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Enfances & Psy

2008/4 (n° 41)

  • Pages : 168
  • ISBN : 9782749209395
  • DOI : 10.3917/ep.041.0153
  • Éditeur : ERES

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C’est à un libraire parisien, Pierre-François Ladvocat [2][2] Sa librairie, au Palais Royal, était le rendez-vous..., éditeur des romantiques du xixe siècle, que l’on doit ce texte d’André Delrieu. Il a été publié dans une « espèce d’encyclopédie des temps modernes » en quinze volumes entre 1831 et 1834, qui avait pour ambition de convoquer toutes les « imaginations contemporaines » afin de décrire un Paris « multiplié et tricolore ».

Le projet est accueilli avec sympathie par la plupart des écrivains qui soutiennent cet éditeur qui a contribué à les faire connaître, et qui à ce moment est menacé par la faillite. Deux cent trente-trois d’entre eux s’engagent alors à donner chacun au moins deux chapitres, qui composent l’ouvrage de quinze tomes intitulé Paris ou le Livre des cent-et-un.

Aux côtés d’articles divers d’auteurs célèbres tels que Balzac, Chateaubriand, Vigny, Hugo, Sainte-Beuve, Lamartine, Sue et bien d’autres, on trouve celui d’André Delrieu [3][3] La Bibliothèque nationale n’a aucune référence de date... sur les « enfants trouvés », publié dans le deuxième tome en 1831.

Ce texte décrit sans détour la triste réalité des enfants abandonnés au début du xixe siècle.

Depuis saint Vincent de Paul, qui au xviie siècle organise le premier programme d’assistance et contribue à la création de l’hospice des Enfants-Trouvés, le recueil et la protection de ces enfants se sont organisés. Leur sort reste peu enviable. Lorsque cet article engagé est écrit, l’hospice des Enfants-Trouvés héberge alors le « Dépôt », service d’accueil en urgence et de gestion des cohortes d’enfants abandonnés, orphelins de guerre ou de naissance, qualifiés de pupilles [4][4] Loi de 1904.. Du Dépôt, les survivants sont envoyés en province chez des nourriciers pas toujours bien intentionnés [5][5] Ainsi, les Thénardier de Victor Hugo., même si un semblant de contrôle tente alors de s’organiser. En 1849, l’Assistance publique [6][6] Pour de plus amples informations, voir le musée de... prendra le relais.

Jean-Claude Cébula
1

Voici, à mon sens, le résumé des mœurs actuelles. D’autres, mieux prodigues de leur plume, et surtout mes maîtres, diront en se jouant cet infini panorama de la cité qui fait le monde à son moule, cette vie nombreuse où le Parisien se berce ainsi qu’au roulis d’un vaisseau. Moi, observateur jeune, j’ai cherché naïvement le résultat ; j’ai brodé sur le fond. Ce livre est une histoire, dont mon texte, étudié savamment, pourrait clore le drame en dernier chapitre. Dieu veuille que mon ébauche se pardonne ! Ailleurs sont les curieuses spécialités, les investigations mordantes, le coloris chaud de la ruelle, la fine langue des salons ; ici, la vérité crue, le détail honteux et le chiffre sanglant couvriront la faiblesse du narrateur. Et ce n’est pas ma faute si un sujet, pris au hasard dans le roman de la grande ville, rattache à une idée seule la source, le nœud et le progrès de la société contemporaine ; il y a même, dans le fait unique de l’existence de l’hospice des Enfants-Trouvés, une question de haute théorie. Que vous jouissiez à l’Opéra de la plénitude d’une représentation sensuelle, ou que vous contempliez, binocle en main, le cadavre d’un noyé sur les planches de la Morgue, partout et à toujours la Gorgone de l’immoralité regardera vos yeux de ses yeux béants. Chez quelques peuples, la mesure de la civilisation se prend encore à l’âge des monuments funéraires ; en France, on peut estimer l’humanité à l’infection d’un berceau. Vous voyez donc que la raison de l’homme a grandi de tout l’intervalle qui sépare la vie et la mort ; c’est une conquête immense, admirablement taillée à nos imaginations géantes. L’égoïsme est presque littéraire : il veut des monstres.

2

J’allais vous parler de poésies modernes ; et c’est d’un hôpital qu’il s’agit.

