent en place avec les adultes, car l’intention n’est pas la même. Alors
qu’en classe les maîtres ont recours à des méthodes pédagogiques pour
transmettre un savoir fondamental, les élèves dans la cour n’ont aucune
intention éducative. Loin d’eux l’idée de s’enrichir mutuellement pour devenir
plus tard des adultes accomplis, répondant aux attentes de notre société. Par
contre, l’intention de chacun est, entre autres, de parvenir à trouver sa place
parmi ses pairs. Pour ce faire, les enfants savent qu’il faut apprendre à se
faire désirer, à séduire le groupe. En présence de l’adulte qui cherche à
l’éduquer, à lui transmettre un savoir, l’enfant peut être motivé par le désir
de le satisfaire. Il se peut qu’il réponde à sa demande non pour acquérir des
valeurs ou des connaissances nécessaires à sa bonne insertion sociale et à son
développement intellectuel, mais pour obtenir une reconnaissance, se faire
aimer de lui. En cela, la motivation de l’adulte et celle de l’enfant sont très
éloignées.
Entre enfants, la volonté d’éduquer est remplacée par une
certaine intention de mettre de l’ordre qui peut s’exprimer quand l’adulte se
retire du cercle. Cette intention organisatrice est sans doute une des raisons
qui motivent les élèves à se soumettre à des règles qui dépassent largement
celles qu’impose le jeu collectif. L’observation ethnographique d’une cour
d’école montre en effet qu’en l’absence d’activités dirigées et d’une
surveillance rapprochée, leurs relations sont structurées. Cette structure
n’est-elle que la conséquence d’une éducation donnée en amont ? Comment les
enfants en sont-ils les acteurs ?
Depuis 1992, j’investis régulièrement les cours d’école afin
d’apprendre ce qui s’y joue et ce qui s’y transmet. Avec mon regard
d’ethnologue et avec la même intention que ceux qui étudient les sociétés
traditionnelles, je cherche à mieux connaître les sociétés enfantines. Au cours
de ces années, je me suis installée dans quatre écoles maternelles et trois
écoles élémentaires
[1], y
passant chaque fois plusieurs mois pour me faire connaître des enfants et
obtenir d’eux qu’ils acceptent ma démarche : apprendre d’eux. Une attente qui
bouleverse l’ordre des choses, puisque l’enfant perçoit l’adulte comme celui
qui sait et dont il apprend tout. Comment pourrait-il donc concevoir qu’il
sache des choses que j’ignore ? En me voyant dans la cour, certains
réagissaient en me disant « c’est pas la peine », sous entendu : tu
n’apprendras rien. Mais devant mon obstination à noter leurs jeux et leurs
histoires sur mon cahier, quelques-uns sont devenus des « informateurs
privilégiés » me donnant accès à leur savoir.
L’idée d’une certaine autonomie des enfants dans la cour
d’école se pense donc selon deux dimensions : la première vient de la liberté
relative donnée aux élèves pendant la récréation, les enseignants en profitant
eux aussi pour souffler un peu, la seconde est donnée par le savoir social et
ludique que les enfants y développent et que les adultes oublient souvent de
considérer ou connaissent mal. C’est dans la forme et le contenu de ce savoir
que l’ethnologue doit chercher une spécificité de l’enfance.
Apprendre à trouver sa place
On pourrait croire qu’étant libres de se défouler entre deux
temps de classe, les élèves de l’école primaire se dispensent de toute règle
inutile et se laissent aller à agir selon un mode anarchique. Mais les enfants
ne sont pas à la recherche du désordre, et dès l’entrée à la maternelle ils
apprennent que jouer ensemble suppose des accords et des concessions. C’est
d’abord au contact de leurs aînés de la moyenne et grande section qu’ils
observent le plaisir de jouer à plusieurs. Petit à petit des groupes se
forment, et en fin de première année, les enseignantes m’ont dit que peu
d’enfants restaient isolés : ils ont su s’inventer une vie collective.
