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AuteursPatrice Huerre du même auteur
Patrice Huerre, psychiatre des hôpitaux, psychanalyste, président de l’Institut du virtuel.Faroudja Hocini du même auteur
Faroudja Hocini, psychiatre, docteur en psychanalyse, membre du comité de rédaction d’enfances &psy.Menteur, affabulateur, imaginatif, inventif, délirant, mythomane...
2 Ces termes témoignent de la diversité des représentations que peuvent avoir les adultes à propos du « mensonge » d’un enfant ou d’un adolescent, selon leur place, leur histoire ou leur métier. Elles varient bien évidemment selon l’âge (quand et comment le mensonge vient-il aux enfants ?), et le contexte dans lequel le mensonge intervient.
3 La question du mensonge, qui pose en négatif celle de la vérité, voire de la transparence (« il faut tout dire ») érigée en idéal, provoque ou inquiète les parents et les enseignants, met en difficulté les travailleurs sociaux et ceux de la justice, et intrigue les médecins et les psys.
4 Depuis Freud, nous connaissons la force des fantasmes qui peuvent conduire à mentir en toute sincérité consciente, comme nous rencontrons chaque jour dans notre pratique clinique les raisons souterraines à visée défensive par exemple qui président à cette parole trompeuse. Notre époque qui privilégie la transparence ne facilite pas la prise en compte singulière de la fonction de ce qui est nommé mensonge et de la culpabilité qui en découle souvent : il n’y aurait que du visible ou du dissimulé, du vrai ou du faux.
5 Ce numéro vise à démêler ces enjeux, à partir des questions qui se posent dans les pratiques des professionnels de l’enfance et de l’adolescence.
6 Un bébé peut-il mentir ? Un adolescent peut-il ne pas mentir ? Un enfant qui ne ment jamais est-il normal ?
7 Quels sont les intérêts du mensonge ? Ne pas être sanctionné (« faute avouée est à moitié pardonnée ») ? Ne pas perdre l’amour dont on bénéficie ? Faire comme on voit faire autour de soi ? Donner une image glorieuse de soi (« même pas mal ») ?
8 Mensonge et imagination ont-ils partie liée ?
9 En quoi les modes éducatives (« on doit tout dire à ses parents ») interviennent‑elles ?
10 Et le modèle parental tel qu’il est perçu par l’enfant ?
11 Et que penser des adultes qui mentent aux enfants : pour les « protéger », les écarter…
12 Ces questions ont des conséquences concrètes dans les pratiques : celle de la crédibilité des dires d’un enfant qui se plaint, par exemple, ou celle de la dimension psychopathologique qui pourrait être attribuée à des mensonges récurrents. Ou encore : peut-on apprendre sans accepter et respecter les règles préalablement établies (en grammaire comme en mathématiques par exemple), préférant en imaginer d’autres ?
13 Elles interpellent aussi nos représentations théoriques de la vie psychique : de la première à la seconde topique freudienne ; la place de la subjectivité dans un monde cherchant à tout objectiver ; la fonction défensive du mensonge et de l’oubli.
14 François Dutrait nous aidera à situer philosophiquement le lieu du mensonge : seuls les êtres parlants peuvent mentir, rappelle-t-il. Mais cela suppose que le langage, chargé d’exprimer ce qu’un sujet ressent ou pense, mais encore de communiquer des informations, soit adéquat avec ce qu’il exprime ou ce qu’il communique. Une telle conception du langage comme adéquation implique que l’échange langagier n’a de sens que sur le fond d’une confiance réciproque entre le locuteur et le destinataire concernant la véracité de ce qui est dit. Or, le philosophe nous pousse à penser que c’est la structure même du langage qui rend possibles et l’erreur et le mensonge. Une approche logique du paradoxe du menteur, des approches linguistique, métaphysique et psychanalytique éclaireront le nouage de la vérité, du mensonge et de l’erreur, et détermineront les conditions de possibilité d’une prise de position éthique, et non morale, du sujet.
15 Inscrit logiquement au lieu de la parole, le mensonge s’avère être un temps logique de la constitution du sujet, autant que chronologique, comme le souligne Malika Bennabi en proposant, à partir de la culture comme site anthropologique du mensonge, de rendre compte des différentes capacités logiques du sujet en fonction de son âge et de ses coordonnées historiques. Il s’agit donc de préciser la manière dont apparaît et se développe la capacité de mentir : mentir, travestir, fabuler… Autant de termes qui cherchent à rendre compte de la façon, toujours singulière, d’être en relation avec l’autre.
16 Daniel Marcelli et Marc Poget expliquent comment le recours aux mensonges peut s’avérer nécessaire et même salutaire pour l’enfant lorsqu’il est face à une réalité trop violente. Ils nous montrent comment l’enfant ne saurait se construire sur un mode de communication privilégiant le mensonge. Mais ils soulignent également comment, dans un contexte moins pathogène, l’utilisation nuancée et imagée d’une perception altérée de la réalité peut développer le sens épistémophilique de l’enfant en l’autorisant à penser et à rêver.
