2003
enfances & PSY
Dossier
Entre maître et maîtrise, apprendre le métier
Paul Olry
Paul Olry est maître de conférences en Sciences de
l’éducation, université de Paris 13 et cnam
griot
Comment les apprentis, adolescents, apprennent-ils dans les
situations de travail ? C’est l’agencement des savoirs qui fait ressource dans
les situations de travail. Plus que des savoirs, il relève d’abord de
l’organisation de l’action au sens strict, puis de l’identité professionnelle
et de la place dans l’organisation sociale du travail. La nature des
apprentissages réalisés conduit à interroger les conditions de cette
transmission, notamment les capacités réflexives des individus apprenants, tant
du point de vue du parcours à réaliser que des gestes professionnels à
acquérir.
Mots-clés :
Activité, situation, apprendre, apprenti, identité.
Apprendre au travail est une évidence pour chacun d’entre nous.
Pourtant, travail et éducation s’ignorent encore du point de vue des
apprentissages à réaliser. En regard des apprentissages scolaires réputés
donner un bagage généraliste, les savoirs du travail sont fréquemment suspectés
d’une valeur strictement locale.
Si professionnels et éducateurs s’appliquent à créer les
conditions d’un apprentissage des adolescents et jeunes adultes au travail, peu
de travaux de pédagogues les y aident. Le champ ainsi laissé libre est occupé
par les experts en ressources humaines (Le Boterf, 2000) et les recherches en
psychologie du travail et ergonomie (Teiger, 2002 ; Clôt, 2001). Tandis que
l’insertion professionnelle des jeunes adultes reste un enjeu politique, peu
d’études s’intéressent finalement à l’acquisition des connaissances au travail
et au développement des compétences.
Cet article spécifie donc la question centrale de ce numéro «
comment apprennent les enfants ? ». Après avoir précisé notre angle d’analyse,
nous nous limiterons ici à deux versants du « comment on apprend au travail ».
Nous nous intéressons d’abord à l’activité d’agencement des savoirs par les
apprentis, recomposition qui conditionne la maîtrise d’un savoir-faire
professionnel reconnu. Dans un second temps, nous soulignons l’importance d’une
reconnaissance réciproque dans la relation maître apprenti pour la conquête
d’une place par les adolescents.
Apprendre par l’action est une caractéristique essentielle de
l’apprentissage en situation de travail. On sait combien cet apprentissage
s’inscrit dans une dialectique où le « réussir » précède parfois le «
comprendre » (Piaget, 1974). Dans cet esprit, les apprentis sont invités,
parfois vertement, par les maîtres d’apprentissage à mettre leurs pas dans les
leurs, à prendre enfin en compte la situation quotidienne.
Cette approche « située » de l’action postule que c’est notre
démarche qui nous donne un point de vue sur le monde. L’environnement ne
fournit pas seulement des contraintes mais aussi des ressources cognitives, à
travers les objets et artefacts qu’il comporte : pratiques instituées, formes
de pensée, techniques et méthodes.
Cette perspective permet de concevoir l’accomplissement de
l’action autrement que dans l’exécution d’instructions, l’application de plans
ou l’atteinte d’un résultat comme le fruit d’un calcul, d’une délibération. La
pensée s’exprime alors dans l’ordonnancement d’une conduite, dans la production
d’un ordre de sens.
En d’autres termes, deux questions retiennent l’attention pour
aborder le « comment apprend » l’apprenti : d’une part le rôle respectif des
savoirs scolaires et des savoirs de l’action pour la maîtrise des situations
par le sujet et, d’autre part, le rôle de l’environnement dans la construction
d’une identité de professionnel, conscient de ses apprentissages. Ce rapport au
savoir bouscule l’identité même de l’individu touché dans ses repères, dans sa
pratique. Face aux gestes du métier et aux us et coutumes du travail, les
apprentis ont pour seul bagage les savoirs appris à l’école. Apprendre, c’est
ainsi sélectionner et confronter avec autrui ce savoir formel, et le
transformer, l’ajuster dans une configuration originale et pertinente pour un
usage ultérieur.
Cette affirmation est construite sur la base de films
commentés
[1] par des
apprentis en entreprise, lors de période d’alternance en deuxième année du
contrat d’apprentissage. Le cours d’action et son commentaire par l’apprenti
permettent de saisir tout ensemble l’organisation de l’activité, ses
motifs
[2] et les
conditions sociales d’une professionnalisation.