C’est donc l’attrait du plaisir ludique qui les poussent à se
regrouper, tout autant que la souffrance et le danger de rester seul et plus
fondamentalement, le besoin de reconnaissance sociale. Si les élèves sont
l’objet d’une éducation et d’une instruction pendant le temps de classe, tout
reste à faire quand ils sortent en récréation, car les maîtres ne font que les
restreindre au respect du règlement, sans leur proposer d’activité. Or, faire
ensemble quand on a trois, quatre ou cinq ans est chose périlleuse. La première
année d’école est celle du tâtonnement, mais dès la seconde année les enfants
que j’ai rencontrés avaient clairement mis en place des habitudes de jeu et de
vie au sein de leurs groupes de copains et copines et avaient investi l’espace
de la cour. Les plus jeunes restent à l’état d’ébauche dans leur organisation
sociale, sans doute pour des raisons de maturité, mais aussi parce qu’ils ne se
connaissent pas encore. C’est en partageant leurs journées tout au long de
l’année scolaire, en classe et dans la cour, que les jeunes élèves tissent des
liens et se créent un cadre commun.
L’imitation fait partie des moyens souvent utilisés par les
plus jeunes pour manifester leur intérêt pour autrui et commencer une relation.
Selon la psychologue Jacqueline Nadel (1986), elle a une fonction sociale
primordiale : celle de communiquer avec autrui. L’enfant qui en imite un autre
en faisant le même dessin que lui en classe ou en le suivant dans la cour – en
copiant ses déplacements –, lui signifie qu’il veut jouer avec lui et montre sa
soumission aux conditions qu’il posera. Le jeu d’imitation instaure de fait une
relation d’autorité du meneur sur le suiveur qui, si elle valorise surtout le
premier, n’est pas désagréable non plus pour le second. Dans une classe d’école
maternelle, en moyenne section, j’observe Marine et Thierry assis à côté l’un
de l’autre pour une activité de dessin. Thierry commence à imiter Marine. Elle
lui dit :
– Non, tu te mets pas avec moi ! Bon d’accord, tu peux prendre
des crayons avec moi. Non, tu fais pas comme moi. Bon d’accord, on va faire un
panier, d’accord ? Non ! T’en vas pas ! Tu fais toujours pareil que moi
d’accord ? C’est exactement pareil.
– Tu vas me le donner, le crayon jaune ?
– Après, de toute façon y en a deux, des crayons
jaunes.
Quand un troisième enfant s’approche d’eux, Thierry l’introduit
dans le cercle :
– Tu peux faire pareil que Marine, hein Marine ?
– Ouais.
Imiter se vit comme un jeu et comme une manière de « s’accorder
» – ainsi que le laisse entendre le vocabulaire employé par Marine – mais
suppose que l’on dispose d’un meneur imaginatif et directif. Il est alors
agréable de se laisser porter par l’impulsion d’un petit camarade sans avoir à
créer son propre jeu. L’imitation permet de construire une complicité, mais
elle n’est souvent possible que si un terrain favorable existe déjà. Elle est
la manifestation d’une amitié naissante.
Beaucoup de scènes que l’on observe dans la cour témoignent de
la difficulté à avoir du plaisir dans le partage d’un jeu, car ce plaisir
suppose que l’on réussisse à se compléter et non plus à se gêner.
L’instauration de relations agréables passe par la mise en place d’un rapport
de pouvoir qui doit porter le jeu sans être trop oppressant.
À l’école maternelle, Asma, Sabrina et Visna font un gâteau de
sable. Elles jouent ensemble mais leurs relations ne sont pas bien établies.
Asma accepte mal le rôle que lui fait jouer Sabrina qui tient les rênes du jeu.
Elle lui dit : « Sabrina, je joue plus avec vous parce que j’ai pas mangé de
gâteau. » Sabrina doit lâcher un peu la bride et donner une meilleure place à
Asma pour qu’elle accepte de continuer le jeu. Visna, très discrète et
conciliante, fait tampon entre elles deux et les aide à trouver un compromis
dans leurs intérêts réciproques. Leur jeu se prolongera finalement jusqu’à la
fin de la récréation et le lendemain, je les verrai à nouveau toutes les trois
au sable.
Chaque enfant doit trouver en lui une réponse à une situation
de conflit qui lui permette de ne pas se sentir trop brimé, et qui l’engage
même dans une relation plaisante d’échange. Certains passent beaucoup de temps
à se confronter aux autres en tâchant de se faire accepter d’eux. S’ils savent
s’y prendre, ils finissent par dévier le rejet dont ils font l’objet par une
proposition adroite. Leur première victoire consiste souvent à remplacer
l’indifférence dont ils sont l’objet par une manifestation d’attention, même si
celle-ci commence par une antipathie.
