2005
enfances & PSY
Dossier : Qu’est-ce qu’un jeune obèse
?
Petite clinique des conduites alimentaires de l’adolescent
[*]
Daniel Marcelli
Daniel Marcelli est professeur au service de psychiatrie de
l’enfant et de l’adolescent du centre hospitalier Henri-Laborit de
Poitiers.
1. Le grignotage : en
regardant la télé, en travaillant, en rêvant, en s’ennuyant, l’adolescent
grignote : biscuits, gateaux secs, bonbons type smarties, cacahuètes, petits
morceaux de charcuterie, etc. Il grignote seul dans sa chambre, plutôt
l’après-midi ou le soir. Il n’a pas nécessairement une sensation de
faim.
2. La fringale :
sensation de faim impérieuse conduisant à une absorption d’aliments en général
appréciés, la fringale cesse en même temps que la sensation de faim, ce en quoi
elle diffère de la crise boulimique. L’adolescent peut ressentir cette
sensation de faim comme douloureuse, pénible, mais il ne se cache pas pour
manger.
3. La crise boulimique
: elle n’est pas déclenchée nécessairement par la faim mais bien plus par une
tension psychique ou physique avec sentiment de mal-être. Le jeune lutte
parfois contre son impulsion à manger mais il finit par y céder, en général
quand il est seul. Il mange de grandes quantités d’aliments, souvent ceux qu’il
refuse de manger habituellement. Une fois déclenchée, la crise ne s’arrête
qu’avec l’apparition d’une sensation de douleur, de pesanteur pénible.
L’adolescent peut alors soit s’endormir, soit se faire vomir. Dans ce cas, la
crise peut recommencer une ou plusieurs fois, réalisant alors un véritable «
état de mal boulimique ». Après la crise, l’adolescent éprouve toujours un
intense sentiment de honte et de malaise mais cela ne l’empêche toutefois pas
de recommencer…
4. L’hyperphagie :
l’adolescent mange de trop grandes quantités, souvent des aliments tels que les
féculents, les pâtes, la charcuterie… Non seulement les quantités mises dans
l’assiette sont excessives mais en outre la quantité mise en bouche
(cuillerées, morceaux piqués au bout de la fourchette…) est particulièrement
importante, le rythme des bouchées avalées est plus élevé, la mastication brève
ou inexistante. L’hyperphagie est souvent un comportement familial.
5. Le régime
restrictif : animé par un souci de « contrôler son poids » voire de
maigrir, l’adolescent restreint son alimentation. Habituellement, il commence
par supprimer ce qui est supposé « faire grossir » : féculents, pâtes, gras,
beurre, huile, fromages, etc. Ce régime supposé restrictif est particulièrement
mis en avant lors des repas familiaux. Quand l’adolescent est seul, il peut
entrecouper ce régime de phases de grignotage, d’épisodes de fringale ou de
véritables crises boulimiques.
6. Le manger
idéologique : proche de l’orthorexie, véritable obsession d’une
alimentation réputée saine, l’adolescent peut aussi s’engager dans des régimes
dictés par un souci idéologique. Par exemple, un régime végétarien par refus de
la violence, de la maltraitance des animaux, etc. Il peut aussi s’agir d’un
régime végétalien (exclusion de toute alimentation d’origine animale incluant
le lait et ses dérivés), par idéologie sectaire accompagnée souvent de
rationalisation métaphysique.
7. Le manger solitaire
: souvent dans le cadre d’un conflit familial, d’un refus de partager le repas
de famille (et d’un dégoût d’assister au plaisir de manger de l’un des parents)
ou dans une revendication d’un mode de vie différent, avec des horaires
personnels incompatibles avec ceux de la famille, l’adolescent veut manger
seul, le plus souvent dans sa chambre, parfois dans la cuisine avant le repas
familial. Cet isolement, outre la contestation du cadre familial, conduit
l’adolescent à des errements alimentaires : absorption exclusive de pizzas,
disparition de tout équilibre nutritionnel…
8. Le repas sauté :
autour de l’adolescence apparaît souvent une relative anarchie dans la
successsion des repas, rompant avec le rythme régulier de l’enfance. Le premier
repas sauté est le petit déjeuner, l’adolescent restant le plus longtemps
possible au lit pour se précipiter ensuite. Le repas de midi est lui aussi
esquivé : refus de manger à la cantine scolaire, promenades en ville avec les
copains, etc. Pour beaucoup d’adolescents cela aboutit à un dés-équilibre
nutritionnel sur la journée, les deux-tiers, voire les trois-quarts des
calories étant absorbées après 16-17 h (goûter, repas du soir, moment du
coucher) ce qui favorise un stockage graisseux.
9. L’anarchie
alimentaire : elle survient au détour d’un régime qui ne peut plus
être maintenu. La rupture du régime s’accompagne souvent de grignotages, de
fringales et plus encore de crises boulimiques. Le risque pour l’adolescent est
de s’engager dans un « yo-yo pondéral ascendant » (D.A. Cassuto), où alternent
régime restrictif avec perte de quelques kilos et lâchage avec reprise des
kilos perdus, plus quelques-uns en prime et ainsi de suite…
[*]
Extrait de « Les morsures de la faim », P
r Marcelli,
op. cit.