3

Jamais édifice public n’offrit un aspect plus directement opposé aux idées pénibles que son existence remue. Il semble qu’on y retrouve à plaisir ce contraste, si répandu chez nous, de simples choses et d’horreurs profondes. En y entrant, vous cherchez des larmes, des émotions philosophiques, du dégoût ; et c’est à peine si vous entendez les vagissements des nouveau-nés ; et partout vous rencontrez, autour de vous et sous vos pas, des fleurs, de bonnes sœurs grises, des rideaux bien blancs, des crucifix, un peu de crime, et voilà tout. On se promène entre ces rangées de berceaux comme dans une prairie ; seulement, dans une prairie, la terre, cette mère commune, rend aux plantes orphelines leur véritable nourrice. On voit des têtes blondes, des figures d’ange, une salle qu’on nomme poétiquement la Crèche, une chapelle mignonne, et un amphithéâtre de dissection. Les bâtiments formaient un ancien couvent d’oratoriens ; aujourd’hui c’est un hospice d’enfants trouvés : il y a deux siècles dans ces deux mots. Rien de remarquable à cet hospice ; il ressemble à un collège, à une manufacture, à la maison du bout de la rue, à la maison de votre père. J’oubliais pourtant une statue que vous saluez pieusement à l’entrée. Vincent de Paul veille dans le vestibule de son temple ; Vincent de Paul, cet homme dont l’instinct évangélique sauva le cinquième des populations qui passeront sur sa tombe. Ses contemporains embarrassés ont écrit son nom dans l’almanach ; Napoléon, lui, en aurait fait un ministre, et pour cause.

4

Lorsque j’arrivai à la grille, mes yeux s’arrêtèrent sur une boîte, ou tourniquet placé à droite de la porte, et s’ouvrant par deux coulisses à l’intérieur et sur la rue. Ce tourniquet représente parfaitement une boîte aux lettres. Il est vrai qu’une mère y jette son enfant à peu près comme un billet doux à la poste, avec cette nuance que le billet doux entame l’intrigue, et que l’enfant la dénoue. L’histoire du tourniquet a subi les caprices de la morale publique. Jadis, la femme misérable ou adultère déposait là, de nuit et mystérieusement, son nouveau-né ; puis, tirant la sonnette pour éveiller la sœur de garde, elle s’échappait dans l’ombre avec ses larmes ou ses remords. À cette heure, un singulier abus a forcément simplifié le recrutement de l’hospice. Il paraît qu’autrefois on trouvait fréquemment au matin dans le tourniquet des enfants morts, et glissés avant le jour à ce lieu de passage, sans doute pour éviter les frais d’enterrement ou escamoter un crime. Ce moyen de frauder la guillotine et les pompes funèbres a disparu. Une sœur veille, pendant la nuit, à l’entrée du parloir, et reçoit les survenants de la main à la main ; le tourniquet ne s’ouvre plus, et son cadenas est rouillé. D’ailleurs, cette voie a perdu le charme du secret. Je vous dirai que maintenant on tient fort peu à cacher qu’on est gêné d’un enfant ; qu’il vienne du boudoir ou du grenier, qu’il tombe d’une calèche ou d’une hotte, avec des langes brodés ou un lambeau de laine, c’est une affaire de ménage, un intérêt de famille qu’on traite à l’amiable. On présente l’enfant au parloir en plein midi ; on le recommande même aux œurs, en répétant avec soin le nom de son père ; on verse quelques larmes et c’est fini. Après cela, que l’infortuné crie, meure, soit déchiqueté par l’anatomiste et cousu en morceaux dans une toile à sac qu’on jette au trou banal du cimetière, peu importe ! L’honneur est sauf, la mère va au bal ou à la Salpêtrière, la civilisation marche, la médecine rayonne, et nous avons à l’université un cours d’économie politique : c’est admirable !