Métisser les savoirs pour maîtriser la situation de
travail
Se demander quels sont les mobiles d’apprentissage d’un
adolescent-apprenti qui travaille, c’est s’interroger sur le sens qu’il perçoit
entre l’activité de travail et les savoirs dont il dispose. Cette interrogation
sur le sens du savoir peut s’énoncer en termes de mobiles : pourquoi apprendre
? En référence à quels modèles et repères identificatoires du métier que l’on
veut faire, le savoir prend-il sens ? C’est le fait de pouvoir donner sens
entre ce qui s’apprend à l’école et au travail qui est mobilisateur.
Au travail, l’activité qui « fait sens » résulte en quelque
sorte du rapport entre le but visé par le sujet et le motif qui l’incite à
agir. Les opérations forment une action
efficace (rapport entre les résultats atteints et les buts visés)
organisée par la recherche. Du point de vue du « pour quoi apprendre ? », notre
proposition est que cette organisation de l’activité résulte d’abord d’une
capacité réflexive de l’apprenti.
Illustrons notre propos. La préparation du pain traditionnel
est une activité courante en boulangerie. La qualité est importante dans la
mesure où la baguette « rétro » est vendue plus cher que la baguette blanche.
Le but de l’action est donc une préparation soignée de la pâte préformée à
l’enfournement. Deux motifs principaux orientent l’action :
- utiliser correctement la
force de la pouliche, qui fait lever la pâte et permet au pain de
cuire à cœur ;
- « faire du beau pain », qui recouvre deux dimensions : la
forme générale de la baguette (il ne faut pas
qu’elle ressemble à une matraque !) et l’aspect de la croûte,
couleur et brillance notamment.
Ces deux motifs lient indissolublement l’efficacité du geste à
une appréciation subjective, esthétique de la baguette (simultanément normée et
modifiable). La transformation de la pâte en baguette requiert notamment des
opérations d’exécution et des opérations d’orientation (Leontiev,
1966).
Pour l’apprenti boulanger, les premières sont inscrites dans la
procédure : maintenir la boule de pâte en mouvement au creux de la main lors du
façonnage, afin de ne pas altérer une tessiture acquise au repos ; respecter le
temps ad hoc de repos après façonnage ; fariner et projeter de la buée dans le
four pour la saisie et la brillance de la pâte.
Ces opérations relèvent toutes de la procédure et certaines
apparaissent largement maîtrisées et même « routinisées ». Elles trouvent dans
des savoirs généraux une justification immédiate.
Les secondes s’inscrivent dans la production d’une expérience
validée dans l’action. Elles témoignent d’une forme de maîtrise à la jonction
des connaissances d’action et des savoirs de l’école.
Ainsi l’alignement et le lamage des baguettes sur le tapis sont
des opérations traitant de la maîtrise d’un risque : la déformation. Par delà
la procédure, ces opérations, en effet, visent moins à réduire qu’à orienter la
déformation des baguettes à la cuisson. La déformation agit ainsi comme un
organisateur de l’action qui structure l’ordonnancement de l’action. À ce
titre, elle devient un concept pragmatique de la conduite de l’action (Pastré,
2002). L’apprenti en exprime des indicateurs. L’action s’énonce alors en termes
de connaissances concrètes : « Il faut bien pencher la lame » ; exprimées dans
un résultat attendu : « Il faut que la baguette crache ! »
Éléments d’une structure de l’activité
Les opérations de maîtrise ne visent pas seulement à faire du
pain, mais du beau pain. Si cette
notion est largement véhiculée par les professionnels comme un but, sa portée «
organisatrice » est peu perçue. Le sens de l’apprentissage est en revanche
construit par l’apprenti autour de la
déformation, comme une forme d’agencement, intégrative des
différents savoirs. C’est en quelque sorte parce que l’apprenti a traduit un
résultat (le beau pain) en un motif (la déformation), que se donne à voir le «
comment » il apprend.
Ainsi, tout savoir est une expérience qui se construit. Mais
cette construction, acquisition des savoirs d’une pratique ne saurait se faire
sans un désir de maîtrise.
Maîtriser la situation pour avoir une place au travail
Si le travail est au cœur des
processus identitaires, c’est aussi parce qu’il est le lieu où se met en œuvre
un projet personnel, où se réalise une trajectoire, où chacun est mis à
l’épreuve. On ne peut savoir ce que l’on veut et ce que l’on vaut sans l’avoir
expérimenté au travail
[3].
