Enfances & Psy 2010/3
Enfances & Psy
2010/3 (n° 48)
176 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749213132
DOI 10.3917/ep.048.0164
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Cabinet de lecture
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La consultation avec l’enfant, Approche psychopathologique du bébé à l’adolescent, Pierre Delion


Masson, collection « Les âges de la vie », 2010.

2 N’ayant pas eu la chance d’avoir Pierre Delion comme professeur de pédopsychiatrie (actuellement à la faculté de médecine de Lille 2), je ne connaissais pas ses vertus pédagogiques, en dehors du champ de la psychose sur lequel il a déjà beaucoup publié. Je les découvre en lisant son dernier livre qui n’est rien moins qu’un ouvrage de référence pour tout professionnel de l’enfance (psychiatre, psychologue, pédiatre, étudiant, psychomotricien, orthophoniste, éducateur, assistant social, infirmier), quelle que soit l’institution où il travaille. Qu’attend-on d’un ouvrage de référence ? Qu’il ne soit pas ennuyeux (bien que ça ne se dise pas !), qu’il soit clair, complet, non idéologique, sans pour autant tout mettre sur le même plan. Ce livre réunit ces qualités. Et quand une professionnelle ayant de longues années d’expérience le lit avec plaisir et y apprend encore des choses, cela signifie que vous ne serez pas déçu.

3 La consultation en pédopsychiatrie ne peut être assimilée aux autres consultations médicales car la rencontre avec l’enfant – qui ne vient pas de sa propre initiative – modifie l’exercice dans son déroulement et ses objectifs. Un enfant, seul, n’existe pas : il a un âge et des parents, ce qui modifie aussi l’exercice.

4 La pédopsychiatrie repose sur des bases théoriques qui évoluent. Elle ne s’exerce pas en solitaire mais souvent dans un cadre institutionnel, lui-même en relation avec d’autres professions (paramédicales, pédiatriques et neuropédiatriques, métiers de la génétique et de l’Éducation nationale), ce qui ne manque pas de poser parfois quelques problèmes qui ne sont pas éludés.

5 Comment décrire au mieux la complexité d’une consultation en pédopsychiatrie ? En la décomposant. En fonction, d’abord, de l’âge : bébé, enfant ou adolescent. En fonction de ce que l’on fait : parler, observer, jouer, dessiner, prendre des notes. En fonction de ce que l’on accueille et que l’on est censé transformer : la souffrance psychique. En fonction du ou des diagnostics, sans méconnaître les classifications en vigueur qui n’élimineront jamais la subjectivité du clinicien. Enfin, en fonction des indications de soins, s’ils sont nécessaires, et du pronostic, qui est un exercice proche de l’impossible à moins de le réduire à produire une statistique, ce qui n’est satisfaisant ni sur le plan humain, ni sur les conséquences auto-réalisatrices que peut avoir une prophétie.

6 En intégrant la description des principaux symptômes psychiatriques dans l’ensemble plus vaste de la psychopathologie (observations cliniques et rappels de quelques repères psychanalytiques à l’appui), Pierre Delion nous montre qu’une approche humaniste de l’autre n’est jamais réductrice : tout ce qui peut servir à comprendre, à faire comprendre, à dénouer une situation, à poser des indications de soins, peut et doit être mis au service de ce qui est avant tout une médecine de la relation avec l’enfant et ses parents.

7 Un chapitre entier est consacré au travail spécifique avec les parents, la fratrie et les grands-parents, tant leur fonction et la façon dont ils la mettent en pratique est indissociable de l’enfant. Une section entière est réservée à l’annonce du diagnostic, qui n’est pas l’exercice le plus facile de notre pratique, tant s’en faut, et dont il importe de connaître quelques principes de base avant de se lancer.

8 Si ce livre ne suscite pas de vocation ou ne conforte pas la passion de ceux qui ont choisi de travailler dans ce domaine, c’est à désespérer. Or, nous avons plus que jamais besoin d’espérer.

9 Caroline Eliacheff
Pédopsychiatre, psychanalyste

Anna Freud et son école. Créativité et controverses, Florian Houssier

10 Campagne Première, avril 2010

11 Dans ce livre, Florian Houssier, psychologue, psychanalyste, maître de conférences à Paris V, explore les débuts de la psychanalyse d’enfants marqués par le travail pionnier d’Anna Freud à la demande de son père.

12 L’expérience de l’école de Hietzing, qu’elle a promue de 1926 à 1932, s’intrique aux méthodes éducatives novatrices du début du xxe siècle ; elle fut le creuset clinique d’une psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent balbutiante. Jamais jusqu’ici n’était paru un livre retraçant cette expérience. Malgré la volonté de certains de ses acteurs, critiques ou hagiographes, aucun n’a pu, ni voulu écrire cette histoire courte de quatre ans. Il semble bien qu’après-guerre, plus personne n’avait intérêt à déterrer une expérience controversée. Anna Freud avait alors une place incontestable dans l’institution psychanalytique, mais les controverses avec Melanie Klein l’obligeaient à la prudence.