Deux garçons de 6 ans rient en creusant le sol, au pied d’un
arbre, avec les deux mains à la manière des chiens, imitant aussi leur
aboiement. Une fille de leur classe s’approche et fait comme eux. L’un d’eux
lui dit : « non, tu fais pas là, c’est sa place. Elle lui répond : non attends,
mais je te le fais [je creuse pour toi] ». S’affichant clairement comme soumise
au pouvoir du leader en proposant ses services, la fillette parvient à se faire
admettre dans le jeu.
À l’âge de 5 ou 6 ans, l’amitié s’oppose d’abord à
l’indifférence. Elle se manifeste par une participation à l’activité de
l’autre. On devient amis en jouant ensemble, puis on cultive ce lien en étant
de fidèles compagnons de jeu.
La reconnaissance de valeurs sociales
Certains enfants mettent plus de temps que d’autres à gagner
leur place dans une « bande » et il devient délicat pour eux de s’en faire
accepter quand elle est déjà constituée, car y appartenir devient un privilège
que se réservent alors ceux qui sont à l’intérieur.
Que l’on cherche à se faire accepter ou à garder sa place – car
celle-ci n’est jamais définitivement acquise –, on doit savoir user de
stratégies pour se faire bien voir, pour être attractif. Il faut faire preuve
d’inventivité et enrichir le jeu, mais aussi montrer sa générosité et son
amabilité en prêtant sa pelle, en donnant un peu de son « sable doux » : un
sable dont on a éliminé toutes les impuretés. Faire un don de sable doux est le
signe que l’on cherche à se rapprocher de joueurs et si ces derniers
l’acceptent, ils montrent au donneur qu’ils lui ouvrent leur groupe. Mais en le
repoussant, ils affichent leur refus de faire jeu commun. Un garçon de 5 ans
cherche à se rapprocher de Jérémie qui joue déjà avec un camarade :
– Tu peux me prêter ton camion, j’te donne mon sab’doux
?
– Non.
Le troisième garçon s’interpose :
– Il est pas doux.
Le don de sable doux est au centre d’enjeux amicaux où chacun
se positionne au mieux parmi les siens, affirme sa reconnaissance et se
constitue un réseau d’alliés. En écoutant un groupe d’ami(e)s, on entend des
paroles induisant des gestes de partage qui ponctuent régulièrement les
échanges et permettent aux enfants de se constituer en partenaires sociaux. Le
don comme le service rendu, outils pour se faire intégrer, font ensuite partie
des règles de vie qui se respectent au sein d’une bande. Chacun doit faire
preuve de solidarité et de savoir-vivre en intégrant ces valeurs dans ses
échanges, selon un code très souple institué au fil des jours par la « loi des
pairs », d’une grande permissivité et libéralité, qui l’oblige à prendre
l’initiative du geste quand il lui semble opportun. Une attitude appréciée
inspire le respect et la confiance. Elle est le prémisse nécessaire d’une
solidarité enfantine.
Le don comme valeur instituée dans les échanges sociaux est
bien sûr le résultat d’une éducation où l’enfant apprend à dire
merci quand il reçoit quelque chose et
à partager avec ses camarades ou avec ses frères et sœurs. Mais dans la cour de
récréation, cette règle de politesse est mise à l’épreuve : on en mesure
l’intérêt pour réguler les rapports sociaux. Des valeurs telles que l’échange
ou le don, ainsi que les règles de politesse, sont là pour permettre de freiner
l’envie de tirer le meilleur à soi. Un tel comportement individualiste tue le
jeu collectif et les enfants en font l’expérience dans la cour. Ils s’imposent
ainsi des règles telles que celle du don parce qu’ils en ressentent la
nécessité pour la survie du jeu commun. Ils s’approprient ces valeurs des
adultes qui leur permettent de construire leur communauté.
Au-delà du jeu et de l’exemple du don, certaines constantes
ressortent quand on interroge les élèves sur ce qui fonde l’amitié. Beaucoup
insistent sur la gentillesse, la fidélité et l’entraide, pour définir le lien
qui les unit à leur meilleur(e) ami(e). Mélanie, 5 ans, me dit avec qui elle
aime jouer : « avec mes copains et mes copines. Parce qu’ils jouent beaucoup
avec moi et ce sont mes vrais amis et en plus ça fait longtemps ». Yoan, 8 ans,
dit apprécier ses camarades parce qu’ils sont « sympas et y sont gentils ».
Ulyssa, 9 ans, m’explique que « pour être ami faut s’aimer, avoir confiance en
eux, qu’y t’aident ». Ils découvrent ainsi, depuis leur jeune âge, les valeurs
essentielles qui fondent les relations humaines et font des choix sur celles
qu’ils veulent honorer entre eux. Loin des adultes et de leurs recommandations,
ils reconstruisent à leur manière une microsociété.
