Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.9782749206295
150 pages

p. 166 à 170
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Cabinet de lecture

no 34 2007/1

Éloge du secret, Pierre Lévy-Soussan, Paris, Hachette Littératures, 2006, 190 p. 15,68 €

Sujet d’actualité : le secret. Ou plutôt les secrets, car sous ses divers avatars, il est personnel, de famille, professionnel, médical, judiciaire, partagé, bancaire, d’État, et même de Polichinelle. Et cependant, malgré cette belle et riche diversité, le débat contemporain ne l’appréhende que sur un mode binaire : peu importe sa nature, il doit être caché ou révélé – avec une indéniable préférence pour le second terme.
Déplorant cette mode du « tout-transparent », de la « logolâtrie », Pierre Lévy-Soussan, psychiatre et psychanalyste, clinicien et enseignant, nous propose un livre qui, depuis une base clinique, ouvre de nombreuses pistes de réflexions qui se veulent une « défense et illustration » des bienfaits du secret.
On ne peut aborder l’ouvrage sans penser à celui de Didier Érasme, l’Éloge de la Folie, et aux secrets qu’il véhicule. Filiation secrète d’abord, puisque Érasme, prêtre catholique, naquit d’une folie amoureuse : son père, illégitime, était lui-même prêtre ; vénération secrète ensuite, puisque le titre latin, Encomium Moriae, se voulait un éloge déguisé de Thomas More, son père spirituel. Qu’aurait été l’œuvre d’Érasme, le prince des humanistes, sans ce secret originel qui lui a inspiré son œuvre la plus célèbre ?
Ainsi, dans son Éloge du secret, c’est avant tout aux répercussions du secret que s’attache l’auteur, à son statut clinique, à ses conséquences individuelles et familiales, plutôt qu’à sa genèse, à ses différents états et leurs rapports entre eux.
Puisant dans sa pratique clinique, ses lectures, P. Lévy-Soussan nous met en garde contre les risques et conséquences de jouer à l’apprenti sorcier, en dévoilant coûte que coûte ce qui doit garder sa part de mystère. Quelles conséquences pour cet homme qui put bénéficier d’une greffe de cœur ? Pour cette jeune fille qui se vit imposer par ses parents adoptifs les secrets de ses origines ? Pour l’écrivain Sarah Kofman, prisonnière d’un « intime intolérable » ?
Plus généralement, afin de mieux souligner l’incontournable nécessité pour tout un chacun de préserver son jardin secret, l’auteur présente de nombreuses références psychanalytiques, une grande variété des considérations littéraires, politiques et philosophiques, et donne des illustrations (au sens propre) cinématographiques. Dans un éloge polyphonique du secret, Freud côtoie Hitchcock ; Kafka discute avec Hobbes ; La route de Madison raille Loft Story.
Il nous rappelle les propos de Derrida, pour qui « si le droit au secret n’est pas maintenu, nous sommes dans un espace totalitaire ». Orwell et Huxley auraient applaudi à l’unisson ; quant à Bentham, philosophe utilitariste, il s’est basé sur cette évidence pour élaborer son projet d’une prison parfaite, le « Panopticon ».
On pourra regretter dans cet ouvrage l’absence de considérations ethnologiques sur le secret et son rôle intégrateur de l’individu, de la famille, de la société. Secret initiatique, fraternités secrètes d’élection, transmission magico-religieuse d’un savoir (médical ou autre) : la nécessité et l’efficacité de ces cadres ésotériques ne sont plus à démontrer. La littérature, qu’elle soit psychanalytique, romanesque ou sociologique, ne tarit pas de commentaires à leurs égards. Françoise Dolto, pour ne citer qu’elle, en regrettait la disparition dans nos sociétés contemporaines, et recommandait de les remplacer par les projets, les voyages.
L’éloge de P. Lévy-Soussan n’est cependant pas pour autant idolâtrie. Appliquant le mot de Beaumarchais, pour qui « sans la liberté de critiquer, il n’y a point d’éloge flatteur », il se garde bien d’ériger le secret en dogme absolu, et l’histoire clinique de la jeune Aude nous met irrémédiablement en garde contre l’autre versant du gouffre, le silence du secret hermétiquement clos, le silence des asiles ou des cimetières.
Alors quelle solution à cette injonction paradoxale : devoir maintenir le secret en même temps que devoir le dévoiler ? Le fil rouge de cet ouvrage est précisément de proposer une issue à cette injonction, ce double lien. Depuis le prologue (autobiographique ?) jusqu’au dernier chapitre, au travers des situations cliniques et des apports théoriques et culturels, le thème de l’illusion revient sans cesse sous la plume de l’auteur, l’illusion du magicien et du cinéaste, de l’écrivain et du philosophe, du thérapeute et de l’analyste.
L’illusion peut se définir comme étant une perception déformée, erronée, d’un objet aperçu : le chapeau n’est vide qu’en apparence, car le lapin est caché par le faux fond que nous avons l’illusion de croire être le vrai. Notre perception quotidienne de cet objet qu’est le « secret » a été déformée par son emploi courant, et l’auteur nous rappelle fort à propos son étymologie. Du latin secerno, séparer, trier, nous avons initialement construit « secret », mais aussi « sécrétion », « sécréter ». Puis, au fil du temps, en perdant de vue ce double sens originel, en déformant son sens et donc sa perception, nous avons créé une illusion sémantique, illusion qui est à l’origine du double lien dont nous sommes aujourd’hui victimes.
Illusion d’être persuadé que notre choix se limite à la problématique du dire ou du taire, car le véritable enjeu est de faire fructifier cette antinomie, en opposer les termes, les rapprocher, les concilier, les relâcher, inépuisable et fructueux travail de dialectique clinique. Illusion de croire que le secret est bon ou mauvais, public ou tabou. Car il est tout cela en puissance, et ce n’est qu’à partir de la perception que nous en avons – déformée ou non par l’illusion –, puis de l’usage que nous en ferons, qu’il deviendra blanc ou noir, structurant ou destructeur. Illusion de croire que le secret ne peut être, ne doit être, que caché ou révélé, car le seul fait de choisir l’une ou l’autre possibilité a pour unique conséquence de le figer dans un état immuable, indiscutable, inutilisable, stérile. Sécrétion de la vie psychique, le secret doit par nature rester vivant, fluctuant, furtif, fertile.
Associons librement une seconde étymologie : le pharmakon grec, qui signifie aussi bien « poison » que « remède », merveilleuse illustration d’un autre double lien. Son absence nous fait défaut, son abondance nous nuit ; mais l’art du thérapeute et la science de la posologie le rendront bénéfique.
Secret, sécrétion, pharmakon, le secret est, en définitive, la cinquième humeur hippocratique, qui ne devient pathologique que par excès ou par manque, jamais par essence.
Guillaume Monod