13 Florian Houssier nous donne donc une heureuse première occasion de nous familiariser avec les débuts de la psychanalyse d’enfants et d’adolescents grâce à ce livre épais aux références bibliographiques très nombreuses, certaines inédites, qu’il est allé rechercher aux archives Freud de Washington. Il nous propose d’entendre le titre de son livre Anna Freud et son école, dans la polysémie du mot école, ce petit lieu éducatif expérimental, construit en bois au fond du jardin de son amie Eva Rosenfeld, la Matchbox school, une boîte d’allumettes, appelée aussi The closed school, qui définit bien ce lieu protégé d’un monde hostile, d’une Autriche ruinée par la guerre et où monte l’antisémitisme. Des parents inquiets, épris de psychanalyse, hostiles aux vieilles méthodes éducatives coercitives, confient leurs enfants à la fille du maître.

14 L’histoire des liens entre la psychanalyse et la pédagogie est intimement liée à la biographie d’Anna Freud. Elle reçoit la formation de Maria Montessori, exerce comme institutrice entre 1915 et 1920. Elle quitte l’enseignement pour choisir la psychanalyse. Auguste Aichhorn, Siegfried Bernfeld, et Anna Freud sont admis en 1922 à la Société psychanalytique de Vienne. Tous trois ont théorisé les liens entre pédagogie et psychanalyse, et leur application auprès des enfants.

15 On sait que Freud était fier de l’intelligence, mais aussi inquiet de la vigueur de son petit-fils Ernst Halberstadt, l’enfant à la bobine, qu’il observait avec autant d’attention. À la mort de sa mère, Sophie, il est implicitement confié à Anna qui aimerait l’adopter et qu’elle entraîne avec elle dans l’école d’Hietzing. Lier la psychanalyse d’enfants et les méthodes éducatives est une évidence pour Freud. Il écrit à Melanie Klein, le 22 février 1928 : « Votre revendication d’une véritable analyse d’enfants à part entière, indépendamment de toute mesure éducative, me paraît être sans fondement théorique et impraticable dans la réalité. »

16 Si tout est donc en place, pratiquement et théoriquement, pour cette expérience novatrice, le lecteur de Florian Houssier a le sentiment que cette clinique naissante trouve son origine dans une tentative de réparation des carences affectives et des deuils subis par les promoteurs de l’école plutôt que dans la mise en application d’une théorie. Comme dans tout projet militant, on ne peut négliger les sources refoulées qui y ont conduit.

17 Eva Rosenfeld, très déprimée, endeuillée de sa fille Maedi, bouleverse Anna qui lui écrit en 1927 : « J’aurais voulu avoir une petite fille, je l’aurais partagé avec toi. » Plus tard : « tout ce qui est à toi est à moi », ou encore : « Tout ce que tu vis, je le vis aussi. » Houssier écrit qu’on trouve dans la biographie d’Anna Freud de quoi abonder ses trouvailles conceptuelles, ici la « cession altruiste ». Elle envoie Eva en analyse chez son père et la Bergasse devient son refuge ; quant à l’école, elle est un mémorial, un cénotaphe dédié à la fille qu’elle a perdue. La troisième femme fut Dorothy Burlingham, une américaine, petite-fille du joaillier new-yorkais Charles Tiffany, venu en Europe pour traiter les troubles psychologiques de son fils aîné. Dorothy quitte aussi son mari resté aux États-Unis. Anna prend ses enfants en analyse et noue avec Dorothy une relation d’amitié amoureuse très intense. La famille s’installe à Bergasse à l’étage situé au-dessus des Freud.

18 Dès sa création, les trois femmes dirigent de près ou de loin l’école d’Hietzing et sont les employeurs des éducateurs Peter Blos et Érik Erickson, les seuls hommes de l’affaire, ce que ce dernier évoqua comme « une atmosphère sévèrement féminine » ! On sait qu’Anna n’a pas de liaison, que Dorothy est seule avec ses enfants et qu’Eva est absorbée par ses deuils impossibles. Plus tard, les jalousies vont miner les relations sororales du trio.

19 Anna est l’analyste de la plupart des enfants de l’école ; et c’est elle qui doit être au courant de tout ce qui s’y passe. La confusion des espaces psychothérapiques et éducatifs est totale. Les conséquences ne se font pas attendre : sous les dehors de libéralités éducatives, de l’absence de coercition, les enfants subissent par l’analyse un contrôle bien plus retors. Un des élèves, Peter Heller, le seul qui souhaitera plus tard écrire une histoire raisonnée de l’école, appelait Anna « sa sainteté épineuse ». Il écrit à son propos : « Son idéal était celui d’une liberté gagnée par le renoncement, et issue de la maîtrise, de l’accomplissement volontaire de la loi. Peut-être aspirait-elle, elle-même, à cette liberté – quelque peu ascétique – et y est-elle parvenue à travers une vie dédiée à son père et à la cause de la psychanalyse. Il y a la façon dont elle se faisait aimer, une façon chastement séductrice, après qu’un enfant ou je suppose un analysant aient appris à vouloir faire ce qu’il devait faire. » C’est une terrible emprise qui est ainsi décrite.