5

Quelquefois, dans des jours rares, le cœur de la mère se rompt d’angoisse au spectacle de cette séparation hideuse ; ses mains tremblent en déroulant le maillot troué ; elle pleure et elle embrasse longtemps l’enfant qui ne l’appellera jamais sa mère. On m’a raconté des aventures touchantes, des regrets cuisants, des drames tout entiers, et dont le coloris rafraîchit cette fiévreuse nature. Il y a de pauvres ouvrières qui marquent leur nouveau-né ; qui suspendent à son cou un ruban, un chapelet, une vieille bague ; qui lui donnent un nom bien aimé et supplient les sœurs de lui donner ce nom. Celles-ci viennent chaque mois, chaque semaine, s’enquérir avec anxiété du sort de la victime, car elles ne doivent jamais la voir ; et, en cas de mort, on leur refuse le cadavre : c’est le bénéfice du scalpel de l’interne. D’autres, ne sachant plus résister à leur douleur, usent d’une fraude pieuse, et s’engagent comme nourrices pour rendre le sein à leur enfant. Ces femmes-là mériteraient un prix de vertu.

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Ce serait une belle chose, philanthropique vraiment, que de rechercher dans quelle proportion les diverses classes de la société se distribuent ces coupables mères ; un pareil dénombrement, s’il était praticable, fixerait ces mille physionomies du vice, qui nous échappent par leur mobilité, et dessinerait arithmétiquement la plus satisfaisante revue de ce Paris complet, depuis la boue de ses carrefours jusqu’à la flèche de son Panthéon. Jamais populace romaine, fouettée par Juvénal, n’aurait étalé au Forum plus d’insouciance et de haillons ; jamais surtout délicieuses infamies du prétoire ne seraient révélées en mémoires plus piquants, même après le pamphlet de Pétrone. Voyez quel coup de massue sur ce réseau si fin d’élégance où dorment les vieux péchés de Lutèce ! Peut-être les économistes trouveraient-ils dans cette légende curieuse le résultat que le pauvre attend depuis la création de leur science. Bientôt il y aurait émulation, sinon de vertu, au moins de bon ton, à réduire progressivement le chiffre jusqu’à la pureté de zéro ; toutes les moralités passeraient à ce laminoir de statistique ; les grandes dames et les grisettes, le boudoir et la ruelle, la misère et la luxure se balanceraient en produit net : un jour, le quartier de la chaussée d’Antin cacherait son nombre ; un autre, le faubourg Saint-Marceau ferait parade de sa fraction. Enfin, pour récompenser ce travail patriotique, l’Académie des Inscriptions ouvrirait ses portes au légendaire.

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J’ignore si les progrès de la philosophie amèneront cet essai de perfectionnement, mais il est certain que l’hospice des Enfants-Trouvés possède déjà un excellent moyen pratique d’y atteindre. C’est un registre, un simple registre où s’inscrivent, à la réception du nouveau-né, toutes les plus minutieuses circonstances qui ont accompagné son dépôt. Sur ce registre, par exemple, on écrit que l’enfant était revêtu d’un linge grossier ou d’une chemisette de dentelle, ou bien encore qu’il était complètement nu ; on y écrit que les parents ont pleuré ou n’ont pas pleuré, les paroles qu’ils ont dites, leurs prières, leur sang-froid, leur gaîté ; on y mentionne le jour, l’heure de l’entrée, le nom de l’enfant, s’il avait un nom, et souvent la maladie dont il était rongé. Vous remarquez là une tournure de renseignement. Enfin, quand la victime meurt, on y prend date qu’elle est morte. Ce registre représente donc les annales volumineuses et précises de la plus extraordinaire chronique qui ait jamais existé. Au surplus, ce memorandum de l’hospice, ce grand livre de la dette publique, est rédigé dans un but utile. Lorsqu’on désire reprendre un enfant des mains de l’État, les pages vieilles et jaunies fournissent le signalement ; vous achetez le souvenir du registre ; on vous marchande le bout de ligne qui seul dans le monde réduit en symbole votre paternité, et tient votre fils sous trois mots. Aussi les employés de l’administration gardent-ils ce livre fameux avec un respect de bedeau ; ils prennent des gants pour l’ouvrir : c’est une relique. Sacrifiez au Dieu ; le tabernacle sautera. Encore un louis, on vous donnera du papier pour transcrire. Personne n’a vu ce livre, personne, pas même l’administrateur qui le plonge dans une armoire : il tremble d’ébruiter lui-même le mystère doré.

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Merveilleux impôt qui, levé sur des retours de tendresse ou de fortune, frappe droit au consommateur ! Il était impossible d’asseoir plus équitablement la balance entre le prêt à usage et la redevance en nature. C’est un chef-d’œuvre de jurisprudence bureaucratique.