Dans la cour d’école, c’est principalement lors du jeu que
s’élabore le lien social. Les enfants utilisent ce support pour créer une
relation de dépendance entre eux : ils se distribuent les rôles dans leur jeu
et deviennent indispensables les uns aux autres. Les activités au sable sont
remarquables sur ce point : alors que les joueurs pourraient préparer des
gâteaux chacun de leur côté, ils s’associent pour le faire ensemble, l’un
s’occupant d’aller chercher le sable adéquat pendant que l’autre cuisine. Le
jeu s’enrichit des idées et initiatives de chacun et de la fiction qui
accompagne souvent la première activité – un jeu autour de papa, maman et bébé.
Lors de cette pratique commune, ils mettent en place des habitudes, valorisent
une technique pour se procurer tel sable, développent un savoir lié à la
diversité des qualités du matériau ; ils instituent des rapports de pouvoir qui
laissent au dominant le meilleur rôle et ferment ainsi le cercle à tout intrus
qui ne serait pas initié aux manières du groupe. Ils consolident, par
l’exclusion des autres, ce qui devient avec le temps l’identité du
groupe.
De cette manière, les enfants séparent par exemple les savoirs
féminins et masculins, et pointent l’incompétence de chaque partie face aux
pratiques de l’autre. Les filles me disent leur propre faiblesse au football,
tout en manifestant que les garçons ne maîtrisent pas leurs techniques au sable
ou à l’équilibre
[2]. À la
maternelle, Débora me dit à propos de la fabrication du sable doux : « les
garçons y savent pas faire, y laissent du blanc, y font comme ça » (montrant un
geste brouillon).
Les savoirs sont aussi associés à un âge, et chacun de nous
sait bien que les enfants qualifient les jeux qu’ils ont abandonnés à leurs
cadets de « jeux de bébé ». Ils doivent, pour être reconnus des leurs,
maîtriser les activités de leur âge, mais n’empiètent pas pour autant sur les
pratiques de leurs aînés. Comment ne pas s’étonner en effet que dans une école
où les petits de la maternelle partagent la cour avec les élèves de
l’élémentaire, les jeux de billes deviennent une passion uniquement à l’entrée
au cp ? Dépassant les raisons liées à
une aisance psychomotrice, les enfants évoquent à demi-mots des raisons
sociales : à chaque âge son savoir, qui participe de l’identité du groupe, et
nul n’aurait intérêt à développer des compétences dans un domaine qui n’est pas
valorisé parmi les siens.
C’est la même motivation de conformité à une norme sociale qui
explique en partie l’énigmatique périodicité des jeux de la cour. Tous les
enseignants observent les « saisons » successives des jeux de billes, de corde
à sauter ou d’élastique, sans pouvoir expliquer l’arrivée puis le départ d’une
activité qui provoque l’engouement collectif. Les enfants en parlent comme
d’une coutume qu’ils respectent. Du haut de ses neuf ans, Priscilla m’explique
: « Des fois on fait l’équilibre. Après on va s’arrêter et tout le monde
arrête. Des fois y a la saison, avant y avait les pogs. Des fois, y a des
années, on commence à faire l’équilibre après on arrête, et ba c’est comme ça
tout le temps, et là maintenant on a recommencé à faire l’équilibre. »
Les savoirs enfantins se transmettent d’une génération à
l’autre, par observation des aînés et en les imitant, mais plus encore en
s’appropriant les savoirs entre copains : chaque groupe de joueurs ajoute sa
variante, modifie un peu la règle à sa convenance, invente une nouvelle forme
de jeu de chat – comme Mickaël, 6 ans, qui imagine un chien poursuivant un chat
qui poursuit une souris poursuivant un fromage – déforme la chansonnette d’un
jeu de corde à sauter – « mon drapeau a trois couleurs, bleu blanc, rouge »
devient mon « chapeau » ou mon « bateau » – et grâce à ces multiples
transformations, les meilleurs jeux ne disparaissent pas mais s’adaptent à
l’époque contemporaine, répondant aux initiatives ou aux maladresses enfantines
palliées par leur imagination.