20 La question de l’amour, dans cette famille élargie, une sorte de phalanstère, qui viendrait réparer les deuils et les traumas que chacune d’entre elles avait été amenée à vivre, s’inscrit aussi bien dans la psychanalyse que dans la vie. Anna aspire à un monde qui lui serait enfin fidèle, où « on ne se dessèche pas à force d’y errer ». Pourtant, l’expérience tourne court après le suicide d’un adolescent, et le retrait progressif d’Anna.

21 En 1932, Eva Rosenfeld ferme l’école ; les élèves américains rentrent aux États-Unis et l’école sera détruite et brûlée par une bombe pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le devenir des enfants reste un échec : Mabbie et Bob Burlingham continuent de souffrir de leurs symptômes ; Anna les suivra jusqu’à l’âge adulte. Il semble que Bob se soit suicidé en absorbant de l’alcool et des médicaments sur le lit d’Anna Freud, et quatre ans plus tard en 1974, sa sœur Mabbie absorbe des somnifères et meurt à son tour. L’école était une parenthèse enchantée rêvée par des adultes en mal de leur propre enfance. Dorothy Burlingham constate son échec dans un article et regrette le surinvestissement du monde interne au détriment du monde extérieur.

22 Florian Houssier écrit que pour les enfants, tous devenus psychanalystes, la cause analytique est un élément intériorisé : il faut être analysé pour être aimé, et s’accorder avec les idéaux liés aux valeurs de la famille élargie. Pour Peter Heller, l’école est construite sur un fond maternel mortifère, une toile d’araignée dont il est impossible de se dégager par soi-même ; l’analyse devient substitut religieux. Et Houssier de poser la question essentielle de son livre : comment transmettre sans inféoder le sujet à l’idéalisation d’une théorie ?

23 La vie personnelle des acteurs, enfants et adultes, de l’école, et la clinique psychanalytique sont ici indissociables. La psychanalyse devient une extension d’une pratique de vie qu’il s’agissait de réformer, d’améliorer pour échapper à l’enfermement traumatique dont ces adultes, futurs psychanalystes d’enfants, se sentaient prisonniers. La Match box apparaît alors proche d’un projet social utopique tel qu’on a pu en connaître au xixe siècle. Florian Houssier fait le constat de ce paradoxe : l’analyse devient quelque chose qui dévore la vie en s’y substituant.

24 Il n’empêche que la plupart des enfants ont eu de bons souvenirs des méthodes pédagogiques utilisées à l’école d’Hietzing ; tous disent qu’ils ont appris avec plaisir en suivant la Project méthod : c’est l’enfant qui décide des thèmes d’enseignement auxquels il adhère. Le thème paradigmatique de l’école fut la vie des Esquimaux, une véritable satisfaction substitutive pour Ernst Freud : « Cela provoquait la curiosité. Le sujet n’était pas miné. Si nous avions choisi de traiter de l’apprentissage de la propreté, cela aurait constitué un sujet miné par avance. Cette école a permis à des enfants uniques comme moi de rencontrer des pairs. »

25 Florent Houssier insiste, dans son livre, sur l’émergence d’une clinique psychanalytique de l’adolescence initiée par Anna Freud. Il est vrai qu’elle s’est intéressée aux plus grands de l’école, mais avec une grande sévérité. À juste titre, elle était inquiète de l’avenir de Bob Burlingham et se demandait comment dompter la pulsionnalité sauvage des adolescents, elle qui incarnait précisément refoulement, cession altruiste et sublimation des conflits sexuels dans le travail ! C’est probablement la raison qui lui fait favoriser l’abord psychopédagogique et l’aide aux familles en difficulté avec leurs enfants adolescents. Avec Auguste Aichhorn, qui fut le dernier directeur de l’école, elle vise à s’assurer de l’affection et de la collaboration des enfants, progressivement, quitte à inférer dans leur vie.

26 Aujourd’hui, nous concevons notre travail dans un respect scrupuleux de l’intimité de l’espace psychique tel qu’il se déploie en psychothérapie, et nous n’avons pas, comme à l’école, de soucis normatifs.
Le lecteur, habitué aux prises en charge éducatives ou psychothérapiques trouvera dans cet ouvrage très documenté les sources premières de son travail, aujourd’hui méconnues, peut-être implicitement répudiées par les apports plus actuels de Ferenczi et de Winnicott…
Jean-François Solal
Pédopsychiatre, psychanalyste

 

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