2004
enfances & PSY
Dossier
À propos des ateliers
Annick Bernabeo
Annick Bernabeo, infirmière psychiatrique, clinique
Georges-Heuyer,Paris.
À propos des ateliers, ce qui s’y passe, ce qu’il en est dit,
ce qui peut s’imaginer…
Réflexions concernant l’étonnement, inspirées de la lecture de E.
Lévinas et J. Derrida.
Combien de fois, au sortir d’une séance de peinture et
d’écriture, ou bien écoutant relater des moments de l’atelier voix/corps, de la
randonnée, ce commentaire vient spontanément aux lèvres des soignants – et donc
à leur pensée : « c’est étonnant ».
Ce « c’est étonnant » qualifie une attitude, des paroles
prononcées, des ressources trouvées et mises en œuvre, une création, ces
dernières s’observant au cours d’un mouvement de dépassement effectué par
l’adolescent, dépassement que nous n’avions pas envisagé – peut-être parce que
nous ne pensions pas, nous, en être capables.
Et nous voici dans l’épreuve de l’étonnement. Il y a, rôdant
aux alentours de l’étonnement, une indéfinissable inquiétude. Puis commence le
lent travail d’apprivoisement de l’inconnu, et peu à peu le malaise s’estompe.
Une familiarité nouvelle succède à l’inquiétude, et la pensée – le plus souvent
de maîtrise – n’aura de cesse de ramener l’inconnu au connu, de morceler le
mystère, de l’éclairer, de le nommer.
C’est alors que nous ébauchons des explications, que nous nous
référons aux théories, montrant la difficulté qui est la nôtre de rester dans
l’étonnement, c’est-à-dire de demeurer dans l’accueil de cet ailleurs où
peut-être nous n’avons plus de place, de ce dépassement qui nous émeut parfois
autant qu’il nous dérange.
Nous utilisons donc ce que Beckett appelle « nos vieilles
compétences » pour nommer le « silence », silence au sens où cet étonnement
nécessite un autre logos, une poétique, un langage musical inédit, et que,
faute d’en être les créateurs, il nous est difficile, voire insoutenable de
demeurer dans cet ailleurs silencieux pas encore frappé du sceau de nos
habitudes et de notre mémoire.
C’est pourtant, ce silence, une musicalité propre à certains
ateliers. La peinture s’enveloppe de silence, de même l’écriture ; je suis
convaincue que c’est le silence qui porte puis accueille la prestation d’une
voix. Et n’est-il pas ce silence « comme une partition qui rendrait audible le
mouvement de la pensée » ?
Combien de fois en augurant une séance de peinture ou
d’écriture, c’est de leur étonnement dont parlent les adolescents ? L’œuvre,
dessinée, peinte ou écrite vient débusquer en eux l’émotion, l’émerveillement,
la joie, l’humour.
Cependant, en ce qui les concerne également, cet étonnement
peut se nuancer d’une inquiétude : qu’a voulu exprimer l’artiste ? Est-ce bien
ainsi que je dois le recevoir ? De quel droit s’autorise-t-il, lui, cette
folie, et pourquoi ne se révèle-t-elle pas menaçante ?
C’est comme si, selon le mot de Lévinas, ils possédaient
(possession douloureusement acquise sur le vacillement de la raison, des
évidences écroulées, des repères perdus) la capacité de laisser l’étonnement
les « désemparer ». Et cette acceptation, cet accueil qu’ils font à
l’étonnement leur découvrent d’autres gués au passage, d’autres empreintes à
l’accoutumance : un seuil se franchit, un seuil est franchi dans l’étonnement
du faire.
Ce franchissement s’opère par un dépassement – celui-là même
qui nous étonne. Il est ouverture en ce qu’il invite un Autre – en l’occurrence
peintre, écrivain, musicien, chanteur.
Il me revient qu’en Hébreu le verbe « inviter » signifie
également « fabriquer du temps », comme si l’avenir ne peut être que ce qui
nous vient de l’autre.
Les ateliers, dans le sens où l’accueil réservé à l’étonnement
y trouve une place, un temps, un cadre, une mise en pensées et en actes, sont
les lieux au sein desquels peut se vivre « l’ouverture à ce qui ébranle
».