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Enfances & Psy

2006/4 (no 33)

  • Pages : 200
  • ISBN : 2749206288
  • DOI : 10.3917/ep.033.0027
  • Éditeur : ERES


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De tous les espaces fréquentés par l’enfant, celui de la maison est sans doute le premier à découvrir, le plus familier, le plus familial, le plus influent dans la construction de ses repères spatiaux et affectifs. L’expérience de la maison est pourtant très variée : certains vivront toute leur enfance et leur adolescence dans le même lieu. D’autres enfants connaîtront des maisons différentes au gré des pérégrinations familiales, des déménagements liés aux souhaits parentaux de s’agrandir, aux mutations professionnelles, aux changements de situation économique, aux séparations. Certains seront partagés entre plusieurs maisons : par exemple, celle des grands-parents lorsque ceux-ci les élèvent, celle de la famille d’accueil en cas de placement, celle de l’un ou l’autre parent en cas de divorce. Beaucoup d’enfants ne connaîtront que l’espace de l’appartement, voire du studio ou de la chambre d’hôtel. Dans d’autres pays, d’autres cultures, la maison et son occupation sont encore très différentes. Les enfants dans la grande misère vivent dans la rue et n’ont pour abri que les égouts. Ils sont sans feu ni lieu.

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Cette diversité d’expériences doit nous inciter à une certaine prudence dans le maniement du concept de maison. Nous sommes toujours tentés de ramener celui-ci à l’image véhiculée par notre imaginaire occidental, celle de la maison bourgeoise avec sa cave, son grenier, son toit pentu et son jardin plein de charme, ses volets comme des paupières, maison idéale, maison rêvée, mais finalement assez éloignée de l’expérience la plus courante.

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La maison est un abri, elle est ce corps enveloppant et protecteur qui vient redoubler, de l’extérieur, l’enveloppe maternelle. Entre les murs extérieurs et l’enveloppe corporelle s’étend l’espace de la maison. Ni dedans de soi, ni dehors, c’est un lieu intermédiaire. C’est l’espace de l’intimité familiale. Il est plus ou moins étendu selon les moyens et l’histoire de la famille, plus ou moins sophistiqué, et son aménagement varie selon les cultures.

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Il est ce chez-soi familier que, simultanément, nous pouvons fermer ou ouvrir à d’autres que nous laissons entrer, pour partager notre intimité à des degrés divers et généralement assez maîtrisés. La maison cultive ce paradoxe d’un dedans-dehors, sorte d’extériorisation de notre moi, évagination qui simultanément nous entoure. Nous sélectionnons ceux qui profiteront de nos vanités, des témoignages de notre intimité choisis pour être exhibés. L’enfant est tributaire de ses parents pour laisser entrer d’autres enfants dans son univers familier, partager son espace ou aller découvrir d’autres maisons.

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L’univers créé par les parents qui s’approprient leur maison est partagé avec l’enfant : c’est aussi son univers qu’il contribue peu ou beaucoup à animer. Il en est aussi souvent l’objet : les parents affichent des photos de lui, ses dessins, ses trophées.

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Ce monde est largement préconscient, puis, quand viennent l’adolescence et la différenciation qu’elle implique, de plus en plus critiqué ou démarqué : l’enfant devient le créateur de ses propres références dans l’espace qui lui est concédé ou qu’il a conquis.

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Beaucoup d’adolescents se plaignent de l’absence d’intimité, qu’elle soit liée à la promiscuité ou à l’intrusion parentale. Ils revendiquent aujourd’hui une intimité, de façon souvent paradoxale, en faisant tout pour ne pas être oubliés.

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La maison est aussi un lieu d’identité : le « Dis-moi où tu habites, je te dirai qui tu es » renvoie certes à la dimension imaginaire, mais aussi à une dimension symbolique, identitaire, celle de l’adresse. La maison, c’est aussi une adresse où l’on peut être joint, trouvé, dans l’espace plus grand de la rue, du quartier, de la ville, etc. Elle détermine aussi l’identité dans sa dimension sociologique et narcissique. L’enfant peut être fier ou honteux de son adresse, de sa maison, tout en y étant attaché. La maison, pour l’enfant, avant d’être celle des parents, est, d’abord, sa maison. Ce n’est que secondairement et tardivement que le « chez-moi », le « chez-nous », deviendra le « chez mes parents », signe qu’il est temps de se trouver un « chez-soi ». Cette évolution est exactement parallèle à celle de l’espace psychique : d’abord intriqué à celui des parents, il s’individualise progressivement, particulièrement à l’adolescence, qui dure de plus en plus longtemps, ce qui explique l’allongement de la cohabitation avec les parents.

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Ces quelques réflexions introductives invitent à saisir l’espace de la maison dans ses multiples dimensions : spatiale, géographique, corporelle, expérientielle, subjective, familiale, historique, sociologique, culturelle… Nous examinerons quelques-uns de ces axes sans vouloir être exhaustif et en privilégiant une lecture à l’intersection du développement subjectif de l’enfant et de la dynamique parentale et familiale qui conditionne l’habitat de cet espace.

La maison, espace réel, terrain d’expériences et de jeu

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La maison est un espace réel qui va contribuer par sa stabilité, sa constance habituelle, sa quotidienneté, sa résistance aux attaques, mais aussi par ses évolutions tempérées, à la construction de la spatialité, à l’établissement d’un espace interne et d’un espace externe, au fur et à mesure que se développent les capacités cognitives de l’enfant et sa maturation psycho-affective.

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C’est un terrain d’expériences sensorielles avec des murs, des portes qui s’ouvrent et se ferment, des fenêtres, des cloisons, un plafond, un sol en bois, en pierre ou en moquette, des meubles durs ou mœlleux, profonds ou non, des odeurs et des bruits, des coins chauds ou froids. La maison est peuplée de bruits : tic tac de la pendule, ronron du réfrigérateur, grincements du parquet, claquements de porte, bruit de fond de la télé… et d’odeurs : des plats qui se préparent à la cuisine, du gâteau qui brûle, de l’encaustique autrefois et des parfums chimiques aujourd’hui, du chien les jours de pluie, des fleurs qui pourrissent dans le vase. La maison vit.

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Elle est le premier terrain de jeu : les obstacles, les escaliers, les objets et les meubles sont autant de matériel d’exercices ludiques où s’entraîne la motricité de l’enfant et se construit son schéma corporel. Sauter sur les lits, grimper sur les chaises, dévaler les escaliers, se suspendre à la rampe, grimper sur le rebord des fenêtres, se cacher sous la table ou derrière un fauteuil, dans un placard, faire tomber une armoire, autant d’expériences qu’autorise la maison et que défendent les parents ! Regarder à l’extérieur par la fenêtre est très différent d’être dehors, c’est déjà dessiner un territoire de l’intime et une fonction spéculaire.

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L’appréhension de cet espace est progressive. Au début, le bébé ne se représente pas la continuité des différents endroits mais plutôt une succession d’expériences temporelles qui s’étayent sur la relation aux objets affectifs, en l’occurrence les parents et toute la famille. Puis les espaces moins familiers de la maison sont reliés aux centres les plus investis car les plus fréquentés et chargés affectivement. Avec la permanence de l’objet, est venue la permanence des lieux. Le territoire connu s’étend. Mais ce n’est que tardivement, rarement avant une dizaine d’années, que l’enfant peut se représenter l’ensemble de sa maison, sa géographie en trois dimensions avec l’articulation des différentes pièces, les niveaux, et, encore plus tard, qu’il peut le dessiner en perspective, ce qui relève aussi de la maîtrise des moyens picturaux.

La maison, un lieu historiquement et socialement organisé

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De la grotte qui abritait nos ancêtres préhistoriques ou de la simple hutte à la maison d’aujourd’hui, c’est toute une culture de l’habitat qui s’est élaborée avec ses nécessités, ses modes et ses canons, en lien avec l’évolution de la société et de la famille nucléaire. Du Moyen Âge au xviie siècle, la maison est, le plus souvent, aussi le lieu du travail : ferme, boutique, atelier, château, etc., et, à ce titre, elle est largement fréquentée et abrite souvent la maisonnée (maîtres, apprentis, domestiques, plusieurs générations familiales), bien plus large que la famille nucléaire contemporaine. Philippe Ariès souligne la confusion entre public et privé et la promiscuité, l’absence de solitude régnant à cette époque. Les pièces sont souvent polyvalentes et en enfilade, ne garantissant qu’une faible intimité. Dans son essai Chez soi : les territoires de l’intimité (Armand Colin, 2003), la sociologue Perla Serfaty-Garzon met bien en évidence la redéfinition des conceptions des espaces du public et du privé parallèlement au développement de l’individualité et à l’évolution de la famille. Celle-ci, sous l’influence du raz-de-marée sentimental du xixe siècle, va se centrer progressivement autour des enfants pour aboutir à la famille nucléaire contemporaine. « Le sentiment de l’enfance est une expression particulière de ce sentiment plus général, le sentiment de la famille nucléaire, qui elle-même est un état d’esprit beaucoup plus qu’une structure, un sentiment de solidarité qui lie entre eux les membres de l’unité domestique et qui les sépare du reste de la collectivité. Ainsi est bâti un climat affectif qu’il faut protéger contre toute intrusion en s’isolant derrière le mur de la vie privée. Cet idéal domiciliaire s’accompagne d’une disqualification de l’espace de la rue. »

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C’est ainsi qu’on aboutit à l’organisation de la maison qui prévaut, aujourd’hui, en occident et qui distingue, de plus en plus, les espaces d’intimité et d’hygiène (chambres, salle de bain, toilettes), les espaces de sociabilité et de réception (salon, salle à manger, cuisine), les espaces de relégation et d’entrepôt (cave, grenier, placards) et les espaces de circulation et de communication (couloirs, escaliers, portes). Le seuil, l’entrée sont le cadre de cette fonction fondamentale qui consiste à laisser entrer et sortir de chez soi. Ils donnent lieu à toutes sortes d’usages, de rituels et de codes selon qu’il s’agit d’une visite de familiers, d’amis, de relations, de visiteurs fonctionnels ou d’importuns.

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Ce schéma, déjà classique, évolue avec la société et l’exacerbation de l’individualisme et du célibat, et, combiné à l’étroitesse des logements en ville, amène un retour au décloisonnement sous la forme d’open spaces, de cuisines américaines, de lofts, de cloisons modulables et la recherche d’une évolutivité de l’espace. L’arrivée de l’ordinateur dans une majorité de foyers impose de lui trouver une place, imprévue dans les canons habituels. À chacun sa solution !

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Les chambres sont le lieu de l’intimité, le lieu où l’on se retire pour s’abandonner au sommeil. L’idéal souhaité par beaucoup de familles, qui n’en ont pas toujours les moyens, est aujourd’hui une chambre individuelle pour chaque enfant. Cette séparation n’est pas facile pour le petit enfant et donne lieu à tout un jeu d’interactions, fonctions de la dynamique inconsciente de chacun des membres de la famille, où se mêlent angoisse de séparation et désir masqué de ne pas laisser les parents retrouver leur intimité de couple, dans le contexte du conflit œdipien. Car la chambre des parents est certainement, avec la cuisine, un des lieux les plus intéressants de la maison, d’autant que l’accès y est mesuré. Lieu des retrouvailles heureuses et régressives et de la consolation, mais aussi lieu interdit, lieu dont on est exclu, lieu de la scène primitive, de la sexualité des parents, finalement cœur de la maison en tant qu’elle est extension du ventre maternel, ce premier logis !

La maison, chargée d’imaginaire

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« La maison natale est plus qu’un corps de logis, elle est un corps de songe », écrivait Gaston Bachelard dans La poétique de l’espace. Nul mieux que lui n’a décrit la verticalité qui conduit de la cave au grenier ni n’a su opposer la rationalité du toit avec l’ossature géométrique de charpente à l’irrationalité de la cave, lieu de l’informe, du souterrain, de l’organique et de la nuit, lieu de la peur.

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S’il nous fait toujours rêver, l’imaginaire bachelardien a pris un coup de vieux : aujourd’hui, les greniers se font rares, ils sont un luxe car, grâce aux Velux, même les soupentes sont transformées en chambres ! Quant aux caves, elles se transforment de plus en plus en vides sanitaires sans intérêt pour l’imaginaire ou n’existent que dans le cadre de l’immeuble : éloignée de l’appartement, séparée par les étages et l’ascenseur, la cave n’est plus cette racine tellurique obscure et angoissante juste derrière la porte de la cuisine ou de l’entrée. Les caves sont devenues collectives ; elles dessinent un no man’s land que les adolescents des cités s’approprient, où ils entreposent les richesses dérobées et où ils expérimentent une sexualité maladroite, voire extrêmement violente.

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Les enfants partagent avec les créateurs la tendance à faire de la maison, un être vivant. Le cinéma, en particulier américain, est plein d’exemples où la maison est un personnage à part entière sinon le personnage principal : maison heureuse, maison hantée, maison qui se transforme, qui devient menaçante, espace inanimé qui se met à vivre sa propre vie.

La maison et le corps

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Les rapports entre le corps et la maison ont été maintes fois soulignés. « La maison est votre plus grand corps », écrivait Khalil Gibran. Sans doute parce que la maison est une extension du corps, un territoire qui le prolonge. Les activités qui s’y développent dans des endroits déterminés se rattachent aux grandes fonctions corporelles : laisser entrer (portes), se nourrir (cuisine, salle à manger), regarder (fenêtres), excréter (wc), digérer (salon), se retirer (chambre), aimer (chambre), se purifier (salle de bain), se déplacer (allées), etc.

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Lorsqu’on demande aux jeunes enfants de dessiner une maison, ils produisent souvent le même modèle, avec deux fenêtres, une porte, une cheminée, une allée et un toit pointu : modèle appris ou fantasme partagé ? Peut-être les deux, le stéréotype relevant sans doute autant des images trouvées dans les livres d’enfant, des modèles appris des parents ou des enseignants que de l’anthropomorphisme inhérent à cette représentation. Cette maison reprend l’essentiel d’un visage ou d’un corps, homologie relevée par les psychanalystes et les psychologues.

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Freud dans La science des rêves souligne que : « La maison revient à la façon d’un symbole monotone… Elle est une des choses habituelles et peu surprenantes derrière lesquelles se dissimulent les réalités profondes de la façade sémantique. C’est la maison qui constitue la seule représentation typique régulière de l’ensemble de la personne humaine… Je connais des malades qui ont conservé la symbolique architectonique du corps et des organes génitaux, chez qui les piliers et les colonnes représentent les jambes, chez qui chaque porte symbolise une ouverture du corps (trou), où toute conduite d’eau fait penser à l’appareil urinaire… »

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Michel Soulé précisait que l’enfant qui répond à l’invite de l’adulte « Dessine-moi une maison » ne dessine pas vraiment sa maison mais une structure qu’il a dans la tête. En fait, il dessine le mixte d’une représentation de ses enveloppes psychiques, de ses images parentales, d’éléments de sa maison et de ce qui s’y passe, comme de ce qui se passe dans son fantasme. Son dessin est à interpréter en fonction des mots et associations qui l’accompagnent dans une dynamique donnée autant par le contexte que par les commentaires de l’adulte.

La maison, théâtre du quotidien

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La maison regroupe ses habitants, autrefois la « maisonnée », aujourd’hui la famille nucléaire. Elle est le lieu où se vivent les moments communs qui constituent une histoire, le lieu où se tissent les liens familiaux basés sur le lignage, certes, mais aussi sur le partage d’une vie commune entre parents et enfants et entre frères et sœurs. La maison est un cadre, un théâtre, scène du quotidien, lieu du psychodrame familial et parental. Elle est réglée de façon inconsciente par la névrose familiale. Son organisation reflète souvent l’espace psychique de la famille avec ses racines transgénérationnelles. Les objets, meubles, tableaux, souvenirs, photos ne sont pas disposés au hasard. La maison vit, témoigne. C’est un espace scénarisé au sens où il est arrangé par ses occupants pour produire une image comme un miroir plus ou moins flatteur mais aussi pour raconter une histoire et peu ou prou séduire le visiteur. L’enfant vivant dans la maison est tributaire de cette organisation qui modèle son sens de l’espace mais aussi sa psyché. Pour Bachelard, la maison est « une des plus grandes puissances d’intégration pour les pensées, les souvenirs et les rêves des hommes… Elle est principe premier, avant d’être jeté dans le monde, l’homme est déposé dans le berceau de la maison » (1957).

L’habitat et l’enveloppe

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La maison ne vit que parce qu’elle est habitée : pas seulement au sens propre mais au sens ontologique du terme ; une maison inoccupée peut nous sembler habitée parce qu’elle porte les traces, les souvenirs, l’empreinte de ses occupants, alors qu’une maison occupée peut paradoxalement nous paraître vide, inhabitée, comme on dit d’une personne qu’elle est habitée ou non, autre façon de dire qu’elle a une âme. Une maison qui ne serait pas habitée est comme une maison vide, des murs inertes, un fragment de réel, une chose morte. La maison s’impose à l’enfant. Ce n’est pas lui qui la choisit mais ses parents, même si, souvent, sa naissance détermine un déménagement. La maison familiale, c’est d’abord l’espace des parents, choisi et aménagé par eux dans les limites autorisées par leur statut social. La façon d’habiter cet espace est d’abord donnée par eux. Tout comme les us, coutumes et règles qui y prévalent et font aussi de la maison un terrain d’éducation.

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Ce sont donc les parents qui assurent le portage, le holding de l’habitat dont bénéficie l’enfant. C’est cet « habiter » qui a une fonction contenante pour l’enfant plus que les murs de la maison. Petit à petit, celui-ci y prend sa place, y joue un rôle, y imprime sa marque, y laisse des traces et nourrit, lui aussi, cet habiter si on lui en laisse le loisir. Quelquefois, les rôles sont inversés, c’est l’enfant qui règne de manière omnipotente sur l’espace, notamment quand les parents sont déprimés ; dans la pathologie, les parents obsessionnels imposent un ordre contraignant qui stérilise l’espace, laissant peu de « jeu », dans tous les sens du terme, aux enfants. Les parents assurent ce cadre de vie, le portent ; il est affecté par leur état psychique : désordre et confusion psychotique, laisser-aller et désinvestissement de la dépression, rigueur et stérilité obsessionnelle, changements chaotiques des borderline, superficialité ostentatoire hystérique, protectionnisme phobique repérable dans les dispositifs de sécurité vis-à-vis de l’extérieur.

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L’enfant autiste ne peut sortir de sa carapace, recherche l’immuabilité (rien ne doit changer dans l’ordonnancement de la maison), alors que l’hyperactif semble être partout et nulle part, à vouloir occuper simultanément tous les recoins de la maison : il ne peut se poser. Ces difficultés évoquent la pensée d’Emmanuel Levinas, cité par Perla Serfaty-Garzon, pour qui la possibilité d’habiter, au sens plein, une demeure réside dans l’existence d’une intériorité, d’une intimité, d’un chez-soi où pouvoir s’isoler. C’est parce que le moi existe dans cette capacité de se recueillir qu’il peut se réfugier empiriquement dans la maison. Le corollaire est la capacité d’accueillir. Avec ce mouvement de recueil et d’accueil, à partir d’une intimité projetée dans la maison, Levinas nous ouvre une perspective intéressante : comment, dans l’expérience de la maison, l’enfant construit-il son intériorité et par conséquent son rapport à l’autre ?

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Les psychanalystes qui ont travaillé sur la maison et l’habitat relient ceux-ci aux enveloppes psychiques. Si Didier Houzel considère qu’« une des composantes profondes de la maison est d’être une enceinte protectrice contre les turbulences pulsionnelles grâce à l’intégration de la bisexualité dans les structures délimitantes de la psyché que sont les enveloppes psychiques », Didier Anzieu précise : « La maison, comme habitat, a pour précurseur la pellicule et la membrane, c’est-à-dire la peau psychique comme contenant, et le contenu est l’accomplissement de la bisexualité c’est-à-dire que la maison est le contenant de la vie sexuelle des parents sur le modèle archaïque des rapports de la bouche et du mamelon. La maison est l’accomplissement de la vie sexuelle des parents, qui aboutit généralement à avoir des enfants. »

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Comme nous l’avons déjà souligné, la façon dont la maison est habitée est tributaire de l’espace et de l’organisation psychique des parents. L’enfant cohabite cet espace. Il voit la façon d’habiter de ses parents qu’il introjecte ou non. Il est habité par son environnement qu’il introjecte en grande partie, mais dont aussi, dans son travail de subjectivation, il rejette les aspects qui ne lui conviennent pas. Au fur et à mesure qu’il se forme un espace intérieur propre, il peut s’approprier un espace tout en se détachant du reste. Comme le disait Mircea Eliade : « On ne peut s’installer dans le monde qu’en assumant la responsabilité de le créer… toute demeure stable où l’on est installé équivaut sur le plan philosophique à une situation existentielle qu’on a assumée. »

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La maison est donc un prolongement de l’enveloppe psychique dont je peux d’autant plus jouer que je dispose d’enveloppes psychiques solides : je pourrai alors être partout chez moi, me construire un habitat là où les chemins de ma vie m’emmènent, je pourrai y faire entrer des autres et partager ma maison en fondant à mon tour une famille.

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L’enfant, dans le creux de la maison et de la vie familiale dont elle est le lieu, construit son espace psychique. Tôt ou tard, il quittera cette enveloppe qui subsistera comme vestige après la mue, en tant que souvenir. C’est un chemin très progressif et souvent incomplet. Ayant quitté la maison familiale, l’enfant devenu adulte aura plaisir, lorsque les parents n’ont pas déménagé, à retrouver son espace d’enfance, voire à se le réapproprier en héritage ; il gardera, dans ses souvenirs, les scènes signifiantes de son enfance qui ont souvent pour cadre des lieux de la maison.


Bibliographie

  • Bachelard, G. 1957. La poétique de l’espace, Paris, puf.
  • Eiguer, A. 2004. L’inconscient de la maison, Paris, Dunod.
  • Serfaty-Garzon, P. 2003. Chez soi : les territoires de l’intimité, Paris, Armand Colin.
  • Soulé, M ; Anzieu, D. (sous la direction de), 1989. « L’enfant et sa maison », Paris, Éditions esf, coll. « La vie de l’enfant ».

Résumé

Français

L’espace de la maison est fondamental pour l’enfant. Terrain d’expériences sensorielles et de jeu historiquement et socialement conditionné, la maison est aussi un espace propice à l’imaginaire. C’est l’abri qui délimite un espace d’intimité partagé, c’est le lieu de la famille.
La dimension de « l’habiter » est éclairée par la philosophie et conduit à penser l’habitat en termes d’enveloppe. En tant qu’extension de l’enveloppe psychique des parents, l’espace de la maison contribue à la construction de l’enfant qui aura à se l’approprier et à s’en détacher pour construire son propre espace et sa propre façon d’habiter.

Mots-clés

  • enfant
  • maison
  • espace
  • habiter
  • enveloppes psychiques
  • parents
  • intime

English

SummaryThe house he lives in is a fundamental space for a child. Although historically and socially an important ground for sense experiences and for games, the house is also a most suitable place for imagination. In fact, it is the shelter defining the limits of shared privacy ; it is the place of the family. The dwelling dimension is enlightened by philosophy and leads to regard home as an envelope. Considered as an extension of the parent’s psychological enveloppe, the space associated to the house has a part in building up a child since he first will have to appropriate it and then to grow away from it to build up his own space and his own home.

Keywords

  • children
  • house
  • space
  • to live in
  • mental shelters
  • parents
  • privacy

Plan de l'article

  1. La maison, espace réel, terrain d’expériences et de jeu
  2. La maison, un lieu historiquement et socialement organisé
  3. La maison, chargée d’imaginaire
  4. La maison et le corps
  5. La maison, théâtre du quotidien
  6. L’habitat et l’enveloppe

Pour citer cet article

Le Run Jean-Louis, « L'enfant et l'espace de la maison », Enfances & Psy 4/ 2006 (no 33), p. 27-36
URL : www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2006-4-page-27.htm.
DOI : 10.3917/ep.033.0027

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