2005
enfances & PSY
Hommage
Hommage à Myriam David
Une biographie qui dit presque tout
Myriam David est née le 15 mars 1917 à Paris. Elle passe à
Paris toute son enfance et son adolescence, et elle y fait ses études au lycée
Molière.
1933-1942 : Myriam David fait ses études de médecine, toujours
à Paris. Elle est nommée externe des Hôpitaux de l’Assistance Publique
(ap-hp), passe deux ans en pédiatrie
et soutient sa thèse de Doctorat en Médecine pendant qu’il en est encore temps
compte tenu des évènements dramatiques qui se jouent alors. Sa soutenance a
lieu en effet deux jours avant la tristement célèbre rafle du Vélodrome
d’hiver. Elle quitte alors Paris et rejoint sa famille dans la zone libre du
sud de la France.
1942-1945 : Myriam David entre dans la clandestinité et rejoint
la Résistance pendant environ dix-huit mois avant d’être arrêtée par la gestapo
et d’être déportée dans le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Après de
grandes souffrances, elle survit finalement et regagne Paris au début du mois
de juin 1945.
1946-1950 : Myriam David reçoit une bourse qui, après un court
séjour à Baltimore, lui permet de s’orienter vers la psychiatrie de l’enfant à
Boston. Elle travaille alors et se forme à la Judge Baker guidance clinique
ainsi qu’au Child Center James Jackson Putnam tout en débutant sa formation
psychanalytique personnelle à l’Institut de psychanalyse de Boston.
1950-1962 : de retour à Paris, Myriam David ouvre une
consultation psychothérapeutique à l’hôpital Necker-Enfants malades dans le
service du Pr Robert Debré.
Mais, dès cette époque, son travail principal se passe dans une pouponnière
pour enfants de un à trois ans. Elle est alors profondément touchée par l’état
dramatique des bébés et par les conditions inhumaines dans lesquelles ils sont
traités, n’ayant jamais pu se faire à l’idée « qu’on fasse semblant de ne pas
savoir ». Elle accepte sans délai l’offre de Jenny Aubry-Roudinesco
d’introduire la psychothérapie d’enfants dans cette institution, d’animer et de
superviser les équipes et de mener une recherche sur les carences et les
séparations précoces.
En 1962, Myriam David et Geneviève Appell, avec l’aide de John
Bowlby qui les invite aux colloques de la fondation
ciba (1961, 1962 et 1963) et qui les
aide à obtenir une subvention de l’Organisation mondiale de la santé (oms), entreprennent ensemble une étude
longitudinale auprès d’enfants séparés de leurs mères pendant les trois
premiers mois de leur vie et qu’elles suivent ainsi jusqu’à l’âge de quatre
ans. Par là, elles apparaissent toutes deux comme de réelles pionnières dans la
mesure où de telles études n’avaient encore jamais été réalisées en France.
Ceci fait d’elles, d’ailleurs, les seuls auteurs français à être cités par J.
Bowlby dans son travail princeps sur les soins maternels et la santé mentale
des enfants.
En 1959, Serge Lebovici demande à Myriam David de le rejoindre
dans le service du 13e devenu,
par la suite, l’une des plus célèbres places dans le champ de l’organisation de
la Santé mentale (Centre Alfred-Binet).
1966-1983 : à la demande de Serge Lebovici, Myriam David fonde
et dirige le placement familial de Soisy-sur-Seine, institution faisant partie
intégrante de l’Association pour la Santé mentale du 13e arrondissement de Paris.
1976-1987 : Myriam David fonde « l’Unité des jeunes enfants »
dans le cadre de la Fondation Rothschild, unité qui sera ensuite dirigée par
Françoise Jardin, sur le modèle du Child Center James J. Putnam et selon des
principes assez proches de ceux qui seront développés plus tard par Selma
Fraiberg dans l’optique de son travail avec des familles d’accès difficile
(hard to reach families).
Bernard Golse
Myriam David nous a quittés
Ce 5 janvier 2005, je pense à ma route avec Myriam ! Ce matin
au Père-Lachaise, quelqu’un a dit qu’elle avait donné à chacun l’impression
d’avoir une relation unique avec elle ! C’est le cas de chacun !
Rentrant de deux ans au Québec, en 1959, la tête pleine de
Freud et de « case-work », je découvre
à la fois Paumelle, Lebovici et Myriam David. Avec les premiers, je pars dans
le xiiie arrondissement, avec Myriam, c’est le
« case-work » qui organise notre
rencontre au sein de la sncf
!
Puis, dès 1966, au centre Alfred-Binet, appelée par Serge
Lebovici, elle s’efforce d’intéresser très vite les premières équipes à la
prévention précoce du nourrisson par son observation dans les centres de
pmi et les crêches du
xiiie. Elle trace souvent seule ce sillon
!
C’est ce qui me permit, en 1976, en ma qualité de directrice du
centre Alfred-Binet, de faire affecter le don important d’un patient étranger à
la création de l’« unité des petits ». Installée dans un premier temps dans la
salle d’attente du centre Alfred Binet, au grand scandale des équipes, cette
unité a travaillé discrètement pendant plusieurs mois derrière un rideau ! Avec
Myriam, nous avons fait courageusement, mais avec détermination, le long
parcours administratif de la Sécurité sociale à la
cnam et à la préfecture de Paris pour
obtenir la création et le financement de cette institution novatrice au sein de
la Fondation de Rothchild !