Ces parents qui vivent à travers moi, Les enfants des guerres, Yolanda Gampel, Paris, Fayard, 2005, 200 p., 17 €

Yolanda est psychanalyste en Israël. Dans sa pratique, elle reçoit des enfants, des bébés, des parents en grande difficulté, qu’ils soient palestiniens ou israéliens ; le parcours de l’auteur est singulier, et le lecteur, sans connaître ce parcours, ressentira le profond engagement humaniste de Yolanda Gampel à travers cet ouvrage poignant.
Les enfants des guerres : de quelle transmission – consciente ou inconsciente – sont-ils porteurs, ces enfants et petits-enfants qui, sans avoir vécu forcément la réalité de la guerre, témoignent de l’histoire indescriptible et non représentable de leurs parents et grands-parents ? Toutes les guerres laissent des traces des horreurs subies ou commises, certaines plus encore que d’autres quand il est question de la destruction de l’humain, de sa négation, de la destruction d’une communauté d’hommes. Ces guerres-là portent des noms : la Shoah et tous les génocides qui ont suivi.
Les récits cliniques, introduits par un argument théorique synthétique, montrent particulièrement bien combien est nécessaire l’engagement profond et authentique du thérapeute pour que puissent se dénouer quelques fils d’une histoire qui vient de loin, mais non pas d’ailleurs, car cette histoire se joue et se rejoue au quotidien, vécue dans le corps même du ou des patients. L’auteur avance l’hypothèse de traumatismes « transmis » de génération en génération par effets « radioactifs », et l’histoire de la petite Anat en est un exemple frappant. Les notions de séquelles, de transmission et d’identification radioactives développées dans ce livre sont empruntées à la physique – concept de radioactivité et de ses résidus qui altèrent de façon irrémédiable l’organisme qui a été atteint, directement ou indirectement selon sa proximité ou son éloignement d’avec la source radioactive – et sont utilisées comme métaphore par Yolanda Gampel car, dit-elle, elles traduisent au plus près « les effets monstrueux causés par une certaine violence sociopolitique d’État, par ce que des humains font subir à d’autres êtres humains ». Le concept de transmission radioactive tente de modéliser un phénomène inconscient, l’idée d’une pénétration contre laquelle l’individu ne peut se protéger et qui touche les différentes générations. « Au cours de cette transmission d’une génération à l’autre, certains processus peuvent se produire, suscitant des troubles spécifiques. »
Bien sûr, les détracteurs actuels de la psychanalyse ne verront là que « des contes à dormir debout », persuadés qu’ils sont que tout symptôme a une cause rationnelle, nommable, localisable. Les autres seront, comme moi, touchés, effarés, émus et surtout convaincus une fois de plus que les horreurs vécues au siècle dernier auront changé irrémédiablement l’histoire de l’humanité, l’histoire universelle et individuelle de tous les hommes. Et nous sommes tous concernés par cela.
Catherine Potel-Baranes

