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Enfances & Psy

2005/2 (no27)

  • Pages : 1
  • ISBN : 2-7492-0431-3
  • DOI : 10.3917/ep.027.0114
  • Éditeur : ERES


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Depuis quelques années, un combat légitime est mené pour lutter contre les effets « désastreux » du surpoids et de l’obésité sur la santé. Mais s’est-on suffisamment interrogé sur les représentations imaginaires et sociales du gros, du fort, lors des différentes campagnes de prévention contre l’obésité ?

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Cette lutte contre l’obésité et le surpoids a débuté au sein de notre société d’abondance et de consommation, et non au sein des pays en voie de développement, là où le « gros » a encore un rôle imaginaire et symbolique de sage, de puissant, de riche. Il en allait de même avec nos notables au xixe siècle, dont Balzac, rond lui-même, a su nous parler, notamment à travers le personnage de César Birotteau, commerçant bourgeois bedonnant.

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Mais très tôt également, le gros nous a renvoyé imaginairement à une image féminine. Comme le souligne Y. Pelicier, « l’homme gros n’est pas aussi bon mâle que le maigre ».

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Impératifs médicaux et représentations imaginaires et sociales du « gros » ou du « être gros » s’opposent en permanence et l’ambiguïté persiste de nos jours.

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François Rabelais fut un maître en matière de « trop », d’excès, d’inflation, et ses « monstres » que sont Gargantua, Pantagruel, Gargamelle restent pour nous les figures d’un temps où le Trop, le Gras, rimait avec le Bon, le Sain. Un temps où Épicure régnait en maître dans les esprits alors que l’homme mourait souvent de faim.

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De son vivant, il semble cependant que l’on ait retenu de Rabelais l’habile médecin, le savant linguiste, l’homme de foi, plus que l’écrivain. Ce n’est qu’avec le temps que Rabelais, l’homme de lettres et de sciences, est devenu ce « pantagruéliste » épicurien, ce farfelu identifié à ses personnages, Pantagruel, Panurge ou Gargantua, ces personnages farfelus, hauts en couleur, sortes de fous, la personnification même de l’excès, de la jouissance, du « Trop de bouffe, de vin, de sexe, de Vie ». Farfelus, en effet, ses héros le sont, au sens même de l’étymologie, où dès 1546 cet adjectif désignait le « dodu », le « gros », le « gras », proche à l’origine du mot latin follis, qui donnera le mot français « fou »… heureux et jouisseurs.

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L’obèse était donc déjà un farfelu. Frère Jean dans le Tiers livre (ch. 28) établit la « liste des couillons » : « couillon fanfreluché, couillon frelaté, couillon farfelu… ».

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Or donc, en son temps et ses livres, le moine-médecin François Rabelais définissait le bien-portant par le Trop et le Gras. Qui était gras était en bonne santé. Cette représentation imaginaire perdura bien longtemps, bien au-delà du xvie siècle (au début du xxe siècle, le notable riche et bien portant était encore défini comme un homme au ventre rebondi et à la calvitie bénédictine…). Nous étions loin alors, très loin de l’image actuelle du cadre dynamique, masculin ou féminin, présenté avec une taille fine et svelte, sportif et en quête d’une « éternelle jeunesse ».

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Rabelais voyait l’enfant comme un géant pour qui tout était « trop », et ce dès la naissance.

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Ainsi Gargantua est né par l’oreille (comme Athéna par le crâne de son père Zeus ou Dionysos sorti de sa cuisse) d’une grossesse qui dura onze mois :

« Lorsqu’ il [Grandgousier] épousa Gargamelle, lorsqu’il eut atteint l’âge viril, belle gouge et de bonne trogne, ils firent ensemble la bête à deux dos, se frottant joyeusement leur lard, si bien qu’elle devint grosse d’un beau-fils dont elle accoucha le onzième mois »

(ch. 3).

Pour pouvoir enfanter, Gargamelle mangea, dévora de grandes platées de tripes et but beaucoup : « On avait fait tirer trois cent soixante-sept mille et quatorze de ces bœufs gros… pour faire bien mieux descendre le vin » (ch. 4), ce qui fait s’interroger sur sa rondeur l’auteur, qui écrit : « O la belle matière fécale qui devait boursoufler en elle » (ch. 4).

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Après le temps de la grossesse, vient celui de la naissance de Gargantua, et le processus de remplissage, tant imaginaire que symbolique, se poursuit avec le gavage de celui-ci : « Aussitôt qu’il fut né, il ne cria pas comme les autres enfants : mies ! mies ! mies ! mais à haute voix : À boire ! À boire ! », tandis que comme les enfants de l’époque il est enfermé et emmailloté jusqu’à l’âge de 22 mois.