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Hélas ! que ne sommes-nous Espagnols ou Prussiens ! On verrait des femmes perdre à dessein leur enfant pour le savoir trouvé. À Madrid, les enfants-trouvés sont tous censés légitimes : d’où il suit que les bâtards courent les rues ; en Prusse, sous le grand Frédéric, prince soldat, et par conséquent très-habile à soigner les populations, les filles-mères nourrissaient publiquement leurs enfants et prenaient rang dans le monde à côté des femmes mariées. Ceci était renouvelé des Grecs. Hâtons-nous donc d’ajouter que Frédéric passait pour un monarque philosophe. Je n’ai jamais été en Prusse ; mais il est probable que cette tolérance philanthropique du grand roi sera tombée en désuétude.

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Il y a un fait curieux et que j’abandonne aux rêveries des utilitaires. Comparativement aux autres capitales de l’Europe, et eu égard à sa population, la ville de Paris est celle dont les hospices reçoivent, année commune, le moins d’enfants-trouvés ; et pourtant c’est la France, parmi les nations, qui se montre la plus ingrate à fixer le sort de ces rejetons de la misère. À Londres, leur éducation sent l’école de Franklin et l’hospitalité d’un peuple industriel. On va même jusqu’à leur donner de bonnes mœurs et quelques vertus ; ce qui est très-rare chez nous. J’ajouterai que, par une mesure de police, les mères sont obligées de se présenter avant les couches. Leur nom échappe au déshonneur de l’enregistrement ; et la honte de la comparution n’amène que les plus misérables et les plus effrontées. En Russie, à Naples, on laisse parler les dispositions naturelles des orphelins avant de leur enseigner une profession et Moscou renferme un hospice où les enfants apprennent la danse, la musique et tous les accessoires de l’art dramatique, sur un théâtre qui est tout entier leur ouvrage, et cet hospice fut le premier auquel Napoléon envoya une garde, le soir même de son entrée à Moscou.

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Ici, à peine adulte, l’enfant-trouvé reçoit, avec le congé de l’administration, un brevet de domesticité. La société, traitant ces malheureux en régie comme les tabacs, veut bien les élever en masse au dernier étage de ses catégories ; on les disperse, bon gré, mal gré, dans la classe la plus commune, avec le présent d’une instruction étroite ; et si le Paria, étonné du massacre de son intelligence, tressaille dans son habit de bure et mord le collier d’ilote, on lui jette un rabot, une pioche, ou la faim. Le choix n’est pas douteux.

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Et si je vous disais que la moitié seulement recueille cet héritage, et que l’autre meurt, décimée par la privation du lait maternel, l’incertitude de la science et l’infection des maladies honteuses ? Aujourd’hui, près des trois cinquièmes des enfants trouvés succombent dans la première année de leur âge. Sur les nouveau-nés, il en périt le quart en cinq jours, et plus des deux tiers après les premiers mois. Cinq ans après le jour où huit enfants auraient été déposés ensemble à l’hospice, il en resterait trois vivants. Mettez douze ans, et vous n’en trouverez qu’un seul ! Avouons que l’art et l’administration sont impuissants à conjurer cette horrible ruine : elle dépend de mille causes, locales ou hygiéniques, qui sont au-dessus de leurs ressources. Toutefois il est consolant de mentionner que le chiffre de cette mortalité décroît de jour en jour ; et les résultats obtenus jusqu’à cette heure, sous ce rapport, ont totalement modifié la situation que présentait, il y a quarante ans, l’hospice des Enfants-Trouvés. À l’appui de mon dire, je me permettrai de citer un fait. Maintenant des voitures commodes transportent à Paris les nourrices du fond de leurs campagnes, et chaque département possède une succursale de l’hospice où les nouveau-nés sont reçus dès qu’on les présente. Croirait-on qu’avant la révolution, l’établissement de la capitale devait suffire à toute la France, et que les enfants étaient traînés de chaque point du royaume pour prendre à ce bureau central un billet de vie ! C’était le plus souvent un certificat de mort. Un homme, un portefaix, traversait à pied les provinces, portant sur son dos une hotte où s’ouvrait une boîte matelassée qui pouvait contenir trois nouveau-nés. Cet homme, à travers la poussière, la boue, le soleil des grandes routes, le branlebas des auberges, cheminait paisiblement vers Paris. Les enfants, debout dans la boîte, aspiraient l’air par le haut. De temps en temps, l’homme s’arrêtait pour prendre ses repas et faire sucer un peu de lait à ses compagnons. Quand il ouvrait le coffre, il en trouvait presque toujours un de mort. Sans plus de souci, il jetait le cadavre et rebouchant le vide qu’il laissait, achevait tranquillement son voyage avec le reste du ballot. À son arrivée, on lui délivrait un reçu de la marchandise. Il ne répondait pas des avaries.