Mais Myriam avait déjà pu, dès 1966, installer le « placement
familial spécialisé » à Soisy-sur-Seine dans une petite maison à côté de
l’hôpital du xiiie, « L’eau vive ». Les équipes du Centre
s’y déplaçaient et, avec elle, discutaient déjà du maintien ou de la rupture
des liens et des conditions nécessaires pour que la séparation constitue un
soin ! Ce 5 janvier 2005, au Père-Lachaise, de nombreux enfants et familles
d’accueil étaient présents et se sont souvenus ! Myriam nous a beaucoup appris
et, par capillarité, des milliers d’enfants lui doivent beaucoup !
C’est aussi cet enseignement que de nombreux stagiaires
étrangers au centre Alfred-Binet ont exporté dans leurs nombreux pays ! C’est
ainsi que, en 1978, je pars avec elle porter le placement familial spécialisé
en Norvège ! à Kirkenes, la frontière de l’urss ! Étrange expérience que cette semaine
dans ce bout du monde où le soleil ne se couche jamais ! C’est là que j’ai
entendu le premier récit de sa déportation, elle-même surprise de « s’être
laissée aller ».
Au terme d’un « Tour »
émouvant avec des Américains à la recherche de leurs racines européennes, au
cours d’un dîner d’adieux dans un climat chaleureux et en anglais, elle est
interrogée sur le matricule découvert par l’un d’eux et raconte ! « C’est la
première fois », m’a-t-elle dit très bouleversée. Comme chacun d’entre nous !
Merci Myriam pour tout !
Marceline
Gabel
Myriam David m’a toujours fascinée et intriguée par sa
personnalité tout en contraste : bienveillante et soutenante ; puis
interrogative ; éclairante puis exigeante… ceci dans une spirale évolutive avec
son interlocuteur, organisant une dynamique de travail permanent.
Tous ceux qui parlent d’elle avec admiration et affection en
témoignent (Carnet Psy, n° 96, février
2005). Dans leurs tentatives insurmontables de mettre en mots sa personnalité,
voici quelques-uns de leurs propos :
- éprise de liberté mais asservie à son ardeur et à sa
passion du travail ;
- passionnée mais paisible ;
- simple, modeste mais étonnamment forte et riche ;
- rigoureuse mais avec ardeur pouvant déconstruire et
analyser ;
- éveilleuse d’esprit et bâtisseur infatigable ;
- pertinente, originale et créative ;
- vitale dans sa proximité authentique, architecte rayonnante
de lumière ;
- bienveillante, cordiale à l’humour gai, mais assombrie
quand l’obstacle à penser ou l’honnêteté intellectuelle était mise à mal
;
- son horreur du faux-semblant pour mobiliser toutes les
ressources, sa générosité avec rigueur (œil avisé, oreille attentive)
;
- des exigences pour elle-même et pour les autres à la mesure
des défis qu’elle a assumés.
En effet, pour moi, Myriam David est la grande dame pionnière
en France de plusieurs défis :
- créer une clinique rigoureuse du bébé tout en tenant compte
des effets délétères des carences maternelles ou de la « folie maternelle »
mais s’engageant toujours pour les traiter ;
- intriquer sans trop de contradiction le travail direct avec
les bébés et avec leurs parents mais aussi dans des dispositifs institutionnels
adaptés à la nécessaire distance entre parents et bébés ;
- relier clinique et recherche et enrichir mutuellement ces
deux domaines tout en ne craignant pas l’épidémiologie ;
- pour innover un travail institutionnel et de partenariat
avant l’heure : mettre en complémentarité parents et professionnels. Construire
des réseaux, des enveloppes au sein desquelles chaque famille puisse réanimer
sa pensée, et où les professionnels puissent se déprendre de l’ennui, de
l’impuissance et du désespoir injecté par ces familles gravement désorganisées,
dans une analogie relation parents/bébé-parents/professionnels.
Comment une telle personnalité et professionnelle a-t-elle tant
contribué à faire avancer en synergie ses propres compétences, celles des
professionnels, celles des parents et celles de leur bébé ?
Myriam David avait horreur du paraître, du faux-semblant. Elle
était exigeante, à la limite de ce qu’elle pouvait donner, à la limite de ce
que chacun pouvait donner. Il fallait toujours mobiliser ses ressources avec
curiosité, intérêt et empathie à soi-même et aux autres. Elle était là dans
chaque étape d’observation, de réflexion et de transmission.
Si ce mot « transmission » a vraiment un sens, gardons-le pour
continuer son ouvrage.
« Elle avait la capacité rare de prendre une distance
intellectuelle tout en sachant s’engager affectivement et matériellement…
»
(Hannah Rottman)
Myriam David, pourquoi vous intéressiez-vous autant à l’aube de
la vie psychique ?
Faut-il un jour avoir dû survivre pour continuer toute une vie
à penser aussi intensivement la destructivité et ainsi la combattre ?
« Myriam David, non seulement vous réveilliez les compétences
du bébé mais aussi les nôtres… »
(Martine Lamour)
Annick Le
Nestour