Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.9782749207858
200 pages

p. 6 à 9
doi: en cours

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Dossier : Introduction

n° 36 2007/3

2007 Enfances & PSY Dossier : Introduction

La parole de l’enfant

Jean-Louis Le Run Pédopsychiatre, chef de service du premier secteur de psychiatrie infanto-juvénile de Paris. Muriel Eglin Magistrate, vice-présidente, chargée des fonctions de juge des enfants au tribunal de grande instance de Bobigny. Hélène Gane Infirmière psychiatrique au service de soins et d’éducation spécialisés à domicile, Centre Myriam-David, Fondation Rothschild.
La société a changé et avec elle la famille et le statut de l’enfant. Si celui-ci est en principe beaucoup plus écouté qu’autrefois, est-il toujours mieux entendu ? L’enfant dépend des adultes qui l’entourent, qui sont ses porte-parole mais qui parfois substituent leurs propres demandes aux siennes ou les étouffent. Adolescent, il lui revient de s’affirmer, de s’autonomiser, de prendre la parole, mais c’est souvent à travers des actes ou des comportements que vient s’exprimer ce qui ne peut se dire.
Devant la justice, à l’école, dans les lieux d’apprentissage de la citoyenneté ou dans le cabinet d’un thérapeute, la parole de l’enfant est recueillie, analysée, utilisée, mais sait-on toujours quelle place lui donner ? Les professionnels de l’enfance, enseignants, soignants, éducateurs, psychanalystes, juges, etc., sont confrontés au délicat problème de permettre à cette parole de surgir, d’en créer les conditions, sans pour autant l’idéaliser, la sacraliser, au point de dépasser les intentions et les attentes de l’émissaire. Entre professionnalisme et bonnes intentions, entre fascination pour cette parole et refus d’entendre ce que l’enfant aurait à dire, la voie est parfois difficile à trouver.
Que peut-on faire de la parole des enfants, quelle est la meilleure manière de respecter leur place tout en remplissant notre devoir d’éducation à leur égard ? Plutôt que d’apporter des réponses, chacun des articles de ce numéro pose des questions, parfois dérangeantes, pointe des contradictions, témoigne de pratiques professionnelles diverses.
 
Afin de devenir un outil de communication et d’échange, la parole se construit
 
 
L’infans était, pour les Romains, celui « qui ne parle pas », qui en est incapable. L’enfant qui ne parle pas peut toutefois être écouté et, surtout, éduqué à la parole. Il dispose en effet, dès sa naissance, d’un langage du corps et de la voix, différent de la parole mais tout aussi riche d’expression. Régine Prat nous explique comment le bébé pourra faire de ce langage, grâce au partage affectif, un véritable outil de communication. Cet apprentissage est long et difficile et, pour les enfants perdus dans les syllabes et les sons, les orthophonistes comme Maria Bedos peuvent jouer un rôle de traducteur d’abord, de passeur vers le monde de la parole claire et intelligible ensuite.
À l’adolescence, la parole devient une matière première, une marque identitaire, un outil de reconnaissance entre pairs et de création langagière. Ivan Darrault-Harris nous montre comment la parole adolescente traduit le désarroi que produit le bouleversement physique et psychique de cette période et permet, in fine, d’advenir à l’âge adulte.
Mais la parole, celle de l’enfant tout comme celle de l’adulte, n’a de valeur et de sens qu’en ce qu’elle exprime quelque chose, qu’en raison de son contenu. À la suite du pédagogue Fernand Oury, pour lequel prendre la parole « c’est autre chose que faire du bruit avec sa bouche », Jacques Pain nous montre, à travers l’expérience des ateliers de philosophie, notamment, comment la prise de parole permet aux enfants de métaboliser les expériences de la vie quotidienne et de voir le monde autrement. Il insiste également sur la pertinence des techniques Freinet de conseil démocratique dans la classe pour susciter le désir d’apprendre et celui d’enseigner, et sur l’importance d’organiser la parole pour en construire le sens.
 
