2006
Enfances & PSY
Cabinet de lecture
Cabinet de lecture
Enfance et psychopathologie, de Daniel Marcelli et David Cohen, Masson, 2006, 650 pages, 29,50 €
Cet ouvrage de Daniel Marcelli et David Cohen en est à sa 7e édition. Autant dire que depuis l’« abrégé Masson » rédigé en 1981 en collaboration avec Julian de Ajuriaguerra, il n’y a pas un psychiatre d’enfants, pas un étudiant ou un professionnel s’intéressant de près à la psychopathologie de l’enfant qui n’ait eu entre les mains à un moment ou à un autre ce petit livre. Depuis, d’édition en édition, il a changé de couleur, de titre, a grossi (actuellement 650 pages tout de même !) et s’est enrichi. Tous les troubles mentaux de l’enfant sont ici abordés, à la fois sous l’angle de la clinique, de la psychopathologie, des hypothèses étiologiques et des perspectives thérapeutiques ou de recherche. Mais sont aussi abordés les aspects théoriques, la question du normal et du pathologique, l’organisation des soins, les liens entre psychopathologie et protection de l’enfance, un certain nombre de troubles que les auteurs situent aux « frontières de la nosographie », comme le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité, les fameux troubles de conduites et les troubles multiplex du développement, assez proches des dysharmonies de la classification française.
Autant dire que ce livre n’est plus un abrégé, tant il se veut exhaustif, ouvert sur l’actualité scientifique et clinique et sur l’avenir, tout en défendant « une certaine idée » de la clinique en psychiatrie infanto-juvénile. Il se rapproche plutôt d’un précis ou d’un traité, tout en restant facile et agréable à lire, en gardant une grande accessibilité et surtout une logique d’organisation et de progression didactique qui lui a certainement valu une grande partie de son succès. Cette édition, comme toutes les précédentes, a été complétée, certains chapitres étant totalement remaniés ou réécrits, avec l’aide de David Cohen.
On sent bien que, à l’image de notre discipline, « le Marcelli » est à la croisée des chemins. Les classifications et la nosographie internationales sont un peu plus présentes, même si l’auteur reste prudent quant à leur application systématique à la clinique du quotidien. Les liens avec l’environnement, le social, les mouvements qui traversent notre société (adoption, interculturel, procréation médicalement assistée, etc.) sont abordés. Le chapitre sur les médicaments psychotropes, qui vient clore l’ouvrage, aurait peut-être mérité – dans le contexte actuel – d’être plus développé et argumenté.
Au total on ne peut que recommander la lecture de ce livre plein de vie et de respect pour les enfants, leurs parents et les professionnels qui travaillent avec eux, à tous ceux – et pas seulement les médecins ou les futurs médecins – qui souhaitent disposer d’un livre de base de pédopsychiatrie, en français, complet, actualisé et qui fait référence.
Jean-Philippe Raynaud, pédopsychiatre
Pères et filles Une histoire de regard, de Didier Lauru, Albin Michel, 2006, 15 €
Comment devient-on une femme ? Question ô combien complexe et délicate à laquelle tente de répondre ce brillant essai. Dans cette démarche originale, un angle de vue : le regard du père. La femme est un continent noir, écrivait Freud. Didier Lauru nous propose ici une réflexion sur ce voyage qui mène à cette découverte – par la petite fille d’abord, puis l’adolescente et l’adulte – du devenir femme, grâce à la qualité du regard du père. Construction douloureuse parfois, difficile souvent, mais toujours lente et subtile de cette question du sujet, du désir et de ses réalisations.
Ainsi, s’il explore les arcanes de la féminité, cet ouvrage éclaire surtout les détours et les enjeux de ce processus aux allures de périple semé d’embûches, avec ses accidents et ses ratés, ses conquêtes et ses réussites aussi. S’il est rappelé l’importance primordiale des premiers échanges de la dyade mère-enfant, déterminante dans la mise en place des premières identifications, le regard du père apparaît comme fondateur dans la constitution de la féminité. La problématique est subtile : « Le père crée la femme au travers d’un double regard : un regard d’amour qui, sans être jamais amoureux, définit sa fille en tant que femme ; mais aussi un regard pensant, la légitimant en tant que sujet, lui aussi pensant, et non pas seulement comme objet de désir. » On saisit dès lors l’ampleur des ressorts fantasmatiques à l’œuvre dans cette rencontre, ressorts dont l’auteur définit avec clarté les différentes déclinaisons possibles. Didier Lauru, en ce sens, ne fait pas l’économie de la rigoureuse réflexion théorique nécessaire à l’éclairage de ces problématiques. Il se risque également à livrer son expérience clinique quotidienne à travers l’exposé de nombreuses situations toujours singulières et riches d’enseignements. Dans cette traversée, il évoque entre autres la question du symptôme au féminin, de sa résistance, de sa résolution par l’interprétation dans le transfert, la part insaisissable aussi de cette expérience absolument unique que constitue la cure psychanalytique.