17 À rebours de la morale, Sébastien Chapellon fera l’éloge du mensonge, cherchant à dévoiler les facteurs d’espoir que peuvent être les mensonges, au-delà de la figure d’épouvantail qu’ils constituent pour les familles et les structures de l’enfance. Le mensonge serait alors à considérer avant tout comme révélateur d’une difficulté existentielle et d’une détresse dont l’enfant ne pourrait témoigner autrement.
18 Mais il ne faut pas oublier que les adultes aussi savent et peuvent mentir ! Simone Korff-Sausse en souligne les conséquences problématiques pour l’enfant. Rappelant dans un premier temps les fondements psychopathologiques du mensonge, l’auteur, partant de sa clinique, développe avec subtilité ce que le mensonge implique de vérité, et s’appuie sur la nécessité paradoxale du « mentir-vrai » chez Aragon.
19 François-Marie Brunel nous propose une promenade du côté de la littérature et du cinéma, pour soutenir le fait que le mensonge ne s’oppose pas nécessairement à la vérité. Les exemples d’André Gide dans son autobiographie « Si le grain ne meurt » et du personnage d’Antoine Doinel dans le film Les 400 coups de François Truffaut permettent à l’auteur de défendre l’idée du mensonge comme porteur d’une vérité inconsciente. Dans ces deux exemples, sous les aspects de défi lancé aux figures paternelles, on entend poindre l’appel à une figure tierce, pacificatrice car séparatrice.
20 Si nous appréhendons volontairement le mensonge au-delà de la question morale, une parole qui ne dit pas le vrai, quand elle est adressée au social, porte nécessairement à conséquence. Il nous a donc semblé bon et utile de prendre un peu de champ, chacun depuis notre métier.
21 Sur les chemins de l’école, Claudine Ourghanlian nous rappelle l’omniprésence du mensonge dans ces lieux où il s’agit, entre autres, de construire progressivement les règles du vivre ensemble. L’enfant est confronté à la question de sa responsabilité, sentiment qui met en jeu le « faire face » autant que le « sauver la face ». Jeté dans le temple du savoir, il doit aussi conquérir son autonomie face à son représentant, le maître. Elle souligne comment la prise en compte du mensonge à l’école réclame de délicats réglages pédagogiques et éthiques et peut conduire, quand ces mécanismes sont grippés, à ce qu’un enseignant cherche à « faire perdre la face » à l’élève.
22 Il est un autre domaine dans lequel le débat est toujours ouvert, au-delà de périodes où il peut prendre une allure passionnelle : c’est celui de la justice. La parole de l’enfant peut y être déifiée à certaines époques et dans certains contextes, tandis qu’elle pourra être jugée systématiquement douteuse dans d’autres.
23 Jérôme Lebrevelec actualise notre information sur le cadre juridique et administratif dans lequel la parole de l’enfant est recueillie, avant de nous intéresser aux modalités de saisine des services d’enquête et d’analyser les préconisations actuelles lors du recueil de la parole de l’enfant par les services de police ou de gendarmerie.
24 Un temps plus loin dans le processus judiciaire, l’expertise psychologique de l’enfant pose quantité de questions à l’expert, apparaissant comme un véritable défi, en particulier depuis le fiasco de certaines affaires judiciaires. Yves-Hiram Levy Haesevoets nous rappelle combien la question du mensonge chez l’enfant taraude les intervenants spécialisés et nécessite une bonne connaissance de la dynamique spécifique du mensonge chez l’enfant selon son âge, sa personnalité et les circonstances des faits qu’il rapporte. Il développe les difficultés relatives à l’appréciation de la crédibilité de sa parole et la rigueur et l’éthique que cela suppose, en particulier dans les situations d’agressions sexuelles ou de maltraitance.
25 Mais il est d’autres lieux où la question se pose tels l’hôpital ou les consultations. Paul Jacquin en apporte une illustration nous montrant bien comment dans le cas d’adolescents affectés par une maladie chronique qui complique les processus d’autonomisation et d’identification, mentir peut être utile pour gagner en liberté, notamment par rapport aux parents, et se protéger du regard des autres. Mais cela ne met pas à l’abri de la menace dépressive ou des sentiments de culpabilité si fréquents dans ce contexte, et plus encore, d’une menace vitale, quand il s’agit d’observance thérapeutique.
26 Ce numéro sur le mensonge n’a pas la prétention d’une exhaustivité sur le sujet ce serait mentir ! , il nous paraît néanmoins permettre de revisiter une problématique qui traverse différents champs de l’enfance et de l’adolescence. Ces éclairages se veulent à la fois théoriques et cliniques, toujours au plus près des intérêts de la pratique des professionnels.
POUR CITER CET ARTICLE
Patrice Huerre et Faroudja Hocini « Introduction », Enfances & Psy 4/2011 (n° 53), p. 14-17.
URL : www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2011-4-page-14.htm.
DOI : 10.3917/ep.053.0014.