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Si le système actuellement suivi a fait disparaître ces déplorables traces d’imperfection, l’œuvre sans doute est méritoire, mais le bienfait est perdu. En France, comme dans les autres États du continent, l’amélioration progressive du régime des hospices marche en raison directe de l’accroissement du nombre des enfants abandonnés, de telle sorte, qu’à la vue d’un pareil résultat tout individu, sans être doué d’un fort esprit, se surprend à convenir qu’il serait peut-être heureux, pour la cicatrisation de cette plaie sociale, que les nouveau-nés mourussent étranglés par leurs mères, dévorés par la faim, ou raidis de froid sur le pavé. C’est l’opinion savante de Malthus, célèbre économiste allemand, qui a écrit un admirable ouvrage sur la charité. Ce terrible arrêt n’est pas sans appel, mais en présence du chiffre des admissions à l’hospice de Paris, on ne peut se défendre d’y ajouter foi. Dans ces dernières années surtout, le nombre des nouveau-nés admis s’est accru d’un tiers par mois. En 1830, on a compté jusqu’à cinq mille deux ou trois cents dépôts ; et dans le cours de l’année présente, où le malaise général a frappé plus vivement sur les classes indigentes de la population, le mouvement des entrées s’est encore élevé. J’ai sous les yeux un billet de salle, daté du 3 septembre, dont l’immatricule porte le numéro 4202, et nous entrons dans l’hiver !

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On a remarqué que les commotions politiques poussaient toujours au recrutement des enfants trouvés. Après la réaction thermidorienne et au sein des illusions patriotiques du directoire, le nombre augmenta du double en dix-huit mois. Soit que le désir de réparer les trouées ouvertes par le couteau de la terreur fût aussi vif sous la mansarde des prolétaires qu’au milieu des orgies du Luxembourg, soit que les femmes, singulièrement éprises de la mode attrayante appelée demi-terme, en eussent épuisé toute la fleur et puis redouté tous les fruits, l’ère républicaine se grossit à merveille de cynisme maternel. Cette boutade d’enfantement s’accordait de façon très-logique aux goûts militaires du futur dictateur, qui se proposait de rétablir si activement l’équilibre des populations. Mercier assure, dans son Tableau de Paris, qu’on parla long temps du projet d’embrigader l’hospice, et de baptiser soldat tout enfant trouvé. C’eût été une éducation à la Frédéric, la conscription au ventre. Le projet échoua, comme tant d’autres.

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Mais l’influence des crises européennes, les noirs conseils de la misère, le plus sale raffinement de l’égoïsme, auraient beau charger toute la crudité de leurs couleurs qu’elles pâliraient encore en regard du tableau de cette autre peste dont la débauche moissonne incessamment l’enfance, et qui perpétue au cœur de la cité l’héritage de la lèpre et la contagion du sang. Ici, trempons notre plume dans le ruisseau ; je vais vous peindre un égout.

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Laissez-moi donc vous dire, et cette salle réservée où je suis entré avec un frisson d’horreur, et ces corbeilles blanches et vertes, berçant sous leur tenture un double sacrilège, et le sommeil pur des nouveau-nés qui dorment sur la foi du venin, et ces plaies hideuses dont l’homme a déplacé le supplice.