L’effort d’apprentissage est fait non seulement pour maîtriser
son activité, pour augmenter son savoir mais aussi pour être reconnu par ses
pairs. Dans ce désir de maîtrise, le rôle du maître est essentiel. Il y a
toujours désir de maîtrise de celui qui est en situation d’apprentissage, désir
de maîtrise qui est désir de reconnaissance médiatisé, c’est-à-dire
passant par et
exprimé par un faire lorsqu’il s’agit
d’un savoir pratique. Geneviève Delbos souligne que la transmission ne peut se
faire sans identification à un maître : « Toute personne qui est en situation
d’apprentissage est dans une situation où se pose pour elle la question de
l’identification à quelqu’un qui est censé être en position de maîtrise […] Si
ce processus ne se met pas en marche, je ne vois pas comment il pourrait y
avoir transmission car s’en est le moteur même
[4]. »
Autrement dit, faire reconnaître ses compétences par le maître,
c’est faire montre des qualités éprouvées par l’exercice même du travail. Le
développement des compétences est donc tributaire des signes de reconnaissance
échangés dans le couple apprenti-maître.
Cette alchimie n’est pas simple comme en témoigne l’exemple
d’Aurore, jeune apprentie devant maîtriser les situations courantes en
sérigraphie. Rappelons rapidement le principe de fabrication : le motif à
imprimer est disposé sur un cadre tendu de soie, parcouru d’un système de
racles et contreracles qui étalent l’encre en surface pour imprimer un logo,
une photo, un slogan, etc. La pression du cadre sur le motif à imprimer et son
support conditionnent le résultat esthétique. Selon le maître d’apprentissage,
un résultat satisfaisant est le fruit d’une
exécution rapide, économique en produit, fiable dans la durée et « beau
».
Le discours d’Aurore met en évidence l’obstacle d’apprentissage
que constituent pour elle les diverses conceptions perceptives de la pression :
« sentir la pression à la main » (maître d’apprentissage), prendre des repères
visuels sur la mise en pression d’un support à encrer (procédural), et la
pression atmosphérique enseignée au cfa (déclaratif).
Les images la montrent réglant les cadres métalliques, sans que
le plat de sa main ne quitte un instant la trame de soie ainsi que le dicte la
norme de métier « sentir la pression à la main ». Pourtant, selon le maître
d’apprentissage, Aurore n’est pas en capacité de devenir sérigraphe. Le débat
porte entre eux sur la lenteur de l’exécution de sa procédure de calage qu’elle
tente de justifier.
A. : On nous a appris…
mais vite fait en une minute et…
M.A. : Oui mais c’est
pas la peine de s’éterniser dessus puisque quand tu auras pratiqué, que tu
auras tiré cent tee-shirts… l’important, c’est ce que tu fais, ce que tu auras
senti, puisque tu as un résultat à la fin, qui sera fonction de l’expérience
que tu auras acquise…
Si la pression est bien au cœur de l’action, c’est la façon
d’interpréter la situation qui diverge. Ce qui reste pour Aurore une étape
(l’apparition du dessin sur la trame, les contours du motif imprimé, la
répartition de l’encre dans le motif), est pour le maître d’apprentissage un
but, qui peut être atteint par une disposition d’esprit « réflexive », marque
du professionnel. Mais le maître d’apprentissage fait bon droit d’un premier
niveau de maîtrise : celui du calage des cadres qui va occuper Aurore une heure
durant. Aurore sait ce qu’elle ne sait pas, tandis que son maître
d’apprentissage sait ce qu’elle devrait savoir.
Donc, ce dernier ne diagnostique rien de cette difficulté dans
laquelle Aurore est enfermée. La relation de chacun à l’activité est
construite, orientée différemment. Les protagonistes ne peuvent ni trouver les
mots pour questionner d’un côté, ni les mots pour expliquer de l’autre. Et
cette absence de reconnaissance de soi dans les mots de l’autre rend impossible
la transmission des savoirs.
Pourtant, on ne peut gommer ici l’asymétrie de position qui
suppose une responsabilité plus grande dans l’étayage de l’acquisition des
connaissances par le maître d’apprentissage. Mais, sur les lieux du travail, le
processus d’apprentissage est activé par l’enjeu de la maîtrise
professionnelle. Les apprentis sont face à des adultes qui maîtrisent un
savoir. Ils ne sont plus seulement des adolescents, mais doivent, en
professionnels, s’approcher des adultes compétents pour qu’il y ait
transmission. La condition pour que s’instaure cette transmission est qu’un
espace de reconnaissance soit ouvert à l’apprentie et occupé par elle. Mais
occuper cet espace suppose de créer une distance que peut combler son désir de
maîtrise de ce qui se passe sur le lieu du travail.