Faroudja Hocini, psychiatre
Vous avez dit justice ? de Marie Brossy-Patin, Xavier Lameyre, Muzo (illustrateur). Introduction et point philo de Bernard Boulley et Philippe Zaluzec. Coédition La Documentation française/Seuil Jeunesse, 2006, 172 pages, 19 €
Rendre la justice : mission impossible ? C’est avec cette question, dont la pertinence est rappelée par l’actualité récente, que Bernard Boulley introduit l’ouvrage de Marie Brossy-Patin et Xavier Lameyre, magistrats. Ce petit traité sur la justice s’adresse tout d’abord aux adolescents et pré-adolescents (à partir de 10 ans), mais aussi aux parents, enseignants et éducateurs. Ses dix-huit petits chapitres sont illustrés de dessins pleins d’humour de Muzo, malicieux illustrateur pour enfants. Ils apportent une touche de légèreté à des sujets parfois graves mais peuvent dérouter certains enfants par leur caractère un peu décalé qui sera mieux appréhendé par de plus grands adolescents.
C’est un véritable outil d’éducation civique et d’ouverture aux questions de justice, qui portera d’autant mieux ses fruits qu’il fera l’objet d’échanges et de discussions entre adultes et jeunes. Il reprend et approfondit des questions qui ont pu être traitées à l’école primaire et au collège. Facilement compréhensible, il se lit un peu comme une bande dessinée.
Sous forme de questions et à partir d’événements d’actualité, il aborde des sujets qui concernent directement les ados (les droits et devoirs des élèves, le racket, le cannabis, la maltraitance, la séparation des parents, la délinquance des mineurs), mais aussi de grands sujets de société (la sécurité routière, l’immigration, la peine de mort, l’euthanasie, la prison). Il donne des explications claires et bienvenues sur le fonctionnement d’une institution judiciaire dont on ne peut pas dire qu’il soit parfaitement transparent pour tous. Le sens et le déroulement des différentes procédures sont ainsi décrits de manière synthétique et replacés dans le contexte de la vie en société : qu’est-ce que la jurisprudence ? À quoi sert une peine ? Qu’est-ce que je risque si j’achète un objet volé ? Que va devenir ma plainte ? Le rôle du juge d’instruction, du juge des enfants, de la cour d’assises, du juge aux affaires familiales, mais aussi de la Haute Cour de justice et de la Cour pénale internationale est abordé.
Les explications de concepts juridiques (légitime défense, magistrats du siège et du parquet, prescription…) et le glossaire en fin d’ouvrage donnent de précieux repères de lecture et de compréhension du système judiciaire.
L’intérêt de cet ouvrage, clair et accessible à tous, est aussi de proposer des thèmes de réflexion : « Peut-on désobéir aux lois ? Critiquer la justice ? Dénoncer un ami ? Suis-je responsable de mes actes ? Est-ce que je fais ce que je veux de mon corps ? », et bien d’autres questions ouvrent de vastes champs de débats aux parents et aux enseignants.
Un travail pédagogique essentiel qui permet de comprendre en quoi justice et démocratie sont intimement liées.
Muriel Eglin, magistrate, avec l’aimable concours d’Anton, collégien, 11 ans
Le bizarre incident du chien pendant la nuit, de Mark Haddon, Nil Éditions, 2004, traduction française par Odile Demange, 304 p., 19 €
Une couverture étonnante et un titre séduisant ! Voici le journal d’un jeune homme de 15 ans, « différent ». Depuis toujours, le petit garçon ne s’est rassuré que dans l’extrême précision. Aujourd’hui, Christopher a 15 ans, 3 mois, 2 jours ! Il est 0 h 7 quand il découvre que le chien, Wellington, est allongé dans l’herbe au milieu de la pelouse… « mort ! »
Avec sa passion pour les sciences et les mathématiques, Christopher connaît tous les nombres premiers jusqu’à 7507, tous les pays du monde avec leurs capitales, il aime les chiens parce qu’ils n’ont que quatre humeurs, « content, triste, fâché, concentré ». Ce chien-là, il l’aimait et il a découvert Wellington, mort, avec une fourche dans le ventre ! Des policiers viennent enquêter, il aime bien les policiers, mais un policier lui dit qu’il a l’air « drôlement secoué », lui pose trop de questions, l’effleure, alors Christopher le frappe. Il est arrêté pour outrage à agent ! La voiture de police qui l’embarque sent le plastique chaud, l’après-rasage et les frites à emporter.
Ce petit anxieux qui s’accroche à ce point aux détails est autiste. On comprend aussi qu’il trouve tous les enfants de son école « idiots » mais, dit-il, on doit dire qu’ils ont « des difficultés d’apprentissage ». Si avant, on disait « tarés, débiles, mongols », aujourd’hui, on dit : « Ils ont des déficiences. » Christopher, lui, veut « prouver qu’il n’est pas idiot » !
L’auteur nous fait entrer magistralement dans ce journal construit à la façon de l’adolescent, c’est-à-dire avec les chapitres numérotés selon les nombres premiers : 2, 5, 7, 11, 13, 17, 19, 23, 29, 31, 37, 41, 43, 47 et ainsi de suite. Comme dans Fantasia chez les ploucs, Christopher déduit des faits bien autre chose que ce qu’un adulte ferait ! Christopher n’est pas idiot, c’est un inadapté social ! Le doute l’angoisse. Sa logique avec profusion de détails l’aide à vivre, au point que cela énerve sérieusement son entourage et ses lecteurs… On veut comprendre son histoire ! Ah, c’est bien un bouquin pour psy ! Bon ! Sa mère est morte et il vit avec son père, très attentif. Le chien de la voisine est mort, une fourche plantée dans son ventre.
Mais qui a tué le chien ? Christopher veut enquêter. Son père refuse qu’il aille voir et consoler la voisine. Alors, on va savoir ce qui s’est passé ? Eh non ! On repart dans le monde de ce gamin énervant, attachant, plein d’angoisses, avec ses manières de s’accrocher à son enquête sur le crime du chien : il se met en boule, il grogne, il attend une heure, dessine, avec une logique à toute épreuve, une ligne qui suit les points dans les étoiles, mais pourquoi Orion plutôt qu’un dinosaure (il nous dessine la preuve) ? Il ne mange pas d’aliments de couleur marron, pas d’aliments jaunes, pas d’aliments qui se touchent dans son assiette ! Il « lance une recherche dans sa mémoire » ! Une bonne journée commence quand il voit passer trois voitures rouges d’affilée, et une mauvaise journée commence quand il voit quatre voitures jaunes ! et une assez bonne journée commence par… et ainsi de suite !
Enfin ! Christopher trouve des lettres de sa mère. Le père avoue : il a tué Wellington, le chien de la voisine, car sa femme n’est pas morte mais elle l’a quitté pour partir avec le mari de la voisine ! Bien sûr, nous comprenons qu’elle n’a pas supporté son petit garçon « différent ». L’adolescent, satisfait d’avoir découvert qui avait tué le chien, s’endort enfin chez sa mère ; elle lui achète des vêtements, il est 11 h 31, il sort sur le balcon voir « la pollution lumineuse » ; il veut passer l’épreuve de maths des A Levels (équivalent du bac !) le lendemain ! Il finit par faire les trois sujets. Il obtient une très bonne note et son père lui offre un chien, un collier, une laisse. Christopher appelle le chien Sandy.
Ce livre optimiste se termine sur une motivation réussie : Christopher va bien plus loin que le but qu’il s’était fixé : « Trouver qui a bien pu tuer Wellington. » Il pourra donc tout faire, d’abord des études scientifiques à l’université, et emmener Sandy et son ordinateur, mais écrire, comme il l’a prouvé ! Il a écrit un livre, a réussi à nous embarquer dans son enquête ! Les relations avec sa psy montrent combien peut être rassurante cette référence : c’est elle qui l’encourage à écrire son journal, lui qui passe son temps à le cacher avec la précision que l’on connaît.
Ce livre est très anglo-saxon : le système scolaire anglais sait intégrer des enfants différents avec des assistants éducatifs, reconnaît la dyslexie comme handicap, peut donner un ordinateur et du temps supplémentaire à l’enfant pour qu’il écrive plus facilement et corrige son orthographe ! Il suffit qu’un enfant soit très bon dans une seule matière pour qu’il existe pour tout le monde, que cette matière soit du sport, de la musique ou du dessin, et ça « booste » un gamin, car il se sent reconnu. Il n’y a pas de petite matière ! Oui, un bac « macramé et tennis » peut donner du bonheur, oui, « le prix d’excellence des enfants d’outre-mer » peut convaincre un jeune Français d’être « à l’aise en école anglaise » et lui faire apprendre la langue ! Ce livre anglais et son style remarquable nous donnent une leçon de pédagogie. L’auteur, Marc Haddon, a écrit et illustré de nombreux livres pour enfants et travaille des scénarios pour la télévision et le cinéma. Il vit à Oxford. Un grand bravo aussi pour la traduction qui se fait complètement oublier.
Ginette Francequin, psychologue, et Christiane de Loustal