Enfances & Psy 2010/3
Enfances & Psy
2010/3 (n° 48)
176 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749213132
DOI 10.3917/ep.048.0009
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Dossier

Vous consultezIntroduction. Les enfants d’aujourd’hui sont les citoyens de demain

AuteursTaïeb Ferradji du même auteur

Psychiatre, praticien hospitalier, hôpital Avicenne, aphp

Didier Lauru du même auteur

Psychanalyste, directeur du CMPP Étienne-Marcel.

Les enfants d’aujourd’hui sont des passeurs. Les enfants de migrants, peut être plus que les autres, contraignent les adultes et en premier lieu les parents, à l’invention. Ils sont capables de faire un pas en avant, un pas sur le côté, un progrès ou une déviation, et rappellent que la culture ne survit qu’en changeant sans cesse. Ils sont les seuls à même de faire comprendre la culture en fonction de la situation actuelle et de la faire passer dans la culture environnante. Ils remodèlent continuellement l’héritage en l’actualisant.

2 Enfance et migration se conjuguent au pluriel. Ces différences se retrouvent aussi bien dans la clinique du bébé, que celle de l’enfant, de l’adolescent et de l’adulte qu’il deviendra.

3 Œuvrer pour une psychopathologie de l’altérité, c’est, en permanence, s’astreindre au décentrage, travailler son contre-transfert, notamment dans sa dimension culturelle. C’est aussi tenir compte des apports de l’anthropologie, de la philosophie, des sciences sociales et de l’éthique, dans l’élaboration d’une démarche clinique engagée et inscrite dans une société dont les mutations sociales et culturelles sont de plus en plus massives, rapides.

4 Reconnaître les besoins de l’enfant, ceux de ses parents, les évaluer de manière pertinente, penser puis construire des dispositifs et des réponses adaptés sont à la fois des enjeux cliniques et sociétaux. Comment accompagner, écouter, comprendre et mieux soigner ces êtres qui, quand ils ne viennent pas d’un ailleurs étranger et lointain, peuvent avoir des racines culturelles qui confrontent professionnels et cliniciens à une « inquiétante étrangeté » ?

5 Pathologie mentale et différence culturelle renvoient à la singularité, voire au risque d’exclusion. L’enfant venu d’ailleurs ou de parents migrants y est peut-être le plus exposé. L’éthique d’une société serait à évaluer en fonction de la manière dont elle traite ses étrangers et de la place qu’elle donne à ses malades, notamment à ceux d’entre ses membres atteints de troubles mentaux. Le respect de l’autre naît de la représentation qu’on s’en fait, s’exprime par la manière dont on en parle et dont on le nomme. La relation à l’altérité participe de la conception que nous avons de la culture de l’autre. L’acceptation du xenos, de l’étranger, se fait au travers de cette ouverture à l’altérité.

6 Par une sorte de définition par construction de concepts, par leurs façons de vivre, parfois par leur souffrance, voire leurs passages à l’acte, ces enfants venus d’ailleurs ont la capacité de dire aux parents, aux professionnels et à la société dans son ensemble, quel modèle de famille, de soin et de société nous promouvons. Beaucoup posent la rupture, non comme une trahison, mais comme le plus sûr moyen de rester fidèle à la tradition et aux processus de changements indispensables dans le parcours vers l’autonomie. Dans cette perspective, la transmission ne va pas toujours sans risques, et quelquefois sans affres.

7 En effet, l’acte de transmission est à la fois quotidien et universel : comment cela se passe-t-il en exil ? Si la manière d’être parent est profondément marquée par la façon d’avoir été enfant, la migration introduit une rupture du cadre culturel et symbolique qui contraint les parents migrants à littéralement inventer de nouvelles manières d’être, de faire et de transmettre. En Afrique ou en Orient, par exemple, il est courant de désigner un individu par son lien de filiation (celui acquis par les parents ou acquis après l’arrivée des enfants) : on le désigne alors comme « fils ou fille d’untel », « père ou mère d’untel ». De la même manière, la désignation par le « vide » prévaut pour celui qui n’a pas de descendance. Il s’agit dans ce cas de « père ou mère de rien ».

8 Cependant, la clinique nous montre les failles et les ratés de la transmission. Quand la transmission ne peut se faire, le sujet est à la recherche de soi. Il se trouve dans l’impossibilité de se réaliser en affirmant son individualité, il rencontre des impasses sur la voie de sa subjectivation. Le milieu, en affirmant son devoir social et en lui refusant cette reconnaissance, exige de lui une démarche inverse et paradoxale. Double contrainte qui pousse souvent le sujet à se réfugier vers le conflit, et nombre de formes d’expression agies du symptôme.
Or, la transmission reste un acte empreint de culture : différentes contributions dans le champ de la transmission sont ici réunies dans une perspective pluridisciplinaire, permettant de revisiter les différents modèles et registres de la transmission. De l’anthropologie périnatale au Maghreb et ailleurs à l’accouchement dans la migration ; de la naissance en exil et des premiers pas dans la construction de la parentalité à la naissance du langage et aux avatars de son développement ; de la fonction de pare-excitation et de présentification du monde aux enfants, avec le risque de vécu d’étrangeté, voire de discrimination, dans les cas de silence des parents et de lacunes dans la transmission, la clinique des enfants migrants et/ou de parents migrants nous enjoint à la nécessité sinon l’impératif d’apprendre à maîtriser le rejet et de vivre les différences. Les expériences d’un groupe de parole pour mères en difficultés avec leurs enfants adolescents, d’un groupe de slam pour adolescents animé conjointement par un artiste et des psychologues, et d’un groupe d’intermédiation culturelle dans le cadre de procédures ou de suivis sociojudiciaires mettent en exergue l’importance de la créativité et du métissage dans ce domaine. À la diversité et à la différence dont sont porteurs les enfants de migrants répondent en écho la réflexion et la pratique de professionnels venus d’horizons différents, ce que ce dossier propose notamment de mettre en valeur.

 

POUR CITER CET ARTICLE

Taïeb Ferradji et Didier Lauru « Introduction. Les enfants d'aujourd'hui sont les citoyens de demain », Enfances & Psy 3/2010 (n° 48), p. 9-11.
URL :
www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2010-3-page-9.htm.
DOI : 10.3917/ep.048.0009.