Ces savoirs, parfois issus d’un apprentissage dispensé par un
enseignant – une ronde ou tout autre jeu –, parfois ignorés de lui, comme le
jeu de la « magique » inventé par Visna, 5 ans, où le sable s’agglomère autour
d’un bâton humecté à l’aide de salive, participent d’une culture enfantine, un
ensemble de savoirs et savoir-faire nécessaires à un enfant pour être intégré
parmi les siens
[3]. Même
dans la cour de récréation, loin d’être coupée du reste du monde et du contexte
historique, la culture enfantine en est imprégnée, tant par les jouets que les
enfants apportent à l’école comme les billes qu’ils gagnent et s’échangent, par
les habits, goûters et objets en tout genre conçus pour les jeunes
consommateurs, que par les productions multimédias – réalisées pour la
télévision, le cinéma ou les consoles de jeux vidéos – qui inspirent leurs
jeux. Plus encore que tout autre groupe culturel qui se construit toujours au
contact des autres, celle-ci semble être relative à la relation de dépendance
des enfants envers les adultes et à un contexte que ces derniers organisent
pour eux.
Pourtant, pas plus qu’un autre groupe culturel, les enfants ne
sont uniquement victimes du contexte marchand, même si leur jeune âge nous
oblige à les protéger plus que d’autres consommateurs. Ils développent des
compétences propres à leur appréhension du monde, un rapport à l’espace, au
temps et à l’imaginaire. Et surtout, dans la cour de récréation, ils
s’approprient, lors de leurs pratiques collectives, les éléments du monde des
adultes et les objets conçus pour eux. Gilles Brougère (2003) montre par
exemple comment ils se servent des dessins animés du moment, Power Rangers ou
Maîtres de l’Univers, pour construire un jeu de fiction. La série télévisée ne
fait pas le jeu : c’est aux enfants de le créer. Ils utilisent un bagage commun
pour jouer à leur façon.
La récréation est un temps de l’entre soi où les élèves
expérimentent les outils et les règles de la vie en société. C’est un moment
fondamental de leur enfance car ils ont l’initiative de leurs activités et les
investissent de valeurs et de règles qu’ils reprennent des adultes en les
adaptant à leur situation. Ils ne les prennent plus alors comme étant des
valeurs d’adultes, mais comme celles qu’ils s’imposent à eux-mêmes et qu’ils
reconnaissent comme étant les leurs.
Les apprentissages sociaux et culturels des élèves entre eux ne
sont pas séparés de ceux qu’ils reçoivent des adultes. Ils leur permettent
souvent d’intégrer ces derniers et sont plutôt, dans certains cas comme celui
des règles de politesse, l’étape ultime d’un processus d’apprentissage,
proposant une sorte de « digestion » d’éléments en provenance d’adultes. Ces
éléments se voient plus ou moins adaptés, transformés lors des jeux et des
interactions, et assimilés. L’étude des mécanismes d’apprentissage entre
enfants offre des voies nouvelles, encore mal maîtrisées, aux questions
pédagogiques et didactiques qui interrogent le monde des enseignants.
·
Brougère, G. 2003.
Jouets et compagnie, Paris,
Stock.
·
Delalande J. 2001.
La cour de récréation. Pour une anthropologie de
l’enfance, Rennes, pur.
·
Delalande J. 2002. «
Comment le groupe s’impose aux enfants », Empan, Le groupe :
chaînon manquant ? n° 48, décembre 2002, p. 27-31.
·
Delalande J. 2003. «
Culture enfantine et savoir-vivre : les enjeux d’un apprentissage entre pairs
», Terrain, enfant et apprentissage,
n° 40, février 2003, p. 99-114.
·
Delalande J. 2003. «
La socialisation sexuée à l’école : l’univers des filles »,
La lettre du Grape, Les filles, n° 51,
avril 2003, p. 69-75.
·
Delalande J. 2003.
La récré expliquée aux parents, Paris,
Audibert.
·
Nadel, J. 1986.
Imitation et communication entre jeunes
enfants, Paris, puf.
·
Saadi-Mokrane D.
(textes réunis par) 2000. Sociétés et cultures
enfantines, Actes du colloque organisé par le
cersates (Centre d’études et de
recherches sur les savoirs, les arts, les techniques, les économies et les
sociétés) et la sef (Société
d’ethnologie française), Lille, Éditions du csu Lille 3.
[1]
Une thèse est à l’origine de cette recherche qui a fait l’objet
de plusieurs publications (voir bibliographie).
[2]
Exercice de gymnastique qui consiste en un appui tendu sur les
mains.
[3]
Sur cette notion-là, voir les textes du colloque réunis par
Saadi-Mokrane D., 2000.