Apprendre le métier, c’est en effet acquérir un capital
culturel. Le geste technique est aussi un geste social et son appropriation
constitue pour l’apprenti, l’établissement d’un rapport de reconnaissances avec
ses pairs. Plutôt qu’inculcation, passation des moyens ou des secrets de la
maîtrise, la transmission ainsi envisagée est plutôt passation d’une place (ou
d’un pouvoir) censée être une place de maîtrise. Ce qui implique que
l’apprenti(e) se saisisse et dépasse les actes d’attributions d’identité venant
d’autrui, par une revendication d’appartenance et de qualités
professionnelles.
Nous avons ici souligné deux aspects du « comment on apprend »
au travail. D’une part, nous avons vu à quel point apprendre, produire des
savoirs, s’inscrit dans une dialectique activité/situation. La production de
savoirs s’avère moins portée par l’amont scolaire que résultant d’une
investigation progressive. L’activité de l’apprenti est ainsi un moyen de
déterminer la situation en « y agissant ». C’est dans la mesure où cette action
permet l’engagement dans la situation qu’il est en position de percevoir le «
pourquoi apprendre » et de construire un apprentissage.
D’autre part, apprendre au travail suppose l’établissement d’un
relation basée sur « un espoir de reconnaissance (salariale et personnelle) qui
s’échange contre une attente de mobilisation au travail, incluant plus ou moins
d’identification à l’entreprise ou à un groupe professionnel » (Roncart, 1999).
Apprendre n’est alors pas une « action sur » mais une « relation entre » un
maître et son apprenti. Si la connaissance de l’environnement est utile, c’est
moins pour connaître les caractéristiques de la tâche et des processus de
maîtrise, que d’offrir un espace de reconnaissance dans lequel chacun ait sa
place. Ainsi, la façon dont Aurore gère et utilise ces ressources, s’inspire
des modèles d’identification véhiculés tant par le maître d’apprentissage que
par le cfa. Apprendre en situation
suppose donc que chaque apprenti introduise une distance au modèle pour devenir
lui-même, passant de l’identification à l’identisation, capacité « à se défaire d’une
histoire d’identifications successives… pour se faire soi » (Tap,
1986).
·
Bordigoni, M. 1995. «
Jeunes en apprentissage : un besoin de confiance »,
Cereq, bref,
n° 106.
·
Delbos, P. ; Jorion,
G. 1990. La transmission des savoirs,
Paris, Éditions de la msh.
·
Kunegel, P. 1997.
Du maître à l’apprenti : le cas de la réparation
automobile, Mémoire dea
cnam-crf.
·
Olry, P. ; Astier, P.
2001. La mobilisation des savoirs généraux par
les apprentis en situation de travail, Rapport au ministère de
l’Éducation nationale, Paris, cnam.
·
Pastre, P. 1999.
Apprendre des situations, Éducation
permanente, n° 139.
·
Peyrard, C. 1990. «
La production de connaissances dans l’activité de travail : technologies
intellectuelles et pratiques communicationnelles »,
L’orientation scolaire et
professionnelle, p. 215-230.
·
Rabardel, P. 1999. «
La composante ergonomique des formations professionnelles et techniques »,
Technologies et formation, n° 82, p.
4-7.
·
Roncart, S. 1997.
Les apprentis entre apprentissages et
identité, Mémoire de dheps, Université L.-Pasteur,
Strasbourg.
·
Schön, D. 1996.
Le praticien réflexif, Paris, Éditions
sociales.
·
Tap, P. 1986. «
L’identification est-elle une aliénation de l’identité ?, dans
Identité individuelle et
personnalisation, Paris, Privat, Maison des sciences de l’Homme,
2e édition, p.
37-249.
[1]
Le matériel de l’étude est constitué de douze relevés de cours
d’action filmés auprès d’apprentis exerçant dans différents cadres
professionnels. S’y ajoutent trois entretiens réalisés en auto-confrontation.
Le recueil du matériel s’est effectué à la suite de rencontres de travail dont
l’objectif visait pour les participants à produire une analyse de l’action
enseignante. Le recueil des données s’est déroulé en 2001.
[2]
Les éléments présentés sont issus d’une étude pour le ministère
de l’Éducation nationale (Astier, Olry, 2001).
[3]
Dubar, C. (1993). « Le travail, lieu et enjeu des constructions
identitaires », dans
Projet, n° 236,
p. 47.
[4]
Citée par Roncart, S. (1997). Mémoire de
dheps, université L.-Pasteur,
Strasbourg.