La parole de l’enfant est ensuite reçue par celui qui daigne l’écouter
 
 
L’exemple de l’intervention judiciaire auprès des enfants est particulièrement pertinent pour repérer les conséquences d’une parole plus ou moins bien reçue. Les premiers concernés, en nombre, sont les enfants dont les parents se séparent. En effet, sur les treize millions d’enfants vivant en France, plus de deux millions vivraient séparés de l’un de leurs parents (source : enquête de l’ined 1994). Ils sont rarement reçus par le juge aux affaires familiales pour donner leur avis sur leur situation, au point qu’une nouvelle loi du 5 mars 2007 est venue renforcer leur droit d’être entendus par le juge. Laurent Gebler nous explique ce que dit la loi française, et comment les juges et les avocats de Libourne ont inventé une approche novatrice de la question, respectueuse des droits et de la fragilité des enfants.
À la suite de la tristement célèbre affaire d’Outreau, c’est au sujet des enfants victimes de sévices que l’on évoque la parole de l’enfant, notamment pour revendiquer ou mettre en doute sa fiabilité. Jean-Yves Hayez nous montre, au travers de sa pratique d’expert, comment un psychiatre peut évaluer la fiabilité d’un discours d’enfant et quelles sont les limites de l’exercice. Il ne manque pas d’égratigner au passage les pratiques judiciaires qui semblent parfois fonctionner à l’aveugle au détriment de la sécurité et du bien-être des enfants victimes. Pourtant, d’importants progrès ont été réalisés dans le recueil de la parole des déclarations des enfants, notamment par les services de police, ainsi que nous l’expliquent Gérard Berthet et Cyrille Monnot qui détaillent le programme de formation dispensée à ce sujet par l’école de police. Par ailleurs, l’enfant victime est en principe accompagné d’un avocat, qui l’assiste et lui donne des explications. Catherine Chabanne expose son rôle auprès des mineurs en insistant sur la délicate articulation de l’avocat avec l’administrateur ad hoc, qui représente l’enfant en justice lorsque ses parents ne peuvent ou ne veulent pas le faire. Enfin, l’audition de l’enfant en souffrance ne concerne pas que l’enquête pénale, qui vise à trouver un responsable et à le sanctionner : elle est aussi un outil de protection, manié par le juge des enfants. Muriel Eglin met en perspective l’intervention de la justice pénale et de la justice des mineurs, en soulignant leurs modalités protectrices et en posant la question de leur adaptation ou non aux besoins et à la vulnérabilité des enfants.
 
La parole des enfants et des adolescents, comme individus ou comme groupe, est-elle enfin entendue comme elle le devrait ?
 
 
Patrice Huerre nous rappelle tout d’abord qu’à chaque stade du développement de l’enfant correspond un mode d’expression propre, des interactions spécifiques entre adultes et enfants et… des malentendus possibles.
C’est, note Jean-Louis Le Run, qu’avant de pouvoir s’exprimer par la parole, et même longtemps après son acquisition, l’enfant est tributaire de ses porte-parole, de son environnement qui traduit en mots ses manifestations affectives. Ils l’inscrivent dans des récits qu’il devra faire siens ou subvertir en se construisant comme sujet parlant. Le pédopsychiatre à l’écoute de l’enfant et de sa famille doit tenir compte de ces dimensions.
Certains démontrent qu’il est possible de se mettre à l’écoute des enfants et d’agir dans leur intérêt, pour les protéger ou prendre en compte leurs opinions en fonction de leur âge et de leur maturité. C’est notamment le cas d’Antoine Leblanc, pédiatre, qui insiste sur l’importance d’informer l’enfant malade de son état, d’être à l’écoute de ce qu’il dit mais aussi de ce qu’il exprime avec son corps. Il se penche également sur la délicate question du consentement de l’enfant aux soins qu’il reçoit. L’âge et la maturité de l’enfant sont déterminants dans la manière d’aborder ces questions.
Pour d’autres, comme Daniel Calin, après avoir trop longtemps ignoré ce que nous disaient les enfants, nous sommes tombés dans l’excès inverse, au risque de les considérer comme des adultes en miniature et de s’abstraire de la charge de les éduquer. Il prend l’exemple de certains articles de la Convention internationale des droits de l’enfant et de certaines affirmations de Françoise Dolto dont il tente de démontrer les excès. Muriel Eglin lui répond dans un encadré sur une « autre lecture » de cette convention.
Pour prolonger ce dossier, Dominique Versini, défenseure des enfants, expose dans un entretien avec Jean-Louis Le Run comment elle s’attache à favoriser la parole de l’enfant et à prendre en compte la réalité de sa vie quotidienne pour construire ses propositions. Dans son rapport annuel de 2006, elle a notamment formulé des propositions de partage de l’autorité parentale pour permettre aux enfants de familles recomposées de conserver les liens d’attachement qui les unissent à leur famille et aux personnes qui ont pris soin d’eux.
À travers tous ces exemples de pratiques et ces réflexions théoriques, les professionnels de l’enfance qui ont contribué à ce nouveau dossier d’enfances&psy nous font sentir la complexité de cette reconnaissance, toujours menacée d’un excès à l’autre, et pourtant absolument nécessaire aujourd’hui. Dans cette question de la parole de l’enfant, c’est toute l’évolution de la société, de la place que ce dernier y occupe, de la nature de l’autorité, de l’individualisation, de l’acceptation de l’enfant en tant qu’autre et de l’enfant en soi qui est en jeu.
Nous avons tous été enfant, tous revendiqué un jour de voir notre parole reconnue, et aussi souhaité quelquefois pouvoir nous taire !
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