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Mais voilà, né géant, il faut pour le nourrir près de 18 000 vaches, 1 400 pipes de lait [1]  1 pipe de lait = 270 litres de lait. [1] et il se retrouve rapidement pourvu de dix-huit mentons, l’embonpoint, le double ou triple menton, étant en ces temps là considérés comme signe de bonne santé pour l’avenir.

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Le corps, dans sa conjoncture de prolifération (rondeur, grosseur…) est glorifié, car il est la marque, l’empreinte d’un signifiant majeur en ces temps de famine, celui de « bonne santé ».

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À 22 mois, notre héros quitte le statut de nourrisson pour être habillé et l’on fait de lui un adulte en réduction, réduction toute relative puisqu’il s’agit d’un géant.

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Dès l’âge de 3 ans, notre héros est alimenté mais aussi éduqué « librement ».

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Entre 3 et 5 ans, il s’élève comme un « petit animal » qui boit, mange et se livre à une sexualité précoce, mais aussi jouit de la saleté, traduisant une analité aussi forte que l’oralité.

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De ce temps-là, Gargantua gardera le plaisir de manger, de dévorer, de « tuer » symboliquement des pères ou le père : « De trois à cinq ans, Gargantua fut nourri et élevé de façon convenable par ordre de son père ; il passa le temps comme les petits enfants de son pays, c’est-à-dire à boire, à manger, à dormir, boire et manger. » (ch. 11)

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Tout est géant chez Gargantua. Son alimentation, tout comme son appétit sexuel.

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Sa « braguette » est de dimension considérable, plus de 16 aunes de long, soit presque 20 mètres ! Devenu plus grand, dans le chapitre « De l’adolescence de Gargantua », on apprend qu’il « tastonnait ses gouvernantes cen dessus dessous, cen devant derrière […] et desja commençoit exercer sa braguette […] mon dressouvoir, ma petite andouille vermicelle […], ma petite couille bredouille. Elle est à moy… »

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On voit, au travers de ce bref parcours, l’imbrication classique entre alimentation et identité et alimentation et sexualité.

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De tout temps, cela fut vrai, mais Rabelais et son pantagruélisme témoignent d’une philosophie à visage humain, où le plaisir est là comme opérateur central de changement, loin d’une nutrition à prétention objective, scientifique, mais déshumanisée.

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Les pantagruélismes répètent sans cesse : « Vivez joyeux », mais si l’adage est simple, il est impossible à vivre en permanence car Eros ne peut exister sans Thanatos.

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Gargantua est à mes yeux un héros freudien car on ne peut séparer le problème de « manger » de celui de la « sexualité », thème rencontré chez Freud, le père de la psychanalyse, dès ses études sur l’hystérie.

Illustration de Gustave Doré pour l’édition de 1873 du Gargantua de Rabelais.

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Pourtant à la différence des héros de Rabelais, n’y a-t-il pas à trop manger (ou d’ailleurs pas assez), une « volonté » de supprimer, de barrer toute activité sexuelle, de rendre le corps asexué ?

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Dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité, Freud remarque que « l’activité sexuelle dans la phase cannibalique n’est pas séparée de l’ingestion des aliments […] Les deux activités ont le même objet et le but sexuel est constitué par l’incorporation de l’objet, prototype de ce que sera plus tard l’identification ». Dans la relation orale cannibalique décrite par K. Abraham, il existe trois dimensions : « L’amour sous la forme de prendre en soi l’objet aimé, la destruction qui accompagne son incorporation, et la conservation et l’appropriation des qualités dudit objet » (A. Green [2]  André Green, Jacques Cain, Ce que manger veut ... [2] ).

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La clinique psychanalytique nous engage à ne jamais oublier les aspects symboliques et imaginaires de l’alimentation en général et de l’aliment en particulier, qu’il soit solide ou liquide, cru ou cuit…, et à ne pas retenir que les aspects scientifiques ou plutôt scientistes. Que n’a-t-on dit, au gré des modes et des époques, de ce qui était bon ou mauvais, à manger ou à boire, pour la femme enceinte, pour l’enfant, que n’a-t-on dit du bon ou mauvais cholestérol, etc., alors que l’histoire de l’homme nous démontre en permanence que son lien avec l’aliment a un étroit rapport avec les interdits fondamentaux.

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Ainsi dans Le Lévitique, prohibitions alimentaires et sexuelles sont liées, car il s’agit en l’occurrence de respecter le monde, ou plus exactement l’ordre du monde : « Tu ne feras cuire un chevreau dans le lait de sa mère ». On repère, en fond de décors, la prohibition de l’inceste, mais aussi cet incontournable aliment comme socle à l’identité : le lait…

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Le lien Homme/Aliment est fragile et complexe, et il convient, dans le « Trop » ou dans le « pas assez » de l’alimentation, de toujours se poser la question de ce que manger veut dire, exprimer, signifier, car l’Aliment est également un langage, une parole et non un simple amalgame de molécules chimiques.

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Si prévenir c’est guérir, n’oublions donc pas l’histoire de l’alimentation et ses représentations passées et actuelles, car instruire un avenir c’est d’abord et avant tout connaître son histoire afin d’éviter si possible un retour du Tragique, du « Trop »… ce que déjà la mythologie nous indique.

François Rabelais

De la biographie de François Rabelais, toujours controversée car prise entre la réalité et la légende, nous ne retiendrons que ce qui est à peu près vérifié.

Né à Chinon aux alentours de 1490, Rabelais nous fournit une première trace objective de son existence en 1519. À cette époque, il est moine à Fontenay-le-Comte, où s’intéressant à toutes les sciences ainsi qu’au latin, grec, bref aux humanités, il apprend beaucoup et devient un véritable érudit, Plus tard, devenu moine bénédictin, il émigre au prieuré de Ligugé, dont il garde un souvenir ému, puisque, écrivant son « Gargantua », il fait boire à son héros du vin de Ligugé et dévorer les salades du prieuré.

Le 16 septembre 1530, Rabelais se fait inscrire sur le registre de la faculté de médecine de Montpellier et se fait connaître de sa nouvelle ville par ses aphorismes hippocratiques et son parcours théâtral.

Fin 1532, les premiers livres consacrés à Pantagruel et Gargantua paraissent, dont les éditions et rééditions vont se succéder. En 1535, il prend le titre de « Médecin du grand hospital dudict Lyon », l’hôpital Dieu.

Après avoir suivi à Rome le cardinal Jean Du Bellay, il revient en France quand ce dernier est nommé lieutenant général par le roi François Ier.

Ce n’est que le 22 mai 1537 qu’il est enfin reconnu comme docteur en médecine à Montpellier, alors qu’il se targuait de posséder ce titre depuis de nombreuses années, notamment auprès du pape Paul III.

De cette époque à la fin de ses jours, il cumule cette double fonction de médecin et de religieux. Pendant tout ce temps, les éditions de Gargantua et de Pantagruel se succèdent sous son pseudonyme Alcofribas Nasier. Ce n’est qu’en 1546 qu’il révèle pour la première fois au grand jour son véritable nom : François Rabelais.

À la fin de sa vie, la légende gagnant du terrain, certaines mauvaises langues confondirent délibérément l’auteur et ses héros, et l’on commença à violemment dénigrer Rabelais pour son cynisme, sa gloutonnerie… son « Trop ».

1553 est la date probable de sa mort, aussi incertaine que celle de sa naissance.

[3]  Colloque sur le corps de l’obèse, Éd. Pfizer, 1977,... [3]


Bibliographie

  • Barthes, R. 1974-1980. œuvres complètes, Lecture de Brillat Savarin (p. 280-284), tome 3, 1360 pages, Paris, Le Seuil.
  • Freud, S. 1962. Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905), Paris, Gallimard.
  • Freud, S. 1998. Totem et Tabou, 241 pages.
  • Le Fourn, M. 2003. « L’alimentation liquide, ses consommations, ses rituels de sociabilité et ses représentations imaginaires », thèse du doctorat en sociologie, Tours.
  • Rabelais, F. 1994. (G. Dore) – Gargantua – Pantagruel – Tiers livre – Quart livre – Cinquième Livre, 845 pages.
  • Lévi-Strauss, C. 1964. Le cru et le cuit, Paris, Plon.

Notes

[1]

1 pipe de lait = 270 litres de lait.

[2]

André Green, Jacques Cain, Ce que manger veut dire.

[3]

Colloque sur le corps de l’obèse, Éd. Pfizer, 1977, p. 54/60.

Résumé

Français

Depuis quelques années, le « Trop de poids » inquiète médecins et familles. Et pourtant l’image du Gros dans l’histoire et François Rabelais, avec ses héros, Pantagruel et Gargantua nous rappellent que cela ne fut pas toujours vrai. En interrogeant le « Trop », n’interroge-t-on pas la question du plaisir, à l’heure d’une société en quête d’exactitude ? Ne faut-il pas plutôt continuer à interroger « ce que manger veut dire » ?

Mots-clés

  • géant
  • le trop
  • l’excès
  • représentations imaginaires du gros et du gras

Pour citer cet article

Le Fourn Jean-Yves, « François Rabelais ou l'apologie du trop », Enfances & Psy 2/ 2005 (no27), p. 114-118
URL : www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2005-2-page-114.htm.
DOI : 10.3917/ep.027.0114

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