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Avez-vous vu la galerie de Dupont, rue Vivienne ? C’est le même spectacle, plus la réalité des chairs, le tremblement des lèvres, le bruit de la respiration et la moiteur de la peau. Les pauvres enfants illuminent du sourire des anges le masque infernal de leur réprobation. Il y en a qui portent une griffe au front, et semblent rêver du ciel ; ceux-ci, dans le saisissement de la douleur, entr’ouvrent éternellement la bouche comme si leur âme passait ; d’autres, vous regardent fixement avec des yeux si grands, si bleus, si pénétrés d’une vive lumière, que tout ému vous vous penchez sur le berceau pour baiser leurs paupières : ce sont des cadavres. Ils reposent, rangés là contre les murailles, ainsi que des ombres heureuses qui attendent le réveil. À voir l’empressement des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul autour de ces victimes, on devine qu’elles placent dans leur salut la plus digne œuvre de leur mission chrétienne. Sitôt qu’un enfant expire, on couche sur son corps inanimé un crucifix, on ferme les rideaux, et on place au sommet une petite couronne de marguerites blanches et d’immortelles. Ainsi distinguée pour quelques heures entre toutes ses compagnes, la fleur, que le mal et la mort ont flétrie, demeure un gage de réconciliation divine. La mère peut-être maudit encore le nouveau-né que déjà il implore grâce pour elle.

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Femme qui me lisez, femme du faubourg noble ou de la rue d’Antin, oubliez quelque jour, par une matinée brillante d’hiver, la croisée voluptueuse qui vous tamise vert et jaune l’éclat du soleil ; oubliez votre garde-feu d’ambre, aux croquis chinois, aux arabesques perlées ; et dirigez votre promenade vers cette maison blanche de la rue d’Enfer, dont j’ai essayé de vous tracer l’histoire. Certes, l’enchantement d’une vie parfumée n’émigrera pas à votre suite pour gravir le plateau du Quartier latin ; vos jolis pieds s’embarrasseront dans les langes qui jonchent les larges corridors et sèchent au chambranle des hautes cheminées. La voix grave des sœurs, le cri des enfants nouveau-nés, le tableau de leur martyre ébranleront vos nerfs délicats. Mais vous devez cette visite au refuge des misères que votre sexe alimente pour moitié. Car, devant le berceau de l’enfant-trouvé, vous pourrez dire comme Fontenelle, et en versant des larmes : L’amour a passé par là.

Notes

[1]

Établi à partir de la saisie du texte par S. Pestel pour la collection électronique de la médiathèque André Malraux de Lisieux (www. bmlisieux. com). Le texte original provient d’un exemplaire de Paris ou le Livre des cent-et-un. Tome deuxième. À Paris : Chez Ladvocat, libraire de S.A.R. le Duc d’Orléans, MDCCCXXXI.- 422 p. ; 22 cm. Orthographe et graphie conservées.

[2]

Sa librairie, au Palais Royal, était le rendez-vous de tous les lettrés sous la Restauration. Éditeur des romantiques, on lui doit la publication des Messéniennes de Casimir Dela-vigne, des Odes et Ballades de Victor Hugo, des œuvres d’Alfred de Vigny, d’Ourika de Claire de Duras, des Mémoires de Laure Junot d’Abrantès, de Lamartine, de Sainte-Beuve, de Chateaubriand, de Millevoye, le Livre des cent-et-un. C’est chez lui que parurent les traductions de Byron par Amédée Pichot, de Shakespeare par Guizot, de Schiller par de Barante, vingt-cinq volumes de chefs-d’œuvre empruntés aux théâtres étrangers et vingt autres ouvrages de premier ordre, une multitude de mémoires et deux dictionnaires, tous les succès d’édition de son époque.

Le caractère épique de sa destinée n’a pas échappé à Balzac qui en a fait un personnage de sa Comédie humaine : il a dépeint Ladvocat dans les Illusions perdues sous les traits de Dauriat.

[3]

La Bibliothèque nationale n’a aucune référence de date de naissance ou de décès pour André Delrieu qui en tant qu’« écrivain-auteur dramatique » a publié plusieurs ouvrages dans la première moitié du xixe siècle. Dans La lorgnette littéraire : dictionnaire des grands et des petits auteurs de mon temps de Charles Monselet, publié en 1857, André Delrieu est mentionné comme « un homme d’un très grand talent, cœur allemand, esprit français. Le rêve et la seconde vue l’ont beaucoup préoccupé. C’est un de nos premiers écrivains ; qu’en a-t-on fait ? quel journal le sollicite ? quelle revue s’honore de le compter dans ses rangs ? il a une place de 1500 francs à la préfecture de la Seine. »

[4]

Loi de 1904.

[5]

Ainsi, les Thénardier de Victor Hugo.

[6]

Pour de plus amples informations, voir le musée de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, Hôtel de Miramion, 47 quai de la Tournelle, 75005 Paris.


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