Falikou, Écrit par Catherine Loëdec, Illustré par Jörg, Paris, Le Buveur d’encre, 2006, Album cartonné, 15 €

Comment parler de la mort avec un enfant ? Qu’il s’agisse de la mort d’un proche ou qu’il s’agisse de la propre mort de cet enfant, il n’existe, bien sûr, aucune réponse définie à cette question. Et pourtant l’enfant a une conscience de la mort qui évolue avec son âge. Il peut tout aussi bien parfois poser une question très directe ou au contraire rester dans le silence. Le plus souvent lorsqu’un enfant est gravement malade, il sait ce qui le concerne tout en feignant d’ignorer, à l’égard de l’entourage, l’inadmissible possibilité de la mort. Le rôle des parents est de l’accompagner en respectant son rythme de réflexion et son évolution.
Ce conte, Falikou, a été ainsi écrit, par une maman, pour permettre d’évoquer, avec son fils en fin de vie, les sentiments autour de sa mort prochaine. Falikou vit avec ses parents et ses frères et sœurs dans un petit village africain au fond de la forêt. Il y est très heureux et pourtant il doit partir. Une force inéluctable doit l’emmener sur un chemin hors du village, dans la forêt. Ses parents l’accompagnent avec beaucoup d’affection jusqu’au bord du chemin, en lui rappelant la place unique qu’il garde dans leur cœur.
Les phrases sont écrites avec délicatesse et sensibilité. Les illustrations sont magnifiquement réalisées, naïves, colorées, expressives. Comment ne pas être conquis par ce livre tout en nuances, à la fois joyeux et grave, parlant de la vie, de l’amour, de l’accompagnement vers l’inconnu ? L’équipe de pédiatrie du service d’hématologie de l’hôpital Trousseau s’est investie pour promouvoir la sortie de ce conte destiné à aider les familles et les soignants dans l’accompagnement d’un enfant atteint d’un cancer ou d’une leucémie, et a commencé à s’en servir avec certains malades (Auvrignon, 2006 [1]). Nul doute qu’il pourra aussi apporter des aides à d’autres enfants et d’autres familles lorsque se posent des questions autour de la mort d’un être proche. Voila une approche très touchante et très humaine pour des situations délicates.
Antoine Leblanc
Élisabeth Dardart

L’été où il faillit mourir, Jim Harrison, Traduction : Brice Matthieussent, Paris, Bourgois, 2006, 336 p., 23 €

Jim Harrison vient de nous gratifier d’un nouveau petit chef-d’œuvre. La nouvelle L’été où il faillit mourir qui ouvre le recueil éponyme met en scène une nouvelle fois Chien Brun, l’alter ego romanesque de l’auteur. Avec l’humour désespéré qu’on lui connaît, il peint une petite société de personnages confrontés aux difficultés de la vie. Chien Brun, sur le déclin de sa vie, gère son envahissante rage de dents…
Comme si le roman échappait à son auteur, Baie, une enfant handicapée mentale, passe imperceptiblement du statut de personnage secondaire à celui de personnage central. La petite communauté éclatée va constituer une improbable famille recomposée hétéroclite autour de l’enfant. Ce glissement insensible modifiera irrémédiablement les relations entre les êtres au point que l’on ne sait plus très bien à la fin qui est censé, du patriarche déclinant ou de l’enfant, aider l’autre. La dernière phrase de la nouvelle en témoigne : « Baie s’approche et essaye de l’aider [Chien Brun] à monter sur le pont. »
Avec humanité, Jim Harrison nous montre combien le handicap peut permettre de développer des capacités inhabituelles. Ainsi, Baie entretient avec la nature un rapport privilégié. Elle voit ce que d’autres ne peuvent percevoir (les truites dans la rivière), elle parle aux oiseaux qui s’envolent lorsque les autres approchent… Ne vous attendez pas à une thèse sur le handicap, mais délectez-vous à la lecture de ce recueil qui risque de vous donner envie de lire les autres livres écrits par l’auteur de Dalva.
Deux autres nouvelles complètent ce recueil.
Philippe Daviaud
 
NOTES
 
[1]A. Auvrignon et coll. « Peut-on parler de sa mort avec un enfant malade ? », Journées parisiennes de pédiatrie, Paris, Flammarion, 2006.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
A. Auvrignon et coll. « Peut-on parler de sa mort avec un e...
[suite] Suite de la note...