2005
enfances & PSY
Dossier : Lorsque la famille s’en
mêle
Mères et filles
[*]
Dominique-Adèle Cassuto
Dominique-Adèle Cassuto est nutritionniste au service de
nutrition de l’Hôtel-Dieu à Paris.
L’adolescente, vers 16 ans, est normalement à un sommet
pondéral : elle est plus ronde à cet instant de sa vie et s’affinera par la
suite, pour être plus mince à 20 ans qu’à 16. Nombre d’adolescentes et de mères
d’adolescentes ne supportent pas cette évolution physiologique normale.
Certains parents s’angoissent à l’idée que leur enfant, trop gros, pourrait ne
pas pouvoir s’épanouir ; d’autres, moins bien intentionnés, utilisant leurs
enfants comme des objets narcissiques, réclament au médecin une amélioration de
cet enfant dont ils ne peuvent être fiers. Il s’agit souvent, d’ailleurs, de
parents eux-mêmes dans une problématique de maîtrise, qui ne supportent pas
l’image renvoyée par leur progéniture.
Silhouette, poids et régime
Quand la mère, ou éventuellement le père, se met
perpétuellement au régime, la jeune fille a tendance à déprécier sa silhouette,
à reprendre à son compte des jugements que la mère porte sur elle-même et sur
sa féminité. Dans cette période de doute, les remarques déplacées d’un père ou
d’un frère, les critiques d’un professeur de gymnastique, d’une copine ou d’une
vendeuse peuvent blesser l’adolescente, qui va se lancer dans un régime «
impossible à tenir ».
Tout est organisé pour encadrer les postulants à la norme.
Salles de sport, régimes à la carte, substituts de repas, crèmes amincissantes,
la dictature des minces s’exerce de tout son poids sur les mentalités. La
résistance du droit à la différence a bien du mal à s’exprimer et le
manichéisme « mince et actif » – « gros et sans volonté » est partout présent.
On préfère toujours faire pencher la balance du côté des minces que de ceux en
excédent de poids. Ces filles (très souvent encouragées par leur mère mais
aussi parfois par leur père et/ou leurs copines) rentrent à ce moment-là dans
le cycle pernicieux de la restriction-désinhibition alimentaire et de son
corollaire le yo-yo pondéral ascendant.
Petite chronique du yo-yo
ascendant
Tout débute par l’idée de régime avec prise de coupe-faim, en
genéral des amphétamines. Certes leur prescription est de nos jours
rigoureusement interdite mais hélas ces produits restent largement utilisés,
les jeunes se les procurant par des circuits détournés. On commence par
restreindre la teneur des repas, on enlève le gras et le sucre, on fait cuire à
la vapeur… Pendant le régime, on supprime le restaurant ou la cantine, les
occasions de convivialité… On ne parle que de « ça » avec ses copines ou ses
amies. Au bout de quelques semaines, on peut certes remettre son vieux jean, la
mesure étalon, et on est contente. On arrête alors le régime, on reprend ses
habitudes – et les kilos, avec même quelques-uns en plus. Certes, on peut se
remettre au régime quelques jours plus tard pour perdre ces quelques kilos
superflus, mais chaque nouvelle interruption entraîne un gain de poids
supplémentaire… Le yo-yo ascendant est amorcé, et avec lui la « carrière régime
» où vont se développer des représentations négatives sur l’acte de manger :
horreur et méfiance du gras et du sucre, recherche de saveurs acides
(cornichons) comme coupe appétit, lavage de l’intérieur du corps à grande eau
(allant parfois jusqu’à la potomanie : obsession de boire de grandes quantités
d’eau pour se laver le corps…). Du plaisir de manger on passe ainsi à
l’obsession de l’orthorexie, pratique d’une alimentation diététique trop
correcte. L’aliment n’est considéré qu’en fonction de sa composition et non de
son goût. À titre d’exemple, le poisson se transforme en phosphore et omega 3
bons pour la santé. La seule préoccupation est celle de l’équilibre entre les
nutriments…
Les filles internalisent de plus en plus tôt le diktat de
l’idéal minceur. Dès l’âge de 5 ans, les fillettes semblent préoccupées par
leur poids et ont peur de grossir. L’estime de soi est directement liée à leur
statut pondéral : plus elles sont rondes moins elles s’aiment et surtout moins
elles se trouvent intelligentes. L’attitude des mères à l’égard de la
nourriture influence le comportement aliementaire et le poids de leur fille,
et, récriproquement, le niveau de corpulence des filles influence l’attitude
des mères. En effet, une mère qui a du mal à contrôler son propre poids, et qui
perçoit son enfant (sa fille surtout) comme étant à risque de surpoids, aura
tendance à recourir pour lui (elle) à une plus grande restriction. Ainsi le
flux se fait dans les deux sens : si les mères sont hypercontrôlées, elles
génèrent des difficultés dans le « self-control » de leurs filles, qui auront
du mal à ajuster leurs apports et qui auront tendance à augmenter les prises
alimentaires sous forme de grignotage. Il est fréquent d’assister à un
transfert intergénérationnel, les mères les plus contrôlées donnant « naissance
» à des filles très contrôlées mais moins bonnes régulatrices que les autres.
En général ce type de comportement peut être délétère voire contre-productif
pour le développement pondéral et psychique de ces enfants. Il génère une
mauvaise adaptation de la taille des portions d’une alimentation hautement
palatable, et une prise alimentaire non adaptée aux signaux de faim et de
rassasiement (manger sans faim, manger plus vite, etc.).
[*]
Extrait de « Les morsures de la faim », P
r Marcelli dir.